28 mai 2019

PETIT ÉLOGE DE L’ANARCHISME

Par désillusion à l’égard des possibilités d’un changement révolutionnaire, ayant constaté que « pratiquement toutes les révolutions réussies ont abouti à la création d’un État encore plus puissant que celui qu’elles avaient reversé, un État qui, à son tour, était capable d’extraire plus de ressources que son prédécesseur et d’exercer un contrôle accru sur la population qu’il était censé servir », James C. Scott, professeur de science politique et d’anthropologie à l’université de Yales, s’est intéressé à la critique anarchiste de l’État. Il entend démontrer ici que des « principes anarchistes sont actifs dans les aspirations et l’action politique d’individus qui n’ont jamais entendu parler d’anarchisme ou de philosophie anarchiste ».

Si sur les cinq mille ans d’histoire que comptent les États, c’est seulement au cours des deux derniers siècles qu’ils ont été « en mesure d’accroître la portée de la liberté pour les humains ». Cependant les institutions démocratiques sont désormais pratiquement devenues elle-mêmes « des marchandises livrées au plus offrant » : « la démocratie sans égalité relative est un infâme canular. » On pourra dès lors s’étonner que, paradoxalement, il demeure d’emblée convaincu « que l’abolition de l’État n’est pas une option à considérer ». D’autant qu’il reconnait que les changements structurels surviennent en général « quand une perturbation massive et non-institutionnelle surgit sous forme d’émeute, d’attaque massive contre la propriété, de manifestations indisciplinées, de vol ou d’incendie criminel et que les institutions établies sont ouvertement menacées ». Les organisations, au contraire, cherchent « à dompter la contestation et à la rediriger dans les voies institutionnelles ». « Les institutions de l’État sont à la fois sclérosées et mises au service des intérêts dominants, tout comme le sont la grande majorité des organisations officielles qui représentent les intérêts de l’ordre établi. » « Des formes de coopération, de coordination et d’action informelles qui incarnent la mutualité sans hiérarchie font partie du quotidien de la plupart des gens. » Ces expériences de « mutualité anarchiste » sont omniprésentes et certaines qui étaient jadis accomplies par coordination informelle, sont organisées et supervisées par l’État.

Suite à l’observation de piétons obéissant à un feu rouge en pleine nuit sur un carrefour déserté de toute circulation automobile et au courage nécessaire pour enfreindre un règlement mineur qui allait à l’encontre du bon sens et affronter la désapprobation générale, il a forgé une « callisthénie anarchiste » : « Chaque jour, si possible, enfreignez une loi ou un règlement mineur qui n’a aucun sens, ne serait-ce qu’en traversant la rue hors du passage piéton. Servez-vous de votre tête pour juger si une loi est juste ou raisonnable. De cette façon, vous resterez en forme ; et quand le grand jour viendra, vous serez prêts. »


 

« Le fait que le progrès et le renouveau démocratique semblent plutôt nécessairement découler d’épisodes de profond désordre extra-institutionnel contredit violemment la promesse de la démocratie en tant qu’institutionnalisation du changement pacifique. » Certains actes de désobéissance civile revêtent un caractère exemplaire et incitent à l’émulation, déclenchant une réaction en chaîne. Ainsi la défaite des États confédérés d’Amérique lors de la guerre de Sécession est attribuable à une importante accumulation d’actes de désertion et d’insubordination. La désertion diffère de la mutinerie ouverte en ce qu’elle ne formule aucune revendication publique. De même, les infractions et la désobéissance, silencieuses et anonymes, sont des modes d’action politique privilégiés lorsqu’il s’avère trop dangereux de défier ouvertement l’autorité. Ainsi, en braconnant et chapardant, les classes paysannes et subalternes s’emparaient des droits aux terres et aux ressources sans jamais les réclamer formellement. Elles ne disposaient pas de l’arsenal des élites pour faire valoir leurs revendications ni contester les droits de propriétés acquis par la mainmise sur l’appareil législatif de l’État, le déploiement des lois d’enclosures, des titres de propriété, des tenures franches, sans parler de la police, des gardes-chasses, des grades forestiers, des tribunaux et de la potence. C’est lorsque ces méthodes échouent qu’elles cédent la place à des conflits plus ouverts et plus désespérés, telles les émeutes, les rébellions et les insurrections.
Dans un tout autre registre, James C. Scott signale qu’une bonne partie des automobilistes roule légèrement au-dessus des limites autorisées, en toute impunité. Ainsi, cet « espace de désobéissance concédé » devient un territoire occupé. Certains « raccourcis » empruntés quotidiennement sont pavés et officialisés, selon le principe attribué à Tchouang Tseu : « C’est en marchant que la voie est tracée. »
Si la finalité centrale de la démocratie représentative est de permettre aux majorités démocratiques de satisfaire leurs revendications de manière parfaitement institutionnalisée, cette « grande promesse » n’est dans les faits que rarement tenue. « La plupart des grandes réformes politiques des XIXe et XXe siècles ont été accompagnées de longs épisodes de désobéissances civiles, d’émeutes, de transgressions des lois, de perturbation de l’ordre public, voire de guerres civiles. » Les instances représentatives et les élections n’entraînent que rarement d’importantes transformations sans un cas de force majeure suscité par une crise économique ou un conflit armé international par exemple. « Les démocraties libérales occidentales fonctionnent dans l’intérêt des 20% de la population, plus ou moins, qui se trouvent au sommet de la pyramide de la richesse et des revenus. » Pour que ce stratagème fonctionne, il a fallu convaincre, surtout en période électorale, les 30-35% qui se trouvent juste en dessous, de craindre la moitié la plus pauvre plutôt que d’envier les 20% les plus riches. C’est lorsque la colère populaire déborde de ses canaux habituels que les intérêts des pauvres sont pris en compte : « L’émeute est le langage de ceux qu’on n’écoute pas » expliquait Martin Luther King Jr. Elle peut, au contraire, aussi rencontrer une répression accrue, la restriction des droits civiques et le renversement de la démocratie. Le rôle des syndicats et des partis politiques est d’institutionnaliser la colère et la dissidence incontrôlée. Ils sont les courroie de transmission entre le public indiscipliné et les élites dirigeantes.


