21 avril 2018

CRACK CAPITALISM - 33 thèses contre le capital

Après avoir soutenu que le besoin d’un changement radical est plus pressant et plus évident que jamais, John Holloway propose de briser le capitalisme de toutes les façons possibles, en élargissant les brèches, les multipliant et favorisant leur convergence.

Protester permet aux puissants de mettre en avant leur ordre du jour et nous ne pouvons que suivre leurs pas. Rompre c’est prendre l’initiative et fixer l’ordre du jour.
« Il est devenu clair que nous, les humains, nous sommes en train de détruire les conditions naturelles de notre propre existence ; et il semble improbable qu’une société dans laquelle la force déterminante est le recherche du profit puisse renverser cette tendance. » La clef de notre émancipation est donc de refuser et de désobéir, comme l’expliquait déjà Etienne de La Boétie pourtant, « il est plus facile de penser à la destruction totale de l’humanité que d’imaginer un changement dans l’organisation d’une société manifestement injuste et destructrice ».
Un changement social ne peut être provoqué par des activistes. « Le remplacement révolutionnaire d’un système par un autre est à la fois impossible et indésirable. La seul façon de penser le changement radical du monde est de le concevoir comme la multiplicité de mouvements interstitiels découlant du particuliers. » Le changement social est le résultat de la transformation à peine visible de l’activité quotidienne de millions de personnes.

La rupture commence avec le refus. Si le non, le « ne servons plus » reste une étape dans la négociation de nouvelles conditions de servitude, le non soutenu par un autre-faire provoque une ouverture. La négation accompagnée d’une création est le seuil d’un contre-monde. ayant une logique et un langage différent.
Assumer notre responsabilité est important, même si les résultats peuvent être contradictoires.
Certains mouvements de négation-et-création développent des relations sociales différentes depuis une base territoriale, par exemple la forêt Lacandone, les terres occupées et auto-gouvernées par les paysans du Brésil, un centre social à Milan.
« Depuis ses origines, le capitalisme a été un mouvement de clôtures, un mouvement pour transformer ce dont on jouit en commun en une propriété privée. » Au contraire, les mouvements des communs sont un refus des clôtures et font naître du commun déconnecté.

En permanence John Holloway fait référence à d’autres penseurs pour préciser ses propres notions. Il rapproche par exemple sa notion de « brèche temporelle dans la domination » de l’idée de « zone autonome temporaire » (TAZ) inventée par Hakim Bey : « la TAZ est comme un soulèvement qui ne s’affronte pas directement avec l’État, c’est une opération de guérilla qui libère un secteur (de terre, de temps, d’imagination) et qui se dissout ensuite pour se reformer ailleurs, avant que l’État puisse l’écraser. » La grande différence étant que la notion de brèche maintient vivante la perspective d’une transformation totale de la société.
Il se réfère également au fameux « proverbe » d’Antonio Machado : « Caminante, no hay camino / se face camino al andar » (« Marcheur, il n’y a pas de chemin/le chemin se crée en marchant »). « La brèche est simplement une poussée vers l’autodétermination. Cela exclut évidemment une prédétermination du contenu des brèches, puisque toute la question réside dans le fait que ce sont les gens impliqués qui déterminent les contenus. Les descriptions détaillées des utopies peuvent être stimulantes, mais si elles sont prises au sérieux comme des modèles pour indiquer comment la société devrait être organisée, elles deviennent immédiatement oppressives. »
« Les brèches sont des explorations dans l’asymétrie, des explorations dans l’antipolitique de la dignité. La dignité est l’affirmation immédiate d’une subjectivité niée, la prise de position contre un monde qui nous traite comme des objets et nous refuse la capacité de déterminer nos propres vies, qui nous nie en tant que sujets capables et dignes de décider pour nous-mêmes. »

