18 novembre 2019

LA RAGE ET LA RÉVOLTE

Alèssi Dell’Umbria analyse les trois semaines de révoltes de novembre 2005, suite à la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré à Clichy-sous-Bois, pour répondre à « la calomnie médiatique » ainsi qu’aux rationalisations qui cherchaient à comprendre  comment cela a pu se produire et surtout comment éviter que cela se reproduise. Son intention est évidemment tout autre.

Depuis que « la société du spectacle a consacré la célébrité comme unique mode de communication, de reconnaissance publique », certains, « marqués par la hogra », ne peuvent espérer de reconnaissance que par le scandale, forme négative de la célébrité. Aux « professionnels du commentaire » qui leur reproche leur manque de revendication et la gratuité de leurs actes, l’auteur demande : « Et pourquoi devrait-on se priver de la seule chose qui restera toujours gratuite dans un monde où tout est devenu marchandise ? On admet parfaitement que soient détruits villes et campagnes, empoisonnés l’air et l’eau, que l’amiante, l’oxyde de carbone, la chimie agro-alimentaire et la multiplication des micro-fuites nucléaires génèrent des cancers et détruisent des vies par centaines de milliers – sans parler des ventes d’armes en direction des pays pauvres –, parce que c’est la contrepartie regrettable de la prospérité des nations, la garantie d’un PNB en hausse, etc. On peut détruire tout ce qu’on veut à partir du moment où cela crée des emplois et active la croissance. Mais détruire pour le plaisir est le scandale suprême pour une société qui a banni toute forme de dépense sauvage. Les incendies sont bien la part maudite de notre société. »
Cette révolte ne fut pas une surprise, tant la France s’était habituée « à l’existence de ces zones où relégation urbaine et ségrégation ethnique finissent par coïncider parfaitement ». Ces banlieues pauvres sont avant tout des « banlieues de pauvres ». Si les jeunes incendiaires de banlieue n’étaient pas tous d’origine immigrée, tous étaient pauvres.  Si tous n’étaient pas des cailleras, tous ont pris pour eux l’apostrophe arrogante de Nicolas Sarkozy lors de sa visite à Argenteuil deux jours avant que tout pète. La majorité des mineurs arrêtés étaient inconnus de services de police.
Pendant les années 1980, la police terrorisait les jeunes issus de l’immigration par l’exécution sommaire. Aujourd’hui encore, « les meurtriers à carte tricolore » sont rarement inquiétés.
Si « émeute » vient du verbe émouvoir, la majorité des gens qui vivent dans les banlieues semble déconnectée et désolidarisée des jeunes. La banlieue est le « lieu du ban » où l’on a banni « en douceur, les incitant à « faire construire », en s’endettant à vie – rien de mieux que l’endettement pour s’assurer de la passivité et de la tranquillité d’un travailleur –, ces millions de frankaoui reclus dans leur pavillon de banlieue », banni d’autres de force dans des endroits sans même une gare qui permettrait aux jeunes de s’échapper, entourés de « hangars hideux qui étendent la lèpre néo-urbaine à l’infini et où l’on écoule la camelote destinée aux pauvres », de concessionnaires automobiles établis en zones franches pour ne pas payer d’impôts mais qui refusent de leurs donner du boulot. « Le ruban du périphérique semble ainsi fonctionner comme des fortifications d’un nouveau genre, séparant de façon radicale la ville-musée de la banlieue dortoir. » La République a réussi à casser les solidarités, en déracinant les gens des villes et des campagnes « pour les parquer dans la suburbia », créant une « population sans tradition, sans mémoire, sans liens d’entraide, bref… sans cohésion interne, d’autant plus attirée par le repli vers l’intérieur domestique », uniquement tenu par la contrainte exercée par le système disciplinaire incarné par l’omniprésence policière.