Puis, James C. Scott s’intéresse aux différences entre les pratiques toponymiques vernaculaires qui encodent de précieuses connaissances locales et l’ordre officiel qui requiert une perspective synoptique dans un but de contrôle standardisé. De la même façon, les langues nationales ont remplacé les langues locales, la loi nationale a remplacé la tradition et le droit commun, la forêt a été « simplifiée » par la foresterie scientifique, inventée en Allemagne à la fin du XVIIe siècle, pour devenir une machine à produit unique, la vie urbaine a été standardisée par la planification moderne sur la première moitié du XXe siècle, privilégiant la « sublime ligne droite », prônant la séparation des différentes sphères d’activité, créant des oeuvres d’art conçues d’abord en miniature, rigide et grandiose. Or l’ordre observé dans ces centres villes convenables et planifiés est maintenu par des pratiques non conformes contenus en périphérie. L’auteur recherche ensuite « le chaos derrière l’ordre » dans le travail, qui est plus souvent mené à bien « grâce aux ententes informelles et l’improvisation », hors du cadre règlementaire. Tandis que les potagers occidentaux privilégient l’ordre géométrique, les cultures tropicales d’Afrique de l’Ouest donnent l’impression d’un fouillis inextricable mais s’avèrent conçus selon un système agricole finement adapté aux conditions locales. Ainsi, au cours des deux derniers siècles, les pratiques vernaculaires ont été éliminées par l’État pour homogénéiser sa population et ses pratiques. Aujourd’hui, les institutions internationales propagent partout dans le monde leurs standards normatifs pour « harmoniser » les règlementations, rendre universelles les pratiques de l’Atlantique Nord.

