16 mai 2018

POUR SAUVER LE PLANÈTE, SORTEZ DU CAPITALISME

Hervé Kempf raconte comment un véritable « conditionnement psychique » a profondément changé la nature du capitalisme depuis les années 1980, en marginalisant les logiques collectives et imposant son modèle individualiste de comportement, générant une crise économique majeur et une crise écologique d’ampleur historique. La technologie n’est qu’un leurre utilisé par l’oligarchie pour détourner l’attention du désastre qui vient, une illusion qui vise à perpétuer le système de domination en vigueur.


L'avènement de la micro-informatique a suscité une hausse considérable de la productivité et donc une baisse du coût des produits manufacturés, permettant l’élévation du niveau matériel de vie. Ainsi, les 3 920 salariés de l’usine sidérurgique d’Arcelor à Dunkerque produisaient 3,57 fois plus d’acier en 2007 (1 630 tonnes), que leurs 10 970 prédécesseurs de 1977 (456 tonnes).
Avec l’arrivée de Ronald Reagan au pouvoir en novembre 1980, le capitalisme financier se développe, entrainant une totale déconnexion entre la production matérielle et l’économie financière. En 2002, alors que le PIB mondial était de 32 000 milliards de dollars, le total des transactions monétaires atteignait plus d’un million de millions de dollars ! Le terme « investisseur » ne désigne plus un entrepreneur qui engage son capital dans une opération industrielle ou commerciale mais un spéculateur. La prospérité mondiale repose désormais sur un endettement effréné. La dette extérieure des pays en développement est passée de 50 milliards de dollars en 1968 à 2 450 milliards en 2001. Les risques de non-remboursement d’un crédit sont même devenus des produits financiers vendus sur le marché.
L’éthique protestante que Max Weber reconnaissait au coeur de l’esprit du capitalisme naissant, a disparu, laissant place à une systématisation de la corruption. « Le capitalisme prospère dorénavant sur le lucre, l’exhibitionnisme et le mépris des règles collectives. » La finance offshore permet, en toute légalité, d’organiser l’évasion fiscale. Les allers-retours entre haute fonction publique et direction d’entreprises permettent de toujours se comprendre. Les décideurs s’affranchissent de la sanction de leurs erreurs, s’attribuant de fortes rémunérations même en cas de résultats désastreux. « La corruption répand dans l’esprit public l’idée qu’est le plus estimable non le plus vertueux mais le plus malin. » La combattre suppose une intervention coordonnées des États en contradiction avec l’idéologie dominante.
Les inégalités sociales ont elles-aussi très fortement progressé à partir des années 1980. Les dirigeants des grandes entreprises gagnaient alors environ quarante fois le revenu moyen et plus de trois cents fois en 2000.

Pour expliquer les phénomènes de surconsommation à l’oeuvre dans nos sociétés et son impact environnemental considérable, Thorstein Veblen parle de « rivalité ostentatoire » : les coutumes des classes les plus riches définissent le modèle culturel suivi par l’ensemble de la société. La mondialisation de la culture a généralisé sur la scène planétaire ce ressort du fonctionnement de la société capitaliste.
À l’instar des méduses, l’Homo capitalistus ne connait pas la satiété. Or, « au-delà d’un certain seuil de transformation, de prédation ou de destruction, les écosystèmes changent de régime de façon irréversible. » Les impacts humains en cause dans le dérèglement climatique sont tels qu’ils pourraient, selon certains chercheurs qui considèrent les rapports de GIEC comme trop prudents, atteindre un « point de bascule dangereux » et provoquer un « cataclysme global ». « Tout surcroît de croissance du produit intérieur brut correspond aujourd’hui à une décroissance des potentialités de vie sur terre. »  « L’humanité, jusqu’à présent espèce parmi d’autres, est devenue un agent géologique, c’est-à-dire apte à transformer la biosphère », c'est pourquoi les membres de la commission de stratigraphie ont proposé de désigner notre époque sous le nom d’anthropocène.

