24 juillet 2018

LE FOOTBALL, UNE PESTE ÉMOTIONNELLE

Jean-Marie Brohm et Marc Parelman, s'appuyant sur la Théorie critique de l’École de Frankfort, dévoilent la face caché de la réalité footballistique : corruptions, affairismes, arrangements, magouilles, tricheries, violences, dopages, xénophobie, racisme, complicités avec les régimes totalitaires ou policiers ne sont pas des « dérives » mais constituent la substance même du football spectacle et l’idolâtrie joue le rôle de l’écran de fumée derrière lequel se dissimulent ces secrets honteux.
« Le football spectacle n’est donc pas simplement un « jeu collectif », mais une politique d’encadrement pulsionnel des foules, un moyen de contrôle social, une intoxication idéologique qui sature tout l’espace public. »
Contrairement aux spécialistes de la division du travail idéologique qui cloisonnent les différents aspects, séparant les « bons » et les « mauvais » côté » du football, ils en restituent la totalité concrète.


Les « passions sportives » ne sont pas d’anodines éditions collectives mais l’expression d’une pathologie sociale pandémique. Le football est la manifestation insidieuse et universelle d’une forme d’aliénation sociale, d’une « passion de détruire ». Par l’exaspération des appartenances identitaires, l’exaltation des différences, les crispations communautaires, « le football est une école de la guerre ». Le passionné de foot est un possédé soumis à un « état altéré de la conscience ». « Ces foules enivrées par le football sont essentiellement des meutes guerrières, des meutes de chasse et de lynchage, et parfois même des foules criminelles dont les « débordements » dans et hors les stades constituent l’ordinaire du spectacle. » « La peste émotionnelle est une biopathie de la structure psychique des individus, une distorsion grave des valeurs essentielles de la vie, qui revêt la forme de symptômes endémiques ou la forme d’épidémies aigües. » Son succès et son impunité sont assurés par la grande ignorance concomitante à ce phénomène même. « Par ses ritualités grotesques, ses gesticulations hystériques et le ridicule achevé de son pseudo-sacré, le football peut être considéré comme la caricature tragi-comique d’une névrose obsessionnelle de masse. » La peste émotionnelle se caractérise par une « intoxication idéologique réactionnaire », forme ouverte ou déguisée, réelle ou symbolique de meurtre avec préméditation, similaire à la peste fasciste identifiée et décrite par Wilhem Reich, également par son pouvoir de contamination et la violence mimétique des foules qui engendre la subordination des individus à l’esprit de meute ou de horde.
La thèse centrale de la théorie critique assimilant le sport à un opium du peuple rencontre des critiques unanimes car l’absence de conscience de l’aliénation est la pire aliénation.

Le football s’est développé dans le monde selon un processus impérialiste, à la recherche de profits, comme toute entreprise capitaliste. Il est l’une des principales machineries d’endoctrinement et de crétinisation des masses. Sponsors, marché et rémunération des joueurs, droits de retransmission, corruption, matches et paris truqués, les auteurs décrivent le « foot business » et répondent aux idéalistes que « rendre le football au peuple » est aussi peu réaliste que d’instaurer un « capitalisme populaire ».

Ils font l’inventaire des violences qui ne sont pas de « redoutables excès » qui « dénaturent l’esprit du football » mais la conséquence inévitable de la compétition : match Pérou-Argentine de 1964 qui fit environ 300 morts, drame du stade du Heysel et tant d’autres « massacres de masse ». Ils décrivent les commandos de supporteurs alcoolisés et avides d’affrontements violents, excroissances naturelles plutôt que « brebis galeuses ». « Quand il tue, n’accusons pas la fatalité, ne dédouanons pas le foot-business, le foot-compensation, le foot-substitut guerrier, le foot-défouloir. Ne transformons pas en catastrophe naturelle ce qui s’apparente à une catastrophe sociologique. » Le football entretient le tropisme de la violence. Il sert de défouloir à des brutes car il est lui-même un jeu d’affrontements physiques.

