Aujourd’hui, le commissionnaire irlandais Galy Gay annonce à sa femme qu’il va acheter un poisson. Il « estime qu’un commissionnaire peut bien s’accorder ça, un commissionnaire qui ne boit pas, qui fume à peine, qui n’a pour ainsi dire aucune passion. » Mais que vaudra sa détermination alors que gronde la guerre ?
Galy Gay est « un homme qui ne sait pas dire non ». Aussi, lorsqu’il croise trois mitrailleurs du huitième régiment de l’armée britannique dans l’embarras, à la recherche d’un remplaçant pour compléter leur section, afin qu’il puisse répondre à l’appel à la place de leur camarade disparu et recherché, et leur éviter de finir « dans les sombres cachots de Kilkoa », il ne peut refuser. De fil en aiguille, il doit bel et bien devenir Jeraiah Jip et suivre la troupe dans les monts du Pandjab.
Brecht décrit minutieusement cette transformation, la pression qui la permet : pécuniaire tout d’abord, puis par une manigance qui va le compromettre et le contraindre. Il raconte l’armée qui, avec ses règlements, sa hiérarchie, son respect pour l’obéissance aveugle, fabrique des assassins, c’est-à-dire des héros.
« Et déjà je me sent saisi
Du désir d'enfoncer mes dents
Dans la gorge de l'ennemi.
Un l'instinct ancestral m’ordonne :
Sème la mort dans les familles,
Remplis ta mission sanguinaire,
Soit un tueur farouche ! », nous explique Galy Gay/Jeraiah Jip.
L’armée bien sûr mais plus encore certaines circonstances historiques tragiques qui l’obligent à se fondre dans la masse. Ses résistances ne pèseront pas lourd.
« Monsieur Brecht affirme : un homme et un homme
Et ça, chacun peut l'affirmer en somme,
Mais Monsieur Bertolt Brecht prouve aussi comme
On peut faire tout ce qu'on veut d'un homme.
Le démonter, le remonter comme une mécanique
Sans qu'il perde rien, c'est magnifique.
Notre homme est entrepris ce soir avec bonhomie,
D’un ton net mais pas brutal on le prie
De suivre le courant universel
Et d'envoyer baigner son poisson personnel.
On peut à sa guise le façonner.
Rien n'égale sa docilité.
On peut si nous n’y veillons pas, en faire
Du jour au lendemain, un tortionnaire. »
Sur un mode burlesque, Brecht dévoile les ressorts de l’embrigadement. Démonstration redoutable.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
HOMME POUR HOMME
dans Théâtre complet tome 1
Bertolt Brecht
218 pages
Éditions de L’Arche – Paris – Mai 1969
388 pages – 23 euros
Éditions de L’Arche – Paris – 1974
www.arche-editeur.com/recueil/theatre-complet-tome-1-18
Titre original : Mann ist Mann
UN HOMME EST UN HOMME
168 pages – 14 euros
Éditions de L’Arche – Paris – 1999
www.arche-editeur.com/livre/un-homme-est-un-homme-62
Version publiée à Berlin en 1926 aux éditions Propylaën + version modifiée en 1938.
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