Pour quoi faire ?

17 avril 2022

LE MONDE SANS FIN

Si nous défendons la bande dessinée comme arme d’instruction massive, elle peut aussi parfois, entre les mains de personnes mal intentionnées, devenir un puissant outil de désinformation, de propagande et de manipulation. Aussi nous devions-nous de mettre sérieusement en garde contre celle-ci.

Depuis quelques temps, les informations quotidiennes affectent le moral de Christophe Blain, illustrateur de BD. C’est pourquoi il contacte Jean-Marc Jancovici pour que celui-ci l’aide à comprendre le monde dans lequel nous vivons, à affronter la crise écologique qui vient en appréhendant ses mécanismes. Ces deux-là s’entendent si bien qu’ensemble ils entreprennent de réaliser une plantureuse bande dessinée de vulgarisation.

Leur présentation de l’évolution de la consommation de l’énergie et de l’utilisation des machines est très claire. Grâce à la métaphore de l’armure d’Iron Man, l’augmentation de ses usages est limpide. Aucune interrogation sur rapport des humains aux machines (et vice et versa) n’est abordée mais ce n’est pas leur propos. Il s’agit surtout de démontrer que tout est croissance : les nouvelles énergies ne remplacent jamais les précédentes mais s’ajoutent aux anciennes, l’augmentation de la productivité des machines ne réduit jamais leur nombre, etc. Car le modèle économique qui a été imposé à l’ensemble de l’humanité mise sur une croissance infinie… dans un monde fini. L’origine de cette croyance est clairement identifiée : Jean-Baptiste Say (1767-1832), un des premiers théoriciens de l’économie, affirma que les ressources naturelles étaient inépuisables. Charles Dupin (1784-1873) fit alors une toute autre analyse mais fut peu écouté. Depuis, tous les choix économiques, des retraites à la « croissance » verte, reposent sur ce credo car « nous avons bâti un système qui n’est stable que dans l’expansion ». Quand il se grippe, ce qui n’est pas rare, la dette permet de le relancer.

Si cet exposé synthétique  force le respect, notons toutefois quelques petits raccourcis qui interrogent : la vulgarisation conduit-elle parfois à la caricature ou bien la démonstration est-elle délibérément biaisée ? « Sans énergie et sans machine, ce n’est pas que 3% de PIB que tu vas perdre. C’est la fin des banques, la fin du réseau d’eau, la fin des transports, des hôpitaux… Tout notre monde moderne en dépend… Tu meurs de froid, de faim, tu t’entre-tues avec tes semblables. » affirme, toujours péremptoire, Jean-Marc Jancovici. Les simplifications binaires, si elles sont percutantes, rendent-elles réellement compte de toute la complexité ? Des scénarios intermédiaires ne sont-ils pas envisageables ? Plus embêtant, il soutient que payer une personne au SMIC pour monter un sac de 10 kilos à 2 000 mètres revient à 200 euros/kWh mais que mettre de l’essence dans une machine coûte 500 fois moins, en oubliant tout de même de prendre en compte… le coût de celle-ci ! De même sa comparaison du prix de revient du kWh éolien avec celui de pétrole ignore les frais d’extraction (sans même parler de ceux de recherche) : « lorsque tu le sors de ton désert il constitue déjà un stock ». Bref, ça semble grouiller d’approximations et mériterait sans doute une lecture experte.

On apprend tout de même énormément de choses. Ainsi, la fabrication des véhicules GPL, présentés comme des améliorations environnementales, a été encouragée par les producteurs de pétrole qui ne savaient par quoi faire de ces résidus. 40% de l'électricité mondiale est faite avec du charbon. Etc.
La description des mécanismes du réchauffement climatique est tout aussi didactique. On comprend parfaitement les problèmes et les enjeux. Le lien entre abondance énergétique et alimentation bon marché est mis en évidence, tout comme l’importance de la part des services, notamment des transports, dans les prix. L’urgente nécessité de contrôler les émissions de gaz à effet de serre est démontrée avec brio.
Pourtant, de nouveau, des doutes surgissent. L’avion, par exemple, est certes présenté comme « le plus gros consommateur d’énergie par personne et par déplacement », avec un aller-retour Paris-New York équivalent à la consommation annuelle d'une automobile utilisée tous les jours. Le fait est donc établi mais la seule critique émise est la figure d’une jeune suédoise tout autant
adulée que moquée, même pas nommée, culpabilisant les usagers en les foudroyant du regard.

