Benjamin Caraco présente une histoire de la bande dessinée française depuis la première moitié du XIXe siècle, en cinq périodes, ainsi que ses principaux auteurs et éditeurs. Il aborde également les circulations transnationales, la reconnaissance culturelle, l’évolution du statut des créateurs et des créatrices.
DES ORIGINES À LA NAISSANCE DES ILLUSTRÉS (1833-1917)
Un consensus relatif admet la paternité de la bande dessinée, comme « art séquentiel », à Rodolphe Töpffer (1799-1846), avec la parution de son Histoire de M. Jabot, en 1833. L’auteur revient sur les débats à ce sujet. L’intégration d’œuvres préfiguratrices (jusqu’aux peintures rupestres et aux manuscrits médiévaux avec leurs « banderoles parlantes ») permettait de légitimer un statut culturel longtemps contesté en arrimant la bande dessinée à « une tradition historique vénérable ». La thèse de l’origine américaine mettait en avant la première apparition de phylactères dans Yellow Kid, paru en 1896. Töpffer a contribué à « l’autonomie médiatique » de la bande dessinée en la définissant pour la première fois comme « littérature en estampes ».
D’autres créateurs sont présentés : Gustave Doré, Caran d’Ache, Benjamin Rabier, Albert Robida, Georges Colomb dit Christophe,… La presse est alors le principal support de publication et la presse jeunesse apparait, notamment La Semaine de Suzette, en 1905, qui publie Bécassine dans son premier numéro, et L’Épatant, créé en 1908 par les frères Offenstadt, qui publie Les Pieds nickelés, de Louis Forton, tranchant avec les récits édifiants par cette apologie du vol.
L’ARRIVÉE DU PHYLACTÈRE ET DE LA BANDE DESSINÉE AMÉRICAINE (1918-1949)
Alain de Saint-Ogan (1895-1974), avec sa série Zig et Puce, popularise l’usage de la bulle en France
Le Journal de Mickey arrive en France en 1934, introduit par l’éditeur Paul Winkler, et connait un rapide succès, grâce à la publicité qui permet un prix de vente peu onéreux : 350 000 exemplaires par semaine.
En 1935, Cino Del Duca lance Jumbo, qui publiera notamment Superman. « En 1949, le modèle dérivé des images d'Épinal est tombé en désuétude sous l'effet de l'importation de la bande dessinée américaine. »
Vichy ne parvient pas à contrôler totalement l’ensemble des titres et produit une propagande archaïque, reprenant les codes des illustrés d’Épinal. Toutefois, en 1943-44, Le Téméraire, « petit nazi illustré », se retrouve en situation de quasi monopole.
La loi de moralisation de 1949 pour « désaméricaniser » les journaux d’enfants réussit en théorie, cependant « l’invasion » avait cessé bien avant (disparition des titres, dévaluation du franc qui défavorise les importations,…) et l’américanisation s’est finalement faite par immersion, les dessinateurs français plagiant les bandes dessinées américaines. Cette loi, « subtil compromis entre intimidation et répression », conduit surtout les éditeurs à l’autocensure.
L’ÂGE D’OR DE LA BANDE DESSINÉE FRANCO-BELGE (1950-1974)
Venant de Belgique, des éditeurs font arriver en force dans les années 1950 et 1960 : Casterman avec Le Journal de Tintin, le Lombard et Dupuis avec celui de Spirou.
Le journal Pilote est également créé – bientôt dirigé par Goscinny – et fera des émules : L’Écho des savanes – premier journal de bande dessinée fondé par des auteurs, : Mandryka, Bretécher et Gotlib – et Métal hurlant, puis Fluide glacial, Hara-Kiri, Charlie mensuel.
Toutefois, « le succès du format album contribue à faire basculer la bande dessinée vers ce support, au détriment du périodique auquel elle a été associée historiquement ».
ENTRE CRISE DU SECTEUR ET DÉBUT DU RENOUVEAU (1975-1990)
Benjamin Caraco raconte également la naissance des éditions Futuropolis et ses ambitions « littéraires », tout comme la revue (À suivre). Il discute le terme « ligne claire » et analyse la ligne politique, humaniste, de Pif gadget : « héros inscrits dans des collectifs, les petits luttant contre les gros », et visée internationaliste.
En 1974 Jacques Glénat, éditeur d’un périodique qui deviendra Les Cahiers de la bande dessinée, fonde ses éditions à Grenoble, autour d'une « tension entre légitimation et commercialisation ».
Cette même année, est fondé le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême, Puis en 1990 le Centre national de la bande dessinée de l'image (CNBDI) et son musée.
À la fin des années 1990, la production s’est (relativement) standardisée et la créativité s’essouffle.
LES MÉTAMORPHOSES DE LA BANDE DESSINÉE : ALTERNATIVE, MANGAS ET RECOMPOSITION DU PAYSAGE ÉDITORIAL (1990 à nos jours) :
L’Association est fondée en 1990, suivie par d’autres, disposés à fédérer des initiatives : Comptoir des indépendants pour leur diffusion-distribution, Syndicat des éditeurs alternatifs. Ces nouvelles maisons sont souvent dirigées par des auteurs. Le roman graphic devient « un nouveau standard éditorial » avec le succès de Persépolis au début des années 2000. Rapidement, nombre de ces auteurs sont « récupérés » par les grandes maisons.
Les anime « contribuent à acculturer les (petits) Français à la bande dessinée japonaise ». En 1990, Glénat sort la série Akira en kiosque, puis en cartonnés l’année suivant, et renouvelle l’opération avec Dragon Ball en 1993. Les mangas représentent aujourd’hui la moitié des ventes de bandes dessinées.
Depuis 2010, la bande dessinée est une industrie culturelle à part entière, qui a multiplié par cinq son chiffre d'affaire en 20 ans, le nombre de nouveautés annuelles passant de moins de 2000 en 2000 à plus de 5500 en 2019. « Ce trop-plein fragilise les petites structures, qui, si elles alimentent cette dynamique, ont du mal à faire exister leurs publications en librairie. Surtout, les auteurs sont désormais largement privés des revenus précédemment tirés de la presse. Leurs publications ont du mal à perdurer, les tirages moyen baissent et la rotation en librairie s’accélère. »
Benjamin Caraco étudie également la place des femmes, très longtemps invisibilisées, et les revendications contre la misogynie qui ont débuté en 1985 par la parution d’une tribune dans Le Monde.
En conclusion, il retient que « paradoxalement, alors que le statut de créateur de bande dessinée bénéficie d'une plus grande reconnaissance socioculturelle, son pendant professionnel s'est dégradé au fur et à mesure que la bande dessinée a quitté la presse pour le livre, devenu son support dominant. » Un panorama synthétique, clair et complet.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
HISTOIRE DE LA BANDE DESSINÉE EN FRANCE
Benjamin Caraco
128 pages – 11 euros
Éditions La Découverte – Collection « Repères Culture-communication » – Paris – Janvier 2026
www.editionsladecouverte.fr/histoire_de_la_bande_dessinee_en_france-9782348087783

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