13 mai 2016

PENSER TOUT HAUT L’ÉCONOMIE AVEC KEYNES.


L’anthropologue et sociologue Paul Jorion propose une lecture, livre par livre, de l’œuvre de John Maynard Keynes (1883-1946), théoricien économiste mais aussi homme d’État qui dirigea le Trésor public britannique pendant les deux guerres mondiales. Il s’attarde notamment sur nombre de notions qui permettent de penser notre époque.


En 1919, Keynes rédige Les Conséquences économiques de la paix où il met en garde contre les conséquences du Traité de Versailles. Il préconise de toutes autres réparations qui auraient certainement condamné Hitler à demeurer peintre d’aquarelles.

En 1921, Keynes explique dans Le Traité des probabilités, qu’au delà d’événements tels que des lancers de dés ou des tirages de cartes, rien n’est prévisible car soumis à trop de facteurs. Ainsi, les calculs actuels sur les risques financiers des banques et des compagnies d’assurances ne résultent que de simplifications successives d’un problème en vue de le résoudre au point de le dénaturer. Les risques ne sont donc pas maitrisés.


Pour illustrer la complexité intrinsèque du monde qui rend impossible l’association d’une probabilité numérique à un événement, il prend l’exemple du concours de beauté où l’on est appelé à voter non selon sa préférence mais en essayant de deviner quel candidat remportera le plus de suffrages.



Keynes n’est pas un révolutionnaire. La conception qu’il se fait d’une société stable est une société sinon du consensus, du moins du dissensus minimum.



Pour Keynes, le capitalisme est une caricature du darwinisme. La doctrine du laisser faire est un compromis entre la vision aristotélicienne de l’homme comme un zoon politikon (une espèce sociale par nature) et la vision développée par Hobbes, Lockes puis Rousseau de l’homme lassé de l’insécurité lié à sa nature sauvage qui décide d’abandonner par un pacte, un contrat social, certaines de ses libertés dans le cadre d’une organisation telle que l’État. La doctrine du laisser faire repose sur l’hypothèse d’une autorégulation de l’économie par une « main invisible » (concept développé par Adam Smith dans La Richesse des nations en 1776). Or, pour Keynes la rationalité économique est destructrice de l’ordre social et va à l’encontre de l’éthique. En lieu et place du laisser faire, il affirme que l’État doit assurer des services qui ne sont et seront assurés par des individus privés. La caractéristique essentielle du capitalisme étant de baser la principale force motrice de la machine économique sur l’amour de l’argent, envisager une action de type social dans une perspective de bien public est impossible, même s’il s’agit de sauver le système lui-même.



Il affirme et démontre que tout emploi créé en génère d’autres.



Il dénonce la logique comptable et considère le capitalisme international haïssable mais difficilement remplaçable. Les grands choix de civilisation sont incompatibles avec la dictature des « résultats financiers » qui ne peuvent concevoir que des opérations qui « rapportent ». La cité idéale pourrait d’ores et déjà être bâtie sans l’idéologie des banquiers renforcée par la pusillanimité des comptables.



Il préconise l’« euthanasie des rentiers ».



Paul Jorion pointe plusieurs fois un recours rhétorique de la part de Keynes pour clore les plus techniques de ses démonstrations, celle sur le taux d’intérêt notamment où il explique très arbitrairement sa fixation par la préférence pour la liquidité. Jorion exhume le brouillon d’un chapitre 5, disparu du texte final de « La Théorie générale » par soucis de calendrier, faisant fit de la rigueur scientifique, également peut-être par crainte de la dimension révolutionnaire qu’il contenait.



Il lui reproche aussi son absence de dimension politique par exemple en refusant de considérer que les détenteurs de capitaux se préservent des risques par l’héritage et en font porter toute la charge aux plus démunis qui y sont déjà plus exposés.



Partant de la critique des définitions de Keynes, Paul Jorion se lance ensuite dans un exposé particulièrement technique sur le mécanisme des taux d’intérêt, des emprunts et du marché de la dette souveraine sur lequel il s’attarde longuement. Et soudain, grâce à quelques analogies simples, on comprend qu’a été créé la possibilité de s’assurer contre un risque que l’on n’encourt pas, un gigantesque marché de pari sur la défaillance des États à rembourser leurs dettes, ouvert à ceux qui ne les détiennent pas (position nue sur les credit-default swap).

 Les sommes en jeux sont considérables et les « assureurs » pas tenus d’avoir des réserves à hauteur des risques couverts. La conséquence directe est que le taux d’intérêt demandé à l’État emprunteur est majoré d’une prime de risque due à ses couvertures virtuelles à rembourser en cas de défaut. Une spirale mortifère est ainsi amorcée, sans lien aucun avec l’économie réelle. Ainsi, en février 2012, la Grèce a-t-elle vu ses taux d’intérêt monter jusqu’à 31,876 % et l’on connaît la suite. Le F.M.I. dans ses prévisions et recommandations ne tient pas compte de la spéculation puisque celle-ci n’est pas un élément de la théorie économique qui reste persuadait que les marchés sont dotés « d’anticipations rationnelles ». Ces préjugés idéologiques privent la « science économique » d’outils analytiques qui permettraient de comprendre certains instruments financiers.


En 1941, Keynes rédige ses Propositions pour une Union Monétaire internationale dans lesquelles il préconise l’interdiction des capitaux spéculatifs, pour permettre aux nations de gérer leur taux d’intérêt domestique, moyen d’assurer le plein-emploi et de dégager des ressources pour mener une politique sociale. Il propose également de prohiber l’évasion fiscale ainsi que l’accueil de fonds en fuite. Il s’agit là d’une ébauche à la proposition britannique aux accords de Bretton Woods en 1944.



Paul Jorion est au final assez sévère avec Keynes ne lui accordant que d’avoir réinjecté dans la pensée économique les leçons tirées des sciences morales. Il lui accorde de montrer comment comprendre les problèmes sans chercher à comprendre comment les résoudre. Idéaliste, il comptait qu’aussitôt ses théories comprises, le système capitaliste fonctionnerait mieux, devenu soudain raisonnable.



Cet ouvrage plutôt accessible, même si certains chapitres sont plus techniques, est une bonne approche de la pensée de Keynes, accompagnée d’un fort parti pris critique et complétée par les propres théories de Jorion. De quoi nourrir une réflexion.


PENSER TOUT HAUT L’ÉCONOMIE AVEC KEYNES.
Paul Jorion
322 pages – 23,90 euros
Éditions Odile Jacob – Paris – septembre 2015


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