L’auteur montre ensuite comment le jeu est une parabole d’une société libre, avec ses tensions et harmonies, sa spontanéité pour la coopération, l’épanouissement individuel, la conscience communautaire. Puis il explique comment l’école publique, inventée au même moment que la grande industrie concentrée sous un seul toit, est conçue pour produire la force de travail de l’industrie, « un citoyen patriotique dont la loyauté envers la nation surmontera les identités régionales et locales enchâssées dans la langue, l’ethnicité et la religion ». C’est une usine à produit unique « qui satisfait les critères établis par les vérificateurs » et privilégie le développement d’une intelligence analytique, dévalorise l’intelligence imaginative, le talent artistique, l’intelligence créative, l’intelligence émotionnelle, l’intelligence éthique,… Il dénonce le « gaspillage social » d’un système éducatif qui accorde un privilège social et financier à un cinquième des personnes qu’il produit et abandonne les autres « avec une tare permanente au regard des gardiens de la société, et peut-être à leurs propres yeux aussi ». Les institutions dans lesquelles nous passons la majeure partie de notre vie, la famille, l’école, l’armée, l’entreprise commerciale, façonnent nos attentes, nos personnalités et nos routines. « Historiquement, la famille patriarcale était plutôt un milieu de formation à la servitude pour la plupart de ses membres ainsi qu’un terrain de pratique de l’autoritarisme pour les hommes responsables du foyer et leurs fils en apprentissage. » Etienne de La Boétie et Jean-Jacques Rousseau considéraient que la hiérarchie et l’autocratie « façonnaient des personnalités de sujets et non des personnalités de citoyens ». Les formes d’institutionnalisation les plus poussées, les prisons, les hôpitaux psychiatriques, les camps de concentration et les foyers pour personnes âgées, favorisent un trouble de la personnalité appelé « névrose institutionnelle » caractérisée par l’apathie, la perte d’intérêt, le manque de spontanéité. Supposant que la régulation de la vie quotidienne, l’autoritarisme et la hiérarchie de la plupart des institutions produisent une forme bénigne de névrose institutionnelle, il propose de concevoir « des institutions qui favoriseraient à la fois le développement des capacités et l’exercice du jugement indépendant des individus ». Il cite l’expérience de Hans Monderman, un ingénieur de la circulation qui retira des feux rouges sur d’importants carrefours pour constater en deux ans une très forte diminution du nombre d’accidents. Comme sur une patinoire, les conducteurs sont plus vigilants et font appel à leur bon sens. Plus les consignes sont nombreuses, plus les automobilistes cherchent à tirer avantage de ces règles : accélérer avant que le feu ne passe au rouge ou entre deux panneaux,…

Confirmant la grande diversité de sujets abordés dans cet ouvrage, James C. Scott présente ensuite une « classe honnie », la petite bourgeoisie, comme représentant « une précieuse zone d’autonomie et de liberté au sein de système étatiques de plus en plus dominés par de grandes bureaucratie publiques et privées », car conservant en grande partie leur « souveraineté sur leur journée de travail » et travaillant sous peu ou pas de supervision
». Dans sa rapide présentation historique, il rappelle que le désir d’accéder à la terre a été le leitmotiv de la plupart des insurrections égalitaristes. De même les artisans sont à l’origine d’une majorité des procédés nouveaux. La force des grandes entreprises réside plus dans leur capitalisation et leur marketing que dans leurs innovations.

Il s’en prend ensuite aux tests d’évaluation qui « mesurent ce qui est facile à mesurer » et absorbent enseignants et élèves dans la préparation à ces tests, qui relève du bourrage de crâne, au détriment des autres apprentissages. Il ne s’agit plus de mesurer la qualité mais d’assurer des taux de réussite élevés. La mesure quantitative de la qualité repose sur une « croyance démocratique en l’égalité des chances, par opposition à l’hérédité des privilèges, des richesses et des droits », et sur la « conviction moderniste que le mérite est mesurable ». Ce système appliqué à tout permet aux gagnants d’estimer leur récompense méritée et transforme des questions politiques légitimes en exercices administratifs neutres et objectifs dirigés par des spécialistes, « vaste et trompeuse « machine antipolitique » ».

Enfin, il revient sur l’histoire du Chambon-sur-Lignon où les habitants, pendant la Seconde Guerre mondiale, ont caché plus de 5 000 réfugiés dont bon nombre d’enfants juifs. Il montre comment ils ont agit puis déduit ensuite la logique de leur action : le principe éthique était la conséquence et non la cause de l’action concrète. D’une façon générale, dans nos propres vies, une fusion naturelle projette un ordre rétrospectif sur nos actions, souvent radicalement contingentes. « Une bonne partie de l’histoire et de l’imaginaire populaire, en plus d’effacer son caractère contingent, attribue implicitement aux acteurs de l’histoire des intentions et une conscience qu’ils n’ont tout simplement pas pu avoir. » Cette tendance à simplifier et condenser les événements historiques est une lutte politique aux enjeux considérables. Elle dissimule que « les grands acquis émancipateurs et porteurs de liberté pour l’humanité ne sont pas le fruit de procédures institutionnelles ordonnées, mais bien d’actions désordonnées, imprévues et spontanées qui ont fissuré l’ordre social de bas en haut ».

Rédigé sur le mode de la discussion, ces « fragments » peuvent parfois donner une impression décousue. Chacun se sentira d’autant plus libre de picorer à sa guise parmi ces nombreuses réflexions.


PETIT ÉLOGE DE L’ANARCHISME
James C. Scott
Traduit de l’anglais par Patrick Cadorette et Myriam Heap-Lalonde
242 pages – 14 euros
Éditions Lux – Collection « Instinct de liberté » – Montréal – Mars 2019



Du même auteur :
HOMO DOMESTICUS - Une Histoire profonde des premiers États

ZOMIA ou l’art de ne pas être gouverné

 

 

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