17 mai 2021

LA POLICE DE VICHY

Maurice Rajsfus, grâce aux archives auxquelles il lui a été permis d’accéder, et à de nombreux témoignages, montre comment les différents services de police et de gendarmerie ont collaboré avec la Gestapo, allant bien souvent au-delà des ordres de Vichy pour satisfaire les autorités allemandes. « Les policiers français ont été fidèles à la consigne de l'occupant nazi, de juin 1940 à août 1944. C'est là un fait que nul ne peut sérieusement nier. »

Il explique tout d’abord les difficultés rencontrées pour accéder aux archives publiques, « gelées » en 1979 par une loi qui interdit toute consultation pendant soixante ans de tous documents intéressant la « sécurité de l’État », estimation laissée à l’appréciation du conservateur, cent ans même dans les cas où des noms de policiers apparaissent. « Cinquante ans après la défaite du nazisme, la France a toujours honte de son passé vichyste, de sa police qui s'est mise au service de la Gestapo. Au point de cacher cette histoire. »
Le policier est un « pur produit de la société industrielle ». L’émigration quasi forcée des populations rurales vers les villes a créé, en même temps qu'une apparente prospérité, les conditions de l’insécurité pour les nantis et le pouvoir qui les représente : « Les corps de police n'ont pas été créés pour protéger les citoyens mais, avant tout, pour conforter prioritairement le pouvoir établi. » « Analyser le comportement de la police française à l'époque du régime de Vichy peut aider à comprendre son attitude en toute période plus ou moins troublée. La traque aux Arabes et aux Noirs, en régime démocratique, ne lui pose pas davantage de problème que la chasse aux juifs sous l'occupation nazie. L'ordre public n'a pas de moral ! »

Le 12 juin 1940, alors que Paris est déclarée « ville ouverte », le préfet police prévient l'ensemble du personnel que « la sécurité et l’ordre » doivent être assurés. Alors que les deux tiers de la population se trouvent sur les routes de l’exode, seulement 3 % des policiers sont partis. Selon l'article III de la Convention d'armistice du 22 juin 1940, ceux-ci ont toujours le loisir d’exercer librement leur activité, « pour autant qu'ils ne s'opposent pas aux exigences d'opérations allemandes. » : la police française est désormais aux ordres de la Gestapo.
En raison du pacte germano-soviétique, les autorités d’occupation ne s’intéressaient pas aux communistes. Ce n’est pas le cas de la police française, depuis qu’une loi de septembre 1939, a mis hors la loi le PCF, puis qu’un décret d’avril 1940 assimile les communistes à des agents hitlériens, en raison de ce même pacte germano-soviétique.
Maurice Rajsfus rapporte les différentes législations anti-juives, depuis le premier statut des Juifs du 3 octobre 1940, et démontre que si les ordonnances sont nazies, leur exécution est française : la police met tranquillement ses moyens au service de l'idéologie nazie.
Il raconte l’histoire du fichier central, sous la direction d’André Tulard, outil répressif transmis à la section IV J de la Gestapo, chargée du « problème juif », et explique la réorganisation de la police, en avril 1941, par l’amiral Darlan, la divisant en trois parties : la Sécurité publique, la police judiciaire et les Renseignements généraux. Des Groupes mobiles de réserve (GMR) sont aussi créés, utilisés ultérieurement contre les maquis, ainsi que des brigades spéciales, composées de volontaires et rattachées aux commissariats, puis les Sections aux affaires politiques (SAP) en juin 1942. L’auteur expose le fonctionnement de ces différents services, en lien étroit avec la Gestapo, notamment, et le service administratif des questions juives, rattaché à la police judiciaire en novembre 1942, ou la sous-direction des affaires juives qui fonctionnera jusqu’au 15 août 1944. Il présente les mécanismes des rafles conduites par la police française de 1941 à 1944, mais aussi les tractations avec la Gestapo lors de la phase de préparation : pour les nazis, il est indispensable que ce travail soit pris en charge par la police autochtone, afin qu'il soit mieux accepté par la population, sous cette « apparence de légalité ». La loi du 4 octobre 1940 permet l'internement des « ressortissants étrangers de race juive ». Aussitôt appliquée en zone sud, elle le sera pour la première fois en zone occupée le 14 mai 1941, sur convocations remises la veille à plus de 5000 Juifs étrangers. Puis le 20 août 1941, le 11e arrondissement est cerné par 2 400 policiers afin de permettre l'arrestation de tous les Juifs y résidant, étrangers et français, sur la base du fichier Tulard.
Le rôle de René Bousquet, secrétaire général de la police de Vichy est longuement analysé. Il s’avère que celui-ci était surtout soucieux de l’indépendance de ses services face à l’occupant nazi : sans nullement modifier les objectifs, il souhaitait limiter la coopération avec la police allemande, que les ordres suivent un chemin protocolaire et parviennent aux exécutants par la voie hiérarchique. « La police s'est transformée tranquillement en instrument d'un pouvoir totalitaire qui ne sait plus quel gage donner aux nazis pour prouver sa bonne volonté. » De la même façon, si le port de l’étoile jaune n’a pas été imposé dès mars 1942, c’est parce que les autorités françaises souhaitaient que cette mesure soit prise par une ordonnance française, afin que la police collabore mieux à son application. À partir de juin 1942, des convois de déportation vers Auschwitz sont mis en place, pour vider les camps qu’il faudra repeupler par de nouvelles rafles.
La chronologie de l’organisation de l’opération « Vent printanier », la rafle du Vél d’Hiv le 16 juillet 1942, est détaillée avec minutie. En décembre, 42 000 Juifs ont déjà été « évacués ». Les autorités françaises réclament la déportation des enfants pour ne pas séparer les familles mais la Gestapo refuse de s’encombrer. Bousquet et Pétain s’opposent toutefois à l’arrestation des Juifs français, de même que ce dernier trainera les pieds pour promulguer la loi dénaturalisant les Juifs ayant récemment acquis la nationalité française, concoctée par Laval. Avec l’arrivée de Joseph Darnand au Secrétariat général au maintien de l’ordre, fin 1943, on arrête tous azimuts et quelle que soit la nationalité. Celui-ci n’est plus seulement servile et opportuniste, comme l’était Bousquet, mais fervent supporter de l’idéologie nazie.
Le Commissariat général aux questions juives (CGQJ) est constitué en mars 1941, puis en octobre, la Police aux questions juives, par un arrêté non publié au Journal officiel. Véritable police supplétive, rattachée au ministre de l’Intérieur, elle est supprimée en juillet 1942, en raison « des activités trop voyante de cette cohorte de canailles », puis remplacée par la Section d‘enquête et de contrôle (SEC), privée du pouvoir d'arrestation ou de perquisition.
Un chapitre est consacré à la destruction d’une partie du quartier du Vieux-Port à Marseille, pour “nettoyer“ ce secteur de la ville. Fin janvier 1943, en trente-six heures, la ville est fouillée de fond en comble, à l'exception des quartiers résidentiels. La police française expulse quarante mille personnes et en interne deux mille.