L’organisation capitaliste repose sur la hiérarchie et la recherche de l’efficacité. La tradition anticapitaliste se caractérise par le respect de tous ceux qui sont impliqués, la mise en avant de la participation active, la démocratie directe et la camaraderie. C’est la tradition de la commune, du conseil, du soviet ou de l’assemblée. C’est « l’articulation effective de l’autodétermination collective ».
Il n’y a plus de « séparation machiavélienne » entre la fin et les moyens puisque les moyens sont la fin.
« Camaraderie, dignité, amorosité, amour, solidarité, fraternité, amitié, éthique : tous ces noms se dressent en opposition avec les rapports marchands et monétaires du capitalisme. »
« La seule façon de changer le monde est de le faire nous mêmes et de le faire ici et maintenant. » Au lieu de focaliser notre attention sur la destruction du capitalisme, concentrons-nous sur la construction de quelque chose d’autre.
Si les tentatives de « battre en brèche les rapports sociaux capitalistes », considérées par la société comme une menace, sont confrontées à une répression violente, se posent les questions de la légalité et de l’auto-défense, cependant « la violence ne fait pas partie de la société que nous voulons créer et nous ne sommes probablement pas capables d’égaler en violence les forces capitalistes. » « La dignité est notre terrain et la violence est la négation de la dignité. »
Que la position adoptée soit radicale comme les zapatistes qui refusent toutes subventions de l’État en créant leurs propres écoles et leur système de santé, ou bien plus conciliante tel certains groupes de Piquetero en Argentine qui acceptent l’argent de l’État comme récupération d’une partie de la richesse sociale créée, l’important est la manière dont la décision est prise. Il ne doit pas y avoir de dogme en la matière mais une auto-détermination dans un contexte de lutte.
L’État est constitutif du système capitaliste. Il fait partie du processus de séparation entre le public et le privé. La révolution centrée sur l’État est une brèche qui s’ouvre et se colmate en même temps.
Souvent, l’économie alternative reste un complément à la production capitaliste. La connexion sociale ne doit plus être une synthèse sociale de la valeur mais fondée sur la confiance, la générosité, le don, la solidarité. La brèche est la révolte du faire (activité potentiellement autodéterminée) contre le travail, tandis que l’exécution du travail abstrait reproduit en permanence la société capitaliste qui nous prend au piège. Dans les sociétés précapitalistes, la majeur partie du temps (quatre à cinq jours par semaine) était consacrée à d’autres activités, comme le repos. En France, au XVe siècle, un jour sur cinq était un jour officiel de fête.
La clôture des terres communales puis l’expansion du travail salarié ont conduit à une marchandisation générale de tous les rapports sociaux. C’est pourquoi John Holloway considère l’abolition du salariat revendiquée par la tradition communiste classique comme insuffisante car création du capital et création du travail sont un même processus : « la lutte contre le capital est la lutte contre ce qui le produit, la lutte contre le travail ». Le travail est du même côté que le capital.

L’abstraction du travail est une séparation des activités de leur contexte, de telle sorte que chacune acquiert une identité particulière et chaque exécutant a tendance à assumer le masque de personnage correspondant, la personnification de sa fonction sociale. Dans cette société de l’identité, les catégories femme et homme font parties de la mutilation impliquée dans la création du corps comme machine pour le travail.
L’usurpation des terres communales qui a commencé dans le dernier tiers du XVe siècle a jeté les bases de la création d’un prolétariat coupé des moyens de production et de survie. La clôture qui demeure d’une brûlante actualité, continue a fournir une abondante force de travail disponible pour le capitalisme et sépare l’homme de la nature dont il fait partie.
L’État est une force externalisée : nous le créons en externalisant notre pouvoir.
L’essor de l’horloge à partir du XIVe siècle accompagne l’abstraction du temps de travail socialement nécessaire pour produire des marchandises. L’ennemi à vaincre devint la perte de temps.

La lutte syndicale est une lutte à propos du poste de travail qui ne remet nullement en cause la reproduction de la domination capitaliste. Elle nécessite d’être complétée par une lutte politique. John Holloway voit dans la double nature du travail un moyen d’élargir les brèches, en se détournant, complètement ou partiellement, du travail abstrait sous la dictature de l’argent, pour un faire créatif, utile et autodéterminé. « Pour le capital, la chose qui importe est de sceller à nouveau le caractère unitaire du travail, de montrer qu’il n’y a pas d’alternative à la production de valeur, pas d’alternative au travail qui fabrique de l’argent. Il ne doit pas y avoir d’échappatoire au travail. » L’expansion du crédit contribue à imposer le travail abstrait, en créant un monde fictif fondé sur l’espérance d’une future plus-value.

