12 mars 2026

LES HOMMES DANS LA PRISON

Arrêté en 1912, Victor Serge passe cinq années, mille huit cent vingt-cinq jours, en prison. Classé « bandit » anarchiste, « [il] n’étai[t] plus un homme, mais un homme dans la prison. Un détenu. »
Avec une grande précision introspective, dans une langue précise, lucide et raffinée, il décrit son long enfermement. Ainsi, passé par le Dépôt de la Conciergerie, il explique : « On donnait autrefois la question dans les caves de cette même tour. Aujourd'hui, on bertillonne en haut. C'est l'escalier du progrès. »
Avec beaucoup de perspicacité, il cherche à transcrire dans les moindres détails et sous tous les angles son expérience. Ainsi, il observe qu’une fois « le seuil de la prison franchi, le tutoiement est presque de rigueur entre enfermés ». « Ce tutoiement de gardiens à détenus, de policiers à voleurs, est l’indice spontané d'une communauté d'existence et d'esprit. » Et, « la plupart des gardiens et des policiers qu[‘il a] côtoyés étaient, eux aussi, des voleurs ou des filous, parfois des souteneurs. »
Il souligne également « la perfection » de la prison « dans l’adéquation complète à la fin poursuivie » : « Je ne sais dans la ville moderne qu'une œuvre architecturale irréprochable et parfaite : la prison. » Il analyse tous les aspects de la condition d’enfermé : l’idée fixe pour seule compagne ; la marche comme ressource, jusqu'à l'ivresse et l'épuisement du souffle, comme les derviche tourneur, ou selon un pas plus méditatif ; les bruits, ceux de la prison qui indiquent l’heure, ceux de la rue ; le si chiche régime alimentaire et les moyens de le compléter ; la nécessité de lire ou d’écrire, autant que possible : « travailler à tout prix, s'occuper l'esprit », « règle primordiale de hygiène mentale ».

Ici, « rien ne distingue une heure d’une autre ». « Le problème du temps est tout. » « Pour ne pas perdre la notion du calendrier, il faut compter attentivement les jours, marquer chacun d'un trait. Un matin, on s'aperçoit qu'il y a quarante-sept jours – ou cent-vingt ou trois cent quarante-sept ! – que c'est, en arrière, un chemin droit, sans le moindre accident, incolore, insipide, insensé. Pas un point de repère ne s'y offre au regard. Des mois ont passé, identiques à des jours ; des jours passent identiques à des minutes. Le temps à venir est effroyable. » Il a cependant identifié trois phénomènes : l’exaltation, l’obsession, d’un souvenir charnel ou de son « Affaire », les manies et les superstitions. « La seule réaction saine de l'organisme contre ses entreprises incessantes, multiples, insidieuses, harcelantes de la folie, c'est la joie. »
De nombreux portraits ponctuent et illustrent son récit ; un sujet en particulier occupe une grande place : « La peine de mort est peut-être la plus humaine des peines en deux graves significations du mot. Parce que depuis des millénaires les hommes, se distinguant ainsi de la bête, en font un usage quotidien, de clan à clan, de tribu la tribu, de cité à cité, d'État à État, de société à société. Le Tu ne tueras point du Décalogue est, en sa simplicité lapidaire de texte tronqué, un grossier mensonge. Jamais on ne le pense. Toujours la loi morale fut : Tu ne tueras point ton frère de tribu, de citée, de nation ou de classe et complétée par l'autre impératif néanmoins catégorique : Tu tueras l'homme de l'autre tribu, de l'autre cité, de l'autre nation, de l'autre classe ! » Il trouve des mots justes et forts pour analyser « l'application de la peine “capitale“ aux plus vaincus des vaincus de la mêlée sociale », puis pour dénoncer l’immense hypocrisie de la société sur laquelle repose le système judiciaire et l’institution carcérale : « Le geste d'un poing armé de la flamme courte qui fracasse un front n'est pas plus atroce, en soi, que tout geste de guerre – et bien des gestes de paix. Il l’est moins, si l'on en juge par la quantité de souffrances et de mort semées, que celui de l’habile homme d'affaires déterminant par une heureuse spéculation sur les charbons une hausse de trois sous les cinquante kilos, dont mourront dans la grande ville, avant la fin de l'hiver, quelques centaines d'enfants de pauvres. » Et il replace la question de la violence dans le contexte de la lutte des classes : « De façon voilée ou masquée, on a besoin contre nous, peuple du travail, de la peine de mort d’usage immémorial. Nous en avons besoin, nous aussi, pour que cela finisse ! Le meurtre fermera le cycle du meurtre, car on ne sort de la guerre que par la victoire ; car il n'est permis qu’aux vainqueurs d'être libérateurs – s’étant libérés. »

Il raconte aussi l’atelier d’imprimerie et les nouvelles de l’extérieur qui parviennent tant bien que mal : la mort de Jaurès, la guerre. « La guerre surgissait soudainement du néant. Nous ne savions rien de ses antécédents. Aussi étions-nous, par la plus cruelle ironie, dans l'Europe démente de ces jours, les seuls hommes peut-être à la considérer avec l'éloignement d'habitants d'une autre planète. »

Victor Serge prévient en préambule de son récit aux apparences autobiographiques : « J'ai cherché à dégager, par la création littéraire, le contenu humain et général d'une expérience vécue. » Son constat est sans appel : « La permanence même des geôles et des échafauds atteste en même temps que leur nécessité leur impuissance infinie. » Un témoignage exceptionnel.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


LES HOMMES DANS LA PRISON
Victor Serge
320 pages – 10 euros
Éditions Libertalia – Montreuil – Septembre 2025
www.editionslibertalia.com/catalogue/la-petite-litteraire/victor-serge-les-hommes-dans-la-prison


Voir aussi :

EXTERMINATION À LA FRANÇAISE



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