De la même façon, les auteurs recensent de nombreuses affaires de dopage qui mettent à mal la dénégation habituelle prétendant que le football est un sport trop technique pour que le dopage puisse lui être utile. « Les contrôles antidopages ne sont plus désormais que des alibis pour la bonne conscience des « humanistes » du sport.
» L’Agence Mondiale Antidopage a fixé un seuil artificiel sans aucun sens biologique, revenant à une « quasi-autorisation » de l’usage des corticoïdes. Elle a aussi instauré une double liste, autorisant la consommation hors compétition des stimulants comme les amphétamines, ou les bêtabloquants.

Ils s’en prennent de façon assez agressive aux journalistes et à des nombreux intellectuels tombés en béatitude pour le football. « Le football a en effet formaté un journalisme contemplatif, purement aligné sur « l’être-là » du spectacle mondain, et a permis cette affligeante neutralisation des capacités critiques qui prétend se donner pour de l’objectivité professionnelle. » L’actuelle mondialisation s’appuie sur le football et l’adhésion massive des peuples à son spectacle, écrasant tout espoir, toute lutte d’émancipation, en paralysant les revendications sociales, contribuant à l’avènement d’une société dominée par la crétinisation des stades. Ils passent en revue un certain nombre de déclarations encensant cette « culture populaire » que la Théorie critique du sport a remise en cause à la suite des analyses de l’école de Franckfort, « soumission à la trivialité du sens commun, à un horizon axiologique rabougri, à des habitus d’une grande pauvreté d’imagination ». « Le football est très exactement un instrument de domination et de régression. » En s’attardant sur le « populisme sportif de la ligue communiste révolutionnaire », ils montrent comment de nombreux militants ont renoncé à la critique de la société capitalisme avec la « fétichisation du football ».
La pratique à haute dose du football (pour les participants), le supportérisme comme style de vie (pour les spectateurs), l’obnubilation mentale par l’inlassable matraquage de la propagande footballistique (pour la masse des téléspectateurs) fonctionnent en effet comme un opium du peuple, c’est-à-dire « agglutination confusionniste autour d’un paradis artificiel, avec ses dérisoires idoles, ses slogans débiles, son vacarmes de foule et ses violences mimétiques ».

« Il n’y a aucune distance critique possible lorsque l’on regarde un match parce qu’il capte intégralement l’attention, corps et âme, de manière quasi hypnotique. » Le football n’a strictement aucun intérêt de connaissance et encore moins de valeur culturelle. Passant en revue différentes définition de la culture, ils démontrent que le football et le sport en général n’en sont pas une.

Les joueurs professionnels sont exclusivement issus des classes sociales les plus pauvres et les immigrés, venus en particuliers des pays déshérités d’Afrique, constituent le plus gros des effectifs. « Loin d’être par conséquent l’expression d’un quelconque contre-système méritocratie, le football exacerbe au contraire toutes les inégalités », entretenant l’illusion du mérite et le fantasme de la réussite. De la même façon, Jean-Marie Brohm et Marc Perelman mettent à mal les mythes du football citoyen, du football vecteur d’intégration avec la fameuse France « black-blanc-beur » et répètent que « le football – en tant que matrice d’une régression pulsionnelle – n’est ni plus ni moins qu’une structure de fascisation des masses ».

Si le ton et les accusations pourront agacer et paraître parfois excessifs, le propos n’en demeure pas moins fort intéressant et tranche radicalement avec les discours convenus habituels. Dans un entretien vidéo, Jean-Marie Brohm explique pourquoi il a paru nécessaire de renoncer à la nuance et la pondération pour être entendu. Sous ses airs de pamphlets, cet ouvrage est bien un ouvrage scientifique, une enquête sociologique d'une grande rigueur.
Lecture complémentaire d'
UNE HISTOIRE POPULAIRE DU FOOTBALL qui s’attache à montrer que le football peut aussi parfois être un moyen d’émancipation.




LE FOOTBALL, UNE PESTE ÉMOTIONNELLE
La Barbarie des stades
Jean-Marie Brohm et Marc Perelman
400 pages – 9,40 euros
Éditions Gallimard – Collection Folio/actuel – Paris – Avril 2006

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