Une grande partie de la transmission familiale intergénérationelle disparu avec la destruction des cultures populaires et dialectales, plus profonde en France que dans les autres pays d’Europe occidentales, l’État décidant désormais de ce qui devait être transmis, le rôle des adultes devant se limiter à éduquer leur progéniture aux exigences du système disciplinaire. Cette rupture fut accentuée, dans les années 1980, par le « jeunisme », pseudo-liberté désormais laissée aux jeunes, « reconnus et exploités comme un extraordinaire segment de clientèle par tout un secteur de la production marchande ». Les individus déculturés par la destruction des cultures orales étaient rendus « plus réceptifs à l’assommoir médiatique » tandis que l’argent et la réussite devinrent effrontément plus respectables et plus respectés que le travail, l’épargne, l’abnégation, l’obéissance mécaniques, valeurs de la société disciplinaire. « D’une autre manière, la tyrannie des marques parmi les adolescents signifia que l’initiation au monde, auparavant assurée par le père ou le grand frère, était désormais assurée par la marchandise. Les valeurs de la société marchande s’imposèrent comme unique code culturel, et pour ceux qui se trouvaient en bas de la hiérarchie sociale, l’arrogance, le manque de respect et la frime devinrent la norme. »
L’espace public, supposé appartenir à tous, est le territoire de l’État, lieu de passage que seule la police a le droit d’investir. « On peut se demander dans quel asile d’aliénés on vit, quand un fait aussi légitime et évident, pour des jeunes, que de se retrouver entre eux là où ils le peuvent est considéré comme criminogène. »
Alèssi Dell’Umbria examine l’histoire de la politique du logement social en France et constate une volonté, dès le départ, « de rendre impossible toute forme de rassemblement, de solidarité et de proximité entre les habitants ». Née en 1895 avec la loi Siegfried, pour faciliter l’accès aux ouvriers à la maison individuelle, son but est clair d’emblée : « Un ouvrier propriétaire devenu économe, prévoyant, définitivement guéri des utopies socialistes et révolutionnaires, arraché au cabaret. » La planification bureaucratique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale opéra une rupture radicale avec le maillage complexe qui constituait les villes et découpa arbitrairement l’espace à construire en zones monofonctionnelles », érigeant la ségrégation et l’isolement en principe. La circulation automobile devint le principe organisant l’espace suburbain.

Alors que l’individu n’avait jamais existé qu’en communauté, Hobbes, anticipant l’histoire des États modernes qui est précisément celle de la désintégration de ces communautés, décrit, au XVIIe siècle, un individu isolé, en « état de guerre e tous contre tous », légitimant l’existence d’un souverain omnipotent, seul capable de transcender les divisions internes de la société et d’instaurer la paix. L’édifice philosophico-politique, construit par la Révolution française, conforte le statut de l’individu comme entité juridique et politique, comme « propriétaire privé », « dont la relation à l’autre est négative ». « « Ma liberté s’arrête là où commence celle d’autrui » est la formule qui résume le mieux cette idéologie de petits propriétaires – cette même logique qui s’incarne à présent dans l’habitat pavillonnaire ! » « La transcendance métaphysique de la religion a simplement laissé place à la transcendance politique de l’État républicain. »
Avec la désintégration accélérée de tout lien social, la question de l’intégration ne se pose plus mais se ramène simplement « au fait de se rendre transparent et inoffensif ».

En janvier 1984 éclatait un conflit inédit à l’usine automobile Talbot de Poissy où les ouvriers spécialisés, presque tous nord-africains, se mirent en grève à l’annonce d’un plan de licenciements d’OS. Les ouvriers qualifiés et français, encadrés par un syndicat maison, les attaquèrent.  La mémoire de cette « première génération » qui savait se battre, est effacée. La marche pour l’égalité et les droits civiques, arrivée à Paris le 3 décembre précédent, représentant la « deuxième génération », déjà dépossédée de sa parole par les bateleurs professionnels, avec l’entrée en scène de SOS-Racisme, fut circonscrite à la seule question du racisme. La jonction entre les deux générations n’eut pas lieu.
Sarkozy, en pariant sur la névrose sécuritaire, a provoqué une crise majeure qui lui a permis d’apparaître comme l’homme de la situation. La proclamation de l’État d’urgent a sonné le glas de la gauche française. Le projet de Sarkozy est de créer une « communauté » à défaut d’intégrer les jeunes d’origines nord-africaine à la société française, une communauté religieuse.

« Alors que la République avait réussi jusque là à uniformiser tous ceux qui vivaient sur son territoire et à en faire des Français, elle se retrouve à présent face à des gens nés et ayant grandi ici qui ne se reconnaissent pas dans la France. » « Le colonialisme et l’impérialisme n’ont pas été une tache sur la tunique immaculée de la République, ils sont à son fondement même. » L’essentiel de la colonisation fut entreprit pas la IIIe République, à l’instigation de Jules Ferry, qui réprima la Commune en 1871 et éradiqua les « patois » avec l’Instruction publique. En 1956, le PCF qui ne soutint jamais la perspective de l’indépendance algérienne, vota les pouvoirs spéciaux au gouvernement de Guy Mollet, impliquant l’octroi des pouvoirs de police au général Massu. La gauche descendit dans la rue après les neuf morts du métro Charonne en février 1962 alors qu’elle n’avait pas levé le petit doigt pour les centaines de victimes des ratonnades policières d’octobre 1961. « La Gauche, en France comme partout en Europe, n’est que l’héritière d’un siècle de lâchetés, de mensonges et de trahisons. La gauche a cassé l’espoir en mai 1968, en faisant retourner dix millions de grévistes sauvages au chagrin, anéantissant l’espoir de tout changement radical. La gauche n’est pas la solution au problème, elle fait partie du problème. Parce que, faute d’avoir jamais été révolutionnaire, elle n’a même plus les moyens d’être réformiste. Elle se contente d’agiter des épouvantails pour mobiliser ses troupes. Faire barrage au FN devint ainsi, dès les brillantes années du mitterrandisme, l’ultime argument. Une fois les candidats de gauche élus, les critiquer aurait fait le jeu de la droite, voire de l’extrême droite… Ce petit chantage se reproduisant indéfiniment, toute velléité de contestation se trouvait court-circuité au nom du « péril fasciste ». » Alèssi Dell’Umbria poursuit son exposé historique en rappelant que jamais l’extrême droite n’a eu vocation à prendre le pouvoir en France, quelle s’est dégonflée à chaque fois qu’elle a eu l’occasion de le faire. « Partout en Europe, les régimes autoritaires sont arrivés au pouvoir là où l’État-nation tardait à s’affirmer. » « En France, la tradition ininterrompue de centralisation politique, et la force idéologique nationale, notamment activée par le colonialisme, permis la constitution d’un appareil d’État puissant, relayé au sein de la société civile par un système disciplinaire omniprésent. » « La France a évité le fascine non parce qu’elle serait le pays de la liberté mais parce qu’elle est le pays de l’autorité. »

