23 juillet 2020

L’OBSOLESCENCE DE L’HOMME

Nous ne sommes pas de taille à nous mesurer à la perfection de nos produits, ce que nous produisons excède notre capacité de représentation et notre responsabilité, nous ne croyons que ce qu’on nous autorise à croire, telles sont les trois thèses développées pas Günther Anders dans cette critique de la technique, au risque de passer pour un réactionnaire et d’être accusé de saboter le progrès.


SUR LA HONTE PROMOTHÉENNE
Devant l’humiliante qualité des choses qu’il a lui-même fabriqué, la honte s’empare de l’homme. Il a honte de devoir son existence au processus aveugle de la procréation, à la différence des produits qui sont irréprochables car calculés dans les moindres détails, « honte du résultat imparfait et inévitable de cette origine, en l’occurence lui-même ». Prométhée l’a emporté d’une façon trop triomphale, confronté à ses propres oeuvres, au sentiment de sa propre infériorité, « bouffon de son propre parc de machines ». La honte prométhéenne ne se manifeste pas, elle se dissimule : la honte de la honte vient s’ajouter à elle. Le corps de l’homme est « raide, récalcitrant et borné ». Du point de vue des instruments, il est imperfectible et obsolète. Celui de nos parents ou du constructeur de fusées est le même que celui des hommes des cavernes. L’homme contemporain, ne pouvant se résigner à son infériorité, commence par soumettre son corps à des « situations physiques limites » : supporter un froid intense, des conditions de dépressurisation anormale ou les effets de la force centrifuge. Il va ainsi vers sa « possible déshumanisation », accomplit « sa propre réification », espérant atteindre le « souverain bien de l’utilité totale », « une pure fonction instrumentale ».
L’homme est périssable, « exemplaire unique et obsolète ». Au contraire de celle des produits, sa mortalité n’est pas calculée. Pire, l’existence des produits en série leur confère une forme d’immortalité que Günther Anders nomme « la réincarnation industrielle ». Cependant, « il est incontestable que, dans la perspective des institutions, notre transformation en produits de série reproductibles est d’ores et déjà accomplie (puisqu’elles réduisent tout homme au poste qu’il occupe et aux gestes qu’il accomplit) ». Mais cette constatation n’est pas vraie du point de vue de l’individu. Günther Anders explique la passion dominante aujourd’hui des images, l’ « iconomanie », c’est-à-dire la possibilité de devenir, « par la photographie, une « reproduction », comme une réalisation de notre « rêve d’être pareils aux choses », une intégration « au monde des produits ». Les stars de cinéma sont quasi divinisées parce qu’elles ont réussi de façon spectaculaire « leur entrée victorieuse dans la sphère des produits de série que nous reconnaissons comme “ontologiquement supérieurs“ ».
Il explore ensuite la notion de honte, depuis celle du général McArthur qui s’est vu dépossédé, au début de la guerre de Corée du pouvoir de décider le déclenchement d’une troisième guerre mondiale, remis à un instrument, un cerveau électronique. Cette honte de la honte constituant peut-être le premier antidote apporté à la honte prométhéenne. La honte est un trouble de l’identification. C’est un acte réflexif, un rapport avec soi-même qui échoue par principe et ne prend jamais fin, dégénérant pour finir par devenir un état. Face à une instance dont il se détourne, « un tribunal qui dit comment les hommes doivent vraiment être », l’homme fait dans la honte « l’expérience de quelque chose qui “n’est pas“, mais qu’il “est“ pourtant condamné à être. »
Si la digression sur l’effroi provoqué par la « naissance à la vie sociale », le moment où l’enfant interpelé cesse d’être un simple « être-avec » pour devenir un « moi », est fort intéressante, celle sur le jazz comme « culte industrielle de Dionysos » et les « danses sacrificielles extatiques dédiées au Baal de la machine » qu’il entraîne, transformant l’énergie animale en énergie mécanique par la « fureur de la répétition », est beaucoup plus dérangeante.
L’identité ambigüe de celui qui éprouve de la honte correspond à ce qu’Anders nomme le « trouble de l’identification à l’instrument » : « Ou bien, dans sa rencontre avec lui-même, l’homme ne trouve, au lieu de lui-même,  qu’une chose déjà conforme au monde des instruments ; il découvre qu’il n’est qu’une partie d’un instrument. Ou bien l’homme a déjà cherché à s’intégrer à l’instrument (ou au monde des instruments dans son ensemble) ; mais comme il a échoué dans sa tentative de devenir un instrument, de suivre leur “ligne“ et de ne plus faire qu’un avec eux, il se trouve lui-même, et ne se rencontre donc pas sous la forme d’un partie d’instrument. Dans le premier cas le “moi“ se rencontre en tant que “ça“ ; dans le second, le “ça“ se rencontre en tant que “moi“. » L’ouvrier doit renoncer à agir, « transformer son action en simple processus automatique », obéir à l’injonction paradoxale « à faire de lui-même l’organe de son instrument », « à se charger activement de se transformer en un être passif ».