S’il admet une parenté entre ses écrits et la tradition anarchiste, John Holloway préfère rejeter tout étiquetage qui fonctionne contre la pensée. Il appelle à reconnaître la myriade des formes de lutte, de révolte du faire et d’examiner les manières de les connecter en constellation. Il martèle que le monde ne peut être changé en prenant le contrôle étatique et que les échecs de ces tentatives sont interprétées comme des trahisons alors que la synthèse sociale ne s’y trouve tout simplement pas. «  L’État continue de se présenter comme étant la voie du changement, un mirage d’espoir dans un désert de désespoir. » Il précise aussi que le changement ne peut venir de l’addition de révoltes séparées mais de leur flux, de leur confluence.

Il explique comment nous nous trouvons enfermés dans la personnification de notre rôle dans la société, soumis au travail abstrait derrière le masque de notre personnage. « La révolution est un combat non pas entre les personnages sur la scène, mais entre les acteurs et leur masque de personnage. » Nous sommes moins unidimensionnels qu’il n’y parait, mais polyphoniques et polymorphiques. Cette figure indistincte, cachée derrière le masque est anti-identitaire et anti-genre. Elle est un Nous.
Il prône le rétablissement des verbes. Le monde des noms coupe le résultat de l’action de l’action elle-même, coupe ce qui est fait du faire. Il encourage un temps de résistance, de la révolte, contre le temps de la durée : « C’est le temps de l’enfant, un temps dans lequel chaque instant est différent du précédent, dans lequel chaque instant est plein de prodiges, de merveilles et de possibilités. » « Lénine aurait eu raison de caractériser cette pensée révolutionnaire de maladie infantile. C’est infantile, ça doit être infantile, infantile et fier de l’être. »

« La révolution est tout simplement cela : arrêter de fabriquer pour le capitalisme et faire quelque chose d’autre à la place. La lutte n’est pas une lutte pour la survie (ce qui est la lutte véritable du travail abstrait) mais une lutte pour vivre. »
« Le temps du faire consiste à vivre maintenant dans le monde qui n’existe pas encore. En faisant cela, nous fixons l’agenda, nous devenons notre propre et véritable soleil. » « En le vivant, nous créons le monde qui n’existe pas encore. » C’est une véritable révolution copernicienne qu’il propose, tout d’abord dans notre façon d’appréhender nos luttes, en rendant visible le capital comme réaction aux luttes anticapitalistes. En cela cet ouvrage communique une force rayonnante et non pas une colère amère et désespérée comme tant d’autres livres évoqués sur ce blog. Un autre monde parait terriblement possible et surtout à portée de main. « La révolution ne consiste pas à détruire le capitalisme mais à refuser de le fabriquer. » Il suffit de construire à partir des brèches une socialisation différente, moins étroitement tissée que la synthèse sociale du capitalisme et basée sur la pleine reconnaissance des particularités de nos activités individuelles et collectives, orientée vers l’autodétermination.
La démonstration est particulièrement dense et subtile, faisant appel à des notions qui pourront paraître absconses même si des exemples les explicitent. Le développement circulaire du propos permet cependant de revenir constamment sur chacune et de ne jamais abandonner le lecteur en route. Produire ces lignes n’aura pas été inutile pour mieux assimiler ces propos.
Un livre vital auquel on reviendra régulièrement comme à une source.



CRACK CAPITALISM
33 thèses contre le capital
John Holloway
Traduction de José Chatroussat
458 pages – 20 euros
Éditions Libertalia – Paris – Mai 2012
456 pages – 13 euros
Éditions Libertalia – Collection poche – Paris – Mars 2016
http://www.editionslibertalia.com/



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