Tout aussi sournoisement, ce n’est jamais la consommation ostentatoire d’une classe privilégiée, modèle de réussite pour la classe dite moyenne, ou celle de l'industrie qui est dénoncée, mais, incidieusement, l’État-providence et sa prodigalité : les régimes de retraite et l’enseignement supérieur sont plusieurs fois pointé du doigt. Les émissions carbonées sont, à juste titre, pointées du doigt et toutes les autres rapidement évacuées car marginales. Nous avons pourtant appris récemment, grâce à Guillaume Pitron (voir L’Enfer numérique) que le méthane a un pouvoir réchauffant vingt-huit fois supérieur au CO2 sur un siècle, les gaz fluorés 2 000 fois plus en moyenne (17 000 pour le NF3 et et 23 500 pour le SF6), avec une durée de vie bien plus longue (le NF3 subsiste 740 ans dans l’atmosphère, le SF6 3200 ans et le CF4 50 000 ans), ce qui nous parait nullement négligeable. Certes, en 200 pages, on ne peut pas tout dire ni entrer dans les détails, mais certains « oublis » et certains angles de présentation semblent trahir une intention idéologique, plutôt qu’être justifié par une volonté de ne pas se disperser. En effet, les « énergies renouvelables » sont tout à coup renommées « énergies non carbonées », permettant d’y inclure… le nucléaire !

 

Les émissions de CO2 produites par la construction des centrales et l'extraction de l'uranium sont minimisées par la concentration de l'énergie produite : « au final, on émet très peu de CO2 par kWh produit ». Autrement plus grave, sont les présentations des catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima. Affirmer que lors de la première, « la panique et la peur de la radioactivité ont fait plus de dégâts que la radioactivité elle-même », est gravissime. Renchérir en insinuant que l’espérance de vie aurait été affectée par l’effondrement du bloc soviétique, le délabrement du système de soins, l’augmentation des conduites à risque, comme le tabac et l’alcool est indécent. La douloureuse lecture de La Supplication : Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse, bouleversants témoignages de rescapés recueillis par Svetlana Alexievitch, nous avait laissé une toute autre impression. Nous avons consulté les pages en français du site de l’UNSCEAR cité. On retrouve effectivement la prudence habituelle des scientifiques qui évitent de se mouiller (pour parler poliment) en évoquant des causes multiples, comme pour les pesticides, des symptômes constatés. Cette faculté est assez étonnante d’ailleurs, quand on sait que toute science repose justement sur une simplification du réel, sur une modélisation qui permet d’isoler quelques paramètres pour en saisir les fonctionnements : face à certains problèmes, la complexité et l’impossibilité d’établir une juste part des choses sont soudainement mises en avant.

Tous les gimmicks de la propagande pro-nucléaire sont ensuite déroulés sans scrupule par un Jean-Marc Jancovici pour le coup peu inspiré :

  • Plus de morts en voiture chaque année ou à cause d’accidents domestiques : même en proportion du nombre de véhicules et de centrales ?
  • « La panique et la peur de la radioactivité ont fait plus de dégâts que la radioactivité elle-même. »
  • La vie sauvage qui retrouve ses droits autour de Tchernobyl : n’est-ce pas du à l’absence d’humains plutôt qu’à l’accident lui-même ?
  • etc…

Mais de qui se moque-t-il ? En terme de propagande, peut mieux faire.
Même mélange d’explications scientifiques sérieuses et crédibles, de promesses « rassurantes » qu’en France ça n’arrivera jamais et de pures malhonnêtetés à propos de la seconde catastrophe. Les auteurs d’Oublier Fukushima nous avaient pourtant expliqué comment, pour éviter d’importantes évacuations, le « taux de radiation acceptable » passe, dans les jours qui suivent le raz-de marée (terme employé pour donner une origine
« naturelle » à l'accident) de 1 à 20 millisieverts par an, et sera adopté comme norme internationale par la Commission internationale de protection radiologue (CIPR), comment l’université médicale de Fukushima est chargée exclusivement de l’enquête sanitaire, comment les examens individuels sont remplacés par des évaluations, des « reconstitutions de dose » calculées à partir des informations recueillies, comment les zones contaminées sont redécoupées en fonction des résultats obtenus, comment les évacués sont « dilués » dans tout le Japon pour compromettre la détection des effets à long terme, etc. Tout ceci nous autorise quand à douter fortement de toutes ces études si rassurantes.
Rassurant avec l’aplomb d’un démarcheur d’assurances, Jancovici nous jure que les déchets radioactifs produits depuis près de cinquante ans tiennent dans une piscine olympique. Dans ce cas, comment justifier la construction du site d'enfouissement de Bure et surtout ses dimensions : l'équivalent des galeries du métro parisien, construit 500 mètres sous terre ? Sans doute ne retient-il qu’une seule catégorie, celle des déchets hautement radioactif à vie longue, sans inclure les déchets issus de la recherche par exemple, alors que le rapport de l’ANDRA de 2018 parle d’1,5 millions de m3 au total, soit l’équivalent de 4 tours Montparnasse ou de 400 piscines !