LE MONDE COMME FANTÔME ET COMME MATRICE
Günther Anders affirme que « tout moyen est davantage qu’un moyen » et conteste que l’on puisse librement disposer de la technique, « qu’il existe des fragments de notre monde qui seraient de purs “moyens“ auxquels on pourrait rattacher à sa guise de “bonnes fins“ ». Le clivage entre « moyens » et « fins » ne correspond à aucune réalité. Au contraire, l’humanité commence là où cette distinction perd son sens. Ainsi la télévision, en tant qu’instrument, nous informe et nous déforme autant que les objets retransmis. Les instruments « déterminent déjà, par leur structure et leur fonction, leur utilisation », nous déterminent.
Alors qu’en allant au cinéma, l’homme de masse consommait collectivement « les marchandises stéréotypées produites en masse à leur intention », il consomme désormais, comme masse fractionnée, en plus de la marchandise, « les instruments qu’exige sa consommation », les postes de radio et de télévision. « Le type de l’ermite de masse était né », enfermé non pas pour fuir le monde mais pour ne jamais manquer « la moindre bribe du monde en effigie ». Tout le monde est d’une certaine manière occupé et employé comme travailleur à domicile, accomplissant sa tâche en consommant la marchandise de masse, acquérant sa propre servitude au lieu d’être rémunéré pour sa collaboration. « Les considérations de Le Bon sur la transformation de l’homme par les situations de masse sont aujourd’hui caduques, puisque l’effacement de la personnalité et l’abaissement de l’intelligence sont déjà accomplis avant même que l’homme ne sorte de chez lui. » Chacun subit séparément « le procédé du “conditioning“ ». Désormais le monde extérieur, réel ou fictif, règne à la maison grâce à la télévision, dissolvant complètement la famille « tout en sauvegardant l’apparence de la vie familiale », comme une juxtaposition de spectateurs, un « public miniature ». Les instruments nous privent de la parole, donc du langage, et nous devenons « des êtres infantiles, au sens étymologique du terme ». Ils nous livrent des événements réels, non des informations les concernant, sélectionnés pour nous être présentés comme une « réalité ». Faire l’expérience du monde est devenu superflu puisque maintenant le monde vient à nous. Pourtant nous avons le sentiment, vivant dans ce monde distancié, que toute distance est abolie : les stars de cinéma nous sont mieux connues que nos collègues de travail. La distanciation a disparu, camouflée par cette « familiarisation du monde ».
« La situation créée par la retransmission se caractérise par son ambiguïté ontologique ; parce que les événements retransmis sont en même temps présents et absents, sont en même temps réels et apparents, sont là et, en même temps, ne sont pas là ; bref, parce qu’ils sont des fantômes. » Dans l’histoire des images humaines, l’image a toujours impliqué un décalage temporel par rapport à l’objet représenté : soit pour en rappeler le souvenir, soit pour précéder son objet. Avec la télévision, les « images sont simultanées et synchrones par rapport aux événements qu’elles représentent ». La retransmission « nous offre, comme s’il était vraiment présent, un événement qui a lieu en même temps ou presque ». Ceux qui restent assis ici, sont en réalité là-bas, partout à la fois, c’est-à-dire nulle part. Günther Anders nomme cette « dispersion » de ses contemporains : « schizophrénie artificiellement produite ». Leur travail les a si définitivement habitués à être occupés, c’est-à-dire à ne pas être indépendants, qu’ils sont incapables d’organiser eux-mêmes leur temps libre, leurs loisirs. « Ce n’est qu’en habituant durablement le consommateur à cet état d’indécision et d’oscillation, c’est-à-dire en faisant de lui un homme incapable de prendre la moindre décision, qu’on peut être sûr de disposer de lui en tant qu’homme. C’est à cette fin et pour profiter de ses conséquences morales qu’on entretient chez lui l’incapacité à faire la distinction entre être et apparence, qui n’est peut-être en soi qu’une propriété phénoménologique contingente des retransmissions. » Si l’on sait bien que ce à quoi l’on vient d’assister vient réellement d’arriver, nous sommes « privés par l’image illusoire de la capacité de penser à ce qui est réel ». « L’intention de la livraison d’images, de la livraison de l’image totale du monde, est précisément (…) de recouvrir le réel à l’aide du prétendu réel lui-même et donc d’amener le monde à disparaître derrière son image. » « C’est parce qu’elle est claire que l’image télévisuelle falsifie l’ampleur de l’événement. »
Une nouvelle remplit sa fonction quand celui qu’elle informe se voit fournir indirectement un renseignement sur ce qui est absent, sans expérience propre mais en se fondant sur une perception qui supplée la sienne. « L’ambiguïté propre aux émissions de radio et de télévision consiste en ceci qu’elles mettent d’emblée et par principe leur destinataire dans une situation où est effacée la différence entre vivre un événement et en être informé, entre l’immédiateté et la médiation, un état où il ne sait pas clairement s’il se tient devant un objet ou devant un fait. » Ce n’est pas la scène elle-même qui est consommée avec la radio ou la télévision mais « une version apprêtée », un « préjugé apparaissant sous forme d’image qui, comme tout préjugé, dissimule son caractère de jugement et épargne au consommateur l’effort d’avoir à juger par lui-même, ce qui ne lui vient d’ailleurs pas à l’esprit ».
L’image du monde comme un Tout, formée par l’ensemble des émissions particulières, représente « un Tout mensonger à partir de multiples vérités partielles », destiné à faire naître un « type d’homme exclusivement nourri de fantômes et de leurres ». Même véridique, les images mentent car elles masquent ce qui est et contribuent à montrer un monde qui ne correspond à aucune réalité : le sensationnel devient l’incarnation de la réalité. Le mensonge n’est plus produit contre la réalité mais avec son aide. Non seulement le conditionnement ne se fait pas violemment mais il est même désiré, par le conditionnement des désirs et la standardisation des besoins.
Günther Anders énumère ensuite les « axiomes de l’ontologie de l’économie » :

