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30 janvier 2026

CONTACT AVEC LES GUERRIERS

Souvenirs de la drôle de guerre de Georges Navel (1903-1993), mobilisé au 401e régiment de DCA.
Tout d’abord envoyé à une centaine de kilomètres à l’arrière de la ligne Maginot, en septembre 1939, il peine à accepter sa nouvelle condition : « agir comme chose utilisable, sous la terreur de la volonté d'autrui ». Il souffre du « sentiment si pénible de [s]es nouveaux rapports sociaux » : « Soldat grotesque et penaud, soumis par une énorme poigne de terreur, je venais de rentrer à l'instant dans les rapports insincères avec les hommes, contraint par l'instinct de vivre à une comédie humiliante. » Les salves de pets, l’ardeur combative, le sans-gêne total et l’oubli de savoir-vivre, l’arsouillerie dont il a le dégoût, la gaieté et les propos de ces hommes, tous pères de famille, réservistes de trente à trente-cinq ans, « grands gamins barbares et chahuteurs », l’effrayent au premier abord. Refusant de « jouer la comédie de la virilité de l'homme à la guerre », il subit les lazzis et les blagues auxquels il répond du tac au tac, par crainte de devenir leur tête de turc.
Il brosse quelques portraits et rapporte ce quotidien qui lui pèse tant. Il accepte avec plaisir la corvée, par plaisir de « sortir momentanément de l'oisiveté, fût-ce avec un balai ». « Cette conversation de troupiers, de gens du peuple comme moi, me semblait aussi truquée, aussi artificielle que la conversation mondaine qui pour rejeter un sujet pénible et des confidences douloureuses, les difficultés d'argent dans une période de famine, roulerait sur la mode anglaise en 1815, sur les meilleurs gazons de pelouse, le dernier livre paru, en ayant soucis d’escamoter les vrais problèmes. » Aucun mépris de classe ici, simplement des besoins d’intériorité et de partage impossibles à rassasier. « La conversation avec le semblable ayant rarement pour objet la vie personnelle dans le passé, je restais privé du secours que le souvenir apporte dans le présent. Secours dont j'avais besoin pour me persuader, non par la raison mais de manière sensible, par un afflux d'images et de pensées, que je n'avais pas toujours été là, si douloureusement dans la vie, que j'avais des amis, que d'autres mondes existaient que notre monde d'hommes en guerre, afin de sentir ma situation comme passagère. »
Déçu par cette « indigence de l’homme à l’homme », le manque de rencontres intéressantes, il se réfugie dans la solitude, force sa mémoire pour se « souvenir des choses aimables de la Terre », des textes qu’il a lus : « Plus encore que par l'ennui ou la tristesse physique c'est par la réflexion et les songeries que je me sentais exister. »
Peu à peu, ses méditation s’étendent à sa condition d’aspirant écrivain, les guerres et la paix. Cette grande inoccupation lui laisse tout le loisir d’écrire mais « l’imagination refusait de [l]’accrocher à un autre monde que celui qui [l]’entourait ». Aussi ce lance-t-il dans un essai sur son expérience d’ajusteur. Il nous livre alors, peut-être, la clé de son œuvre : « C'est la vie de l'homme en train de façonner un objet que je voulais exprimer, ce que je pensais être la poésie du travail, les rapports que l’homme a par son intelligence et ses sensations avec la matière qu'il façonne. » Enfin, parvient-il à rompre le cercle de l’écrasement et à sortir du cafard : « Subir la vie telle qu'elle est mais garder l'esprit spectateur, et faire d'une matière vécue matière à conversation, matière à écrire. » Avec les travaux d’aménagement, il est aussi heureux, avec la pelle ou la pioche, de retrouver « l’usage de l’intelligence ouvrière ».
Et lorsqu’il quittera ses compagnons de circonstances, il aura finalement appris à les aimer.

Ce texte inédit, consacré à une période plus resserrée que ses autres ouvrages autobiographiques, s’attardent moins aux relations factuelles et laissent plus de place à l’introspection. Il révèle toute la sensibilité de Georges Navel, la complexité de son rapport au monde et aux autres, et le viatique qu’il trouve dans la littérature. Œuvre clé.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

CONTACT AVEC LES GUERRIERS
Georges Navel
Postface de Patrick Mayoux
208 pages – 18 euros
Éditions Plein Chant – Bassac (16) – Avril 2025
pleinchant.fr/ajouts/Navel/Contact_guerriers_Navel.html


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