 

Après ce chapitre digne d’une plaquette AREVA, sont évoquées avec un peu plus de sérieux certaines solutions possibles pour faire face au réchauffement : diminution de la consommation individuelle de viande et de produits laitiers, délocalisation de l’agriculture, isolation les logements et installation des pompes à chaleur, achat de moins d’objets et utilisation plus longue, réparations. Mais rapidement réapparait le nucléaire, seul capable de « rend[re] la décroissance acceptable ».

Pourtant, il vient de longuement démontré qu’aucune énergie, jamais, ne s’est substituée aux précédentes : développer le nucléaire ne permettra jamais que de consommer plus, parce que notre modèle économique, il l’a également bien précisé, repose sur la recherche infinie de profits et non pas sur l’intérêt général. Contrairement à ce que l’auteur prétend démontrer, il est idéologiquement impossible d’envisager de bifurcation sans changement de paradigme, c'est-à-dire, appelons les choses par leur nom : sans sortir du capitalisme. Ce que le docteur en biologie moléculaire Sébastien Bohler explique, et que Jean-Marc Jancovici reprend à son compte, à propos du stratium, cette partie du cerveau qui sécrète la dopamine, n'est certainement pas inexact, mais il permet surtout de stigmatiser les responsabilités individuelles tout en évacuant tout aspect politique. Le capitalisme exempté par cette hormone ?
Plus à une contradiction prêt, Jean-Marc Jancovici invite à la coopération : « Si la technique ne peut plus assurer notre sécurité, il faut la retrouver dans l'entraide. »

Il devrait au moins se plonger dans l’oeuvre de Günther Anders, dans celle d'Alexandre Grothendiek ou dans le percutant témoignage de Jérémy Désir-Weber qui, lui aussi, a choisi une autre voie que celle à laquelle ses brillantes études le destinaient, après une prise de conscience écologique. Et les 250 000 personnes qui ont déjà lu cette bande dessinée à ce jour, devraient aussi se procurer sans tarder Oublier Fukushima en guise de complément d’informations.
Christophe Blain réussit quant à lui à trouver en permanence des idées pour rendre accessible et digeste cette masse impressionnante de réflexions. Ses trouvailles sont bien souvent pertinentes. Il est drôle, inventif et efficace mais bon sang, qu’allait-il faire dans cette galère ?


Tout n’est bien sûr pas à jeter dans cet ouvrage mais les quelques erreurs grossières, voire malhonnêtes que nous avons pu relever laissent planer un sérieux doute sur l’ensemble des données avancées qui nécessiteraient une vérification minutieuse. C’est fort dommage d’autant que bien des passages sont forts éloquents et intelligemment bâtis. L’état des lieux est relativement juste, même si toutes les conclusions n’en sont pas tirées et qu’au contraire, plus ou moins adroitement, ce sont de fausses évidences qui sont avancées.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier



LE MONDE SANS FIN
Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain
218 pages – 27 euros
Éditions Dargaud – Paris – Octobre 2021

www.dargaud.com/bd/le-monde-sans-fin-miracle-energetique-et-derive-climatique-bda5378080

 

Voir aussi (et surtout) :

OUBLIER FUKUSHIMA

QUE CRÈVE LE CAPITALISME

COMMENT LES RICHES DÉTRUISENT LA PLANÈTE

POUR SAUVER LE PLANÈTE, SORTEZ DU CAPITALISME

FAIRE SAUTER LA BANQUE - Le rôle de la finance dans le désastre écologique



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