  • La reproduction, la marchandise de série est réelle au sens économique, au contraire du modèle qui n’existe que pour être reproduit, au point que les objets uniques, historiques, sont reproduits par la photographie pour entrer dans l’univers des séries. L’image est alors plus réelle, en tant que reproduction, que le modèle. De même que les paysages photographiés sont plus réels que leur présence si fugace : « être, c’est seulement avoir été. »
  • Les choses non fabriquées, les objets de la nature inexploitables, ne sont ou ne méritent pas d'être.
L’ontologie de l’économie est en même temps une éthique qui vise à faire du chaos un cosmos, « à faire advenir un âge d’or des produits finis ». Les événements sont également matière première qui doit être multipliée.
Le parfait ajustement de l’homme au monde et réciproquement, nous rassasie certes, puisqu’on nous offre tout prêt ce dont nous avons besoin pour vivre, mais pas « notre besoin second de pourvoir à ce rassasiement » : la faim de l’effort. Car « le but n’est que le prétexte de l’effort et du chemin ». C’est pourquoi l’homme contemporain apaise cette soif de manière artificielle, en produisant des résistances, devenues produits, pour pouvoir jouir de les avoir surmontées.


ÊTRE SANS TEMPS - À propos de la pièce de Beckett En attendant Godot
Intéressante analyse de cette pièce de théâtre comme parabole négative.