La plus grande victoire du capitalisme est d’avoir transformé la conscience publique en la convainquant de donner à l’individu une position démesurée par rapport aux relations humaines. Dès lors, la position des dominants découle d’une sorte de loi naturelle : seuls les meilleurs réussissent. Dans le même temps, est affaiblie par tout les moyens la collectivité des salariés dans sa relation avec l’employeur. La division du travail est poussée à l’extrême, avec l’individualisation des contrats aux dépends des conventions collectives et des statuts. Par un « conditionnement psychique qu’aucune civilisation humaine, quel qu’ait été son degré de despotisme, n’a jamais connu », les individus ne désirent plus que consommer davantage et revendiquent désormais un « pouvoir d’achat » plutôt qu'un
« pouvoir vivre ».
« L’acmé de l’aliénation capitaliste intervient quand l’humain lui-même devient une marchandise. »

Le capitalisme est l’état social dans lequel les individus ne sont motivés que par la recherche de profit et laissent régler toutes les activités qui les mettent en relation par le mécanisme du marché. La définition qu’en donné Al Capone est un peu plus franche : « Le capitalisme est le racket légitime organisé par la classe dominante. » Il cherche également à supprimer les interactions humaines dans l’échange mercantile (les caissières au supermarché par exemple) pour obtenir la création du profit par des individus réduits à leurs besoins.


Hervé Kempf entreprend ensuite un tour d’horizon des technologies énergétiques et dénonce les illusions de la croissance verte.
Le nucléaire, vendue comme « énergie du futur », hypothèque en réalité l’avenir des prochaines générations et révèle l’irresponsabilité morale de l’oligarchie. Qui plus est, la construction préconisée de 610 nouveaux réacteurs dans le monde (de cinq à douze milliards de dollars pièce) pour la production annuelle de 30 GW, ne conduirait qu’à une réduction des émissions de gaz à effet de serre de 6% en 2050 !
Le développement des énergies renouvelable est mise en oeuvre uniquement dans la perspectives de répondre à la supposée inéluctable augmentation de la consommation électrique et non pas dans la recherche de l’avantage environnemental.
Les agrocarburants contribuent à la crise alimentaire et sont un « scandale qui sert uniquement les intérêts d’un petit lobby, avec l’argent des contribuables ». L’huile de palme est le plus caricatural car son bilan énergétique est nul voire négatif.
La technique de capture et de stockage du carbone pourrait être une voie prometteuse malheureusement elle est trop onéreuse pour être développée autrement que pour répondre à une exigence des clients (gaz extrait trop riche en CO2) ou aux contraintes liées à la taxe sur le CO2.


Hervé Kempf préconise d’abandonner le cadre de la pensée dominante pour ce qui concerne la question écologique, à savoir que la technologie résoudra le problème sans que l’on ait à changer en profondeur le mode de vie occidental et que la consommation d’énergie va continuer de croître. Il recommande de fonder nos choix sur un raisonnement éthique et rappelle que le « développement durable » est « un développement qui répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. »
Beaucoup de climatologues recommandent de maintenir le réchauffement climatique en deçà de 2°C sous peine de lancer le système climatique dans un désordre incontrôlable. Ceci représenterait une réduction par quatre de leurs émissions pour les pays riches. La France a inscrit cet objectif dans sa loi sur énergie en 2005, c’est-à-dire une réduction de 80% à l’horizon 2050, soit une baisse de 3% par an !
Les économies d’énergies ne sont jamais évoquées. Pourtant, lors du choc pétrolier de 1973, les 100 milliards de francs (15 milliards d’euros) investis ont permis de réduire les importations de pétrole de 34 millions de tonnes par an, tandis que les 500 milliards de francs investis dans le nucléaire les ont réduites de 56 millions de tonnes.
Il ne sera pas possible d’aller vers une société de sobriété sans une politique de redistribution. Par la réduction des inégalités, donc des possibilités de consommation ostentatoire de l’oligarchie, on transforme les modèles généraux de comportement.


Si son constat et son analyse sont très intéressants, Hervé Kempf ne veut finalement pas vraiment sortir du capitalisme, en tout cas pas de l’économie de marché, mais l’aménager, sans nous préciser pour autant comment s’y prendre au-delà de ses déclarations d’intention. Il propose une économie qui s’arrêterait aux lisières des biens communs essentiels qui ne seraient pas gérés comme des marchandises, en plaçant la logique coopérative au coeur du système. Il propose également de plafonner les revenus, d’incorporer dans les prix les coûts indirects, notamment ceux liés à l’impact écologique, de « rendre compréhensible la baisse de la consommation matérielle » en orientant la richesse collective vers des activités socialement utiles et à faible impact écologique. Idées somme toute intéressantes mais comment compte-t’il s’y prendre pour imposer ces réformes ?




 


POUR SAUVER LE PLANÈTE, SORTEZ DU CAPITALISME
Hervé Kempf
170 pages – 14 euros
Éditions du Seuil – Collection « L’Histoire immédiate » – Paris – Janvier 2000

160 pages – 7,50 euros
Éditions du Seuil – Collection « Point essai » – Paris – Janvier 2014






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