Le FN déplaça la question posé par la révolte endémique des jeunes immigrés, selon la tactique éprouvée du leurre, vers celle de la laïcité en danger, menacée par l’intégrisme musulman, constituant une unanimité de français, catholiques comme laïques.
L’État laïc et républicain a libéré la politique de toute croyance, tout en reproduisant ce qui constitue l’essence du mensonge religieux, la scission entre l’idéal et la réalité, en prétendant réaliser la promesse d’égalité et de fraternité par exemple. Il est l’héritier direct de l’aliénation religieuse.
Alèssi Dell’Umbria invite à s’affranchir des identités monolithiques et excluantes, incapables de rendre compte de la complexité des appartenances des individus réels. « Ce n’est pas de tolérance réciproque dont nous avons besoin mais d’un dialogue qui nous permette de dépasser les identités monolithiques dans lesquelles on veut nous enfermer. » Si la question de l’appartenance est taboue pour les gens de gauche, « formatés dans le moule de l’universalisme abstrait », derrière la définition officiellement neutre, non culturelle et non ethnique de la République, se cache en réalité « un impérialisme culturel et linguistique ». La France a patiemment délocalisé dans la suburbia où ils se retrouvent à voisiner, les individus qu’elle a « patiemment décérébrés en les privant de leurs attaches locales et de leurs parlers » et ceux qu’elle a colonisés outre-mer, puis fait immigrer.
Deux moyens d’évasion spirituelle remplissent le vide d’une existence où l’individu se voit privé de tout moyen de vivre dans ces zones de relégations : la religion et la drogue.

La lutte des chômeurs, celle des sans-papiers, restent « tributaires d’une illusion fondamentale sur la justice » et revendiquent des droits. Les « jeunes chômeurs-à-vie et précaires qui naissent et grandissent dans ces zones de relégation », condition de fonctionnement d’un pays capitaliste avancé, n’ont guère d’illusions sur le futur. Amer, Alèssi Dell’Umbria  rappelle comment Joey Starr et Debbouze, hautement symboliques par leur réussite dans la société française, ont accepté de jouer « la comédie citoyenniste » pour désamorcer « l’énergie de la révolte en émiettant la voix collective des jeunes exclus de banlieue dans des bulletins de vote ». Car « voter n’est pas un acte, c’est une délégation de pouvoir. »


Dans sa postface à l’édition castillane, il rajoute qu’ « aucune réforme ne pourra calmer le jeu parce que les éléments qui engendrent la révolte ne sont plus réformables ». Il n’existe plus rien en France qui fasse société. La bande est ce qui enraye la relégation car elle permet de se construire une appartenance, de se créer un territoire. Les jeunes révoltés ne veulent pas du logement social, ils veulent habiter. Les bandes ne s’intègrent pas aux manifestations , « promenade symbolique conçue pour vider le gens de leur énergie », « démonstrations de faiblesse ». Alèssi Dell’Umbria espère pourtant la jonction de « cette armée de réserve du négatif » avec les « enfants de la classe moyenne blanche à leur tour précarisés et confrontés à la violence d’État ». On n’en est pas encore là mais on s’en approche.


Fort de sa participation à la vague des révoltes des banlieues au début des années 1980, il livre ici une analyse d’une grande justesse de l’apartheid social mis en place dans ces lieux de relégation.



LA RAGE ET LA RÉVOLTE
Alèssi Dell’Umbria
192 pages – 8,20 euros.
Éditions Agone – Collection « Éléments » – Marseille – Janvier 2010
https://agone.org/
Première édition : L’Échappée – 2006



Aucun commentaire:

Publier un commentaire