SUR LA BOMBE ET LES CAUSES DE NOTRE AVEUGLEMENT FACE À L’APOCALYPSE
« Si quelque chose dans la conscience des hommes d’aujourd’hui a valeur d’Absolu et d’Infini, ce n’est plus la puissance de Dieu ou la puissance de la nature, ni même les prétendues puissances de la morale ou de la culture : c’est notre puissance. À la création ex nihilo, qui était une manifestation d’omnipotence s’est substituée la puissance opposée : la puissance d’anéantir, de réduire à néant – et cette puissance, elle, est entre nos mains. L’omnipotence depuis longtemps désirée d’une façon toute prométhéenne est effectivement devenue nôtre, même si ce n’est pas sous la forme espérée. » Nous sommes « les seigneurs de l’apocalypse ». Nous sommes des titans qui veulent désespérément redevenir des hommes, nostalgiques du temps où nous nous plaignions de « notre finitude ». Nous sommes des « êtres en sursis », « mortels en tant que groupe et non en tant qu’individus ». Nous n’avons plus le droit d’exister que jusqu’à nouvel ordre. Désormais, on ne peut plus se survivre à soi-même en gagnant l’immortalité par la gloire puisque tous les témoins peuvent être emportés avec l’humanité toute entière : rien de ce qui a « été » ne subsisterait.
Le processus qui aboutirait à l’utilisation de la bombe compterait tant de médiations que tout le monde aurait fait quelque chose mais personne n’aurait rien fait. L’idée d’une moralité de l’action est remplacée par celle d’un parfait fonctionnement. Les processus sont divisés en innombrables tâches accomplies consciencieusement par d’innombrables travailleurs spécialisés, sans la moindre considération morale, ni perspective d’immoralité faute de perspective du tout. L’absence de conscience de la somme des tâches spécialisées et consciencieusement accomplies, se révèle « une monstrueuse absence de conscience morale ». Le grand nombre de participant et la complexité de l’appareil « empêchent d’empêcher ».
La critique d’une fin perturberait la production du moyen qui sert à la réaliser, créant un dangereux précédent. Les moyens justifient les fins, tel est le mot d’ordre de notre époque. Une mise en garde contre la bombe pourrait remettre en question le monde entier.
La bombe est constamment utilisée, comme moyen de pression, chantage par essence, chantage  exercé sur l’ensemble de l’humanité, maîtres chanteurs compris, et comme expériences qui ne sont plus des expériences mais des utilisations, le « laboratoire » devenant coextensif au globe.
La bombe a choisi la plus mauvais moment pour apparaître, le moment où pour la première fois depuis des années, des millions de personnes se couchaient sans angoisse : « un danger dont la menace n’était pas immédiate était, à l’époque, ridicule. » La principale cause de notre aveuglement face à l’apocalypse est ce que Günther Anders nomme le « décalage promothéen » : « J’appelle “prométhéenne“ la différence qui résulte du décalage entre notre “réussite prométhéenne“ – les produits fabriqués par nous, “fils de Prométhée“ – et toutes nos autres performances, la différence qui existe une fois que nous avons réalisé que nous ne sommes pas à la hauteur du “Promothée qui est en vous“. » L’idée d’apocalypse n’est pour nous qu’un simple mot. Si nous savons quelles conséquences entraînerait une guerre atomique, ce “savoir“ est plus proche de l’ignorance que de la compréhension. La seule tâche morale décisive aujourd’hui consiste à « éduquer l’imagination morale », à surmonte le décalage, « à ajouter la capacité et l’élasticité de notre imagination et de nos sentiments à la disproportion de nos propres produits et au caractère imprévisible des catastrophes que nous pouvons provoquer », à « mettre nos représentations et nos sentiments au pas de nos activités ».
La « croyance au progrès », « croyance en une progression prétendument automatique de l’histoire », en une « progression imperturbable et irrésistible du toujours-meilleur », nous a privé de la capacité à envisager la fin, puisque l’histoire était précisément sans fin. « Se représenter une “mauvaise fin“ était spirituellement impossible. »
Nous devons nous emparer des événements à venir pour les synchroniser avec notre « unique point d’insertion dans le temps », avec l’instant présent : ils dépendent de notre présent parce que nous les préparons maintenant à travers ce que nous faisons.  « Nous ne saisirons en quoi consiste notre aveuglement face à l’apocalypse que lorsque nous en viendrons à le considérer comme un élément de la situation morale de l’homme d’aujourd’hui, c’est-à-dire comme l’une des choses que nous avons le droit, la possibilité, le devoir de faire ou de ne pas faire. »
L’existence de l’homme actuel est « instrumentalisée ». Il n’est plus ni complètement actif, ni complètement passif. Parce qu’il collabore, qu’il est incapable de repentir, de honte ou de la moindre réaction morale, pour lui, « être moral » c’est se conduire de façon complètement instrumentalisme, avoir bonne conscience  consiste en la satisfaction, voire la fierté, « d’avoir réussi à déconnecter complètement sa propre conscience morale de son activité ». « Quel que soit le travail que l’on fait, le produit de ce travail reste toujours “par delà le bien et le mal“. »
Le travail de l’homme, limité seulement à un fragment, n’aboutit jamais à un produit fini. Il n’a donc pas « vision de la finalité », ni même de l’utilisation que l’on fera de cette finalité, de toute manière déjà « pré-vue ». Il s’ « abandonne » à son travail, « privé de l’horizon qui seul lui permettrait d’envisager la disparition de l’avenir et par conséquence la possible catastrophe ». Il est incapable de penser au danger imminent de la disparition de l’avenir parce qu’il ignore l’avenir.
Ce qui est moralement décisif n’est pas l’aveuglement face à l’apocalypse mais la bombe elle-même. Considérant que « tout homme a les principes de la chose qu’il possède », Günther Anders tient pour seul « moral » et vertueux celui qui serait résolu à éliminer tout ce dont les maximes ne pourraient également devenir maximes de sa propre action.
Le nihilisme est apparu lorsque l’ « homme russe » a rencontré l’ « Occident », c’est-à-dire « une conception selon laquelle la nature était aveugle, privée de tout caractère divin, sans finalité, sans droit » et à laquelle il allait désormais devoir exclusivement appartenir. Soudain tout est « nature, » tout ne fait plus qu’un, ce qui signifie aussi qu’il n’y a plus de devoirs, que tout est indifférent, que tout est permis. La formule « Tout est un » constitue a la fois le principe du « monisme métaphysique » et le principe d’un « amoralisme radical et programmatique ». La bombe se comporte en nihiliste dans la mesure où elle considère tout de la même manière, comme quelque chose que la radioactivité peut contaminer. Qu’ils le veuillent ou non, qu’ils le sachent ou non, ceux qui possèdent la bombe sont donc des nihilistes. Et ceux qu’ils menacent le deviennent aussi. Le nihilisme de masse, une philosophie niant que l’humanité ait un sens, est d’ailleurs apparu au moment où la bombe, un instrument destiné à anéantir l’humanité, a été produite et utilisée. Le national-socialisme a été le premier mouvement politique à nier l’homme en tant qu’homme, à le nier massivement afin de l’anéantir réellement. Il a réussi à joindre le nihilisme classique, philosophie du néant, et l’anéantissement pour devenir un « annihilisme ». La production de la bombe atomique devait contrer l’expansion de l’« annihilisme » national-socialiste. Le nihilisme français décrit une existence absurde semblable à l’existence sous la terreur national-socialiste, celle de l’homme qui a fait l’expérience de lui-même comme néant. L’instrument de l’annihilation et le nihilisme philosophique, de commune origine, ont psychologiquement fusionné en un « syndrome » : l’existence de la bombe est autant la preuve de l’absurdité de l’existence que l’absurdité de l’existence légitime l’existence de la bombe.


Si le manque d’unité et la dispersion récurrente peuvent nuire à l’homogénéité de l’ouvrage, notamment en comparaison avec d’autres ouvrages plus bref du même auteur, la profondeur et la pertinence de nombre de réflexions méritent tout de même qu’on s’y attarde.




L’OBSOLESCENCE DE L’HOMME
Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle
Günther Anders
Traduit de l’allemand par Christophe David
370 pages – 25 euros
Éditions de l’Encyclopédie des nuisances et éditions Ivrea – Paris – Avril 2002
Première édition : C.H. Beck Verlag – Munich – 1956


 


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LA VIOLENCE : OUI OU NON

 

 

 

 

 


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