Maurice Rajsfus rapporte aussi les faits de résistance dans les rangs des forces de l’ordre. Les sept policiers de Nancy qui ont sauvé trois cents personnes de la rafle du 19 juillet 1942 sont une « véritable exception à la règle ». Ils ne seront jamais décorés par la France mais recevront la médaille des Justes. Il retrace aussi les activités de trois organisations clandestines : le Front National de la police, proche du parti communiste, Police et Patrie, membre du mouvement de résistance Libération-Nord, et Honneur de la police, proche des réseaux gaullistes et financé par le « célèbre et douteux Joseph Joinovici ». Toutefois, bon nombre de policiers deviennent « combattants de la vingt-cinquième heure ». Le désarmement des gardiens de la paix de Saint-Denis par les Allemands le 13 août 1944 déclenche une grève chez leurs collègues, suivie par près de 100% des effectifs. La préfecture de police est prise d’assaut le 19 août, permettant « de mettre au point une histoire présentable » : « En une journée, ces hommes d'ordre tellement dociles depuis quatre ans se sont intégrés dans la communauté résistante. » Le PCF a contribué à cette « opération de réhabilitation » en dirigeant le soulèvement et De Gaulle s'est fait ovationner dans la cour de la préfecture et décorera les policiers parisiens.
L'épuration est également analysée, visant prioritairement ceux qui donnaient les ordres : les exécutants se retournent alors contre leur hiérarchie. 5 000 policiers sont mis à l’écart. Puis, avec le début de la guerre froide, c’est au tour des policiers communistes d’être révoqués.


La conclusion de l’auteur est sans appel : « Finalement, la police n’a jamais  varié dans sa nature profonde, et les policiers “républicains“, issus de la Résistance, ne furent jamais que l’apparence d’une réalité trompeuse. Nous en sommes régulièrement les témoins lorsque les institutions cèdent à la tentation totalitaire et qu'il paraît nécessaire de donner l'illusion d'une société libérale à une population persuadée que la France dispose toujours d'une police démocratique… » Elle fait écho à son préambule dans lequel il avait établi une généalogie de la police, qu’il nous parait important ce reprendre longuement : « Ce serait une erreur d'isoler les années noires de l'Occupation pour s'intéresser au comportement de nos forces de l’ordre. En effet, au cours des années 1930 – pour ne pas remonter plus loin dans le temps – puis durant la guerre d'Algérie, de 1954 à 1962, en mai 68 et tout au long des années Marcellin, enfin sous les ordres de Charles Pasqua, la police française s'est toujours montrée à la hauteur de la confiance les ordonnances les hommes d'ordre mettent en elle.
Sur le terrain, la police n'est pas plus républicaine qu'elle n'est une institution représentative de la démocratie authentique. Elle a toujours formé un corps de fonctionnaires habitués à l'obéissance aveugle. Ces civils en uniforme ont, en chaque occasion, jugé utile d'aller au-delà des ordres reçus, d'améliorer le rendement, d’être performants. Les policiers sont pour la plupart des citoyens qui se situent au-dessus des lois qu’ils sont censés faire respecter.
Le gardien de la paix parisien n'avait pas plus d'état d’âme, le 9 février 1934, lorsqu'il fusillait à bout portant les manifestants, dans le 10e arrondissement, que lorsqu'il participait aux rafles contre les juifs immigrés dans Paris, de 1941 à 1944. (…)
Durant toutes ces périodes, la police était égale à elle-même. Avec un savoir-faire identique, quels que soient les groupes humains réprimés. Il est donc évident que le policier opérant pour le compte de la Gestapo, au temps de l'occupation, ne se sentait pas spécialement coupable de complicité de crime contre l'humanité. Livrer aux nazis des juifs immigrés, des communistes, des gaullistes ou des francs-maçons, ne lui paraissait pas particulièrement délictueux. Il contribuait simplement à “nettoyer“ la France et se faisait sans doute une haute idée de la qualité de son intervention.
De son côté, la France profonde, celle du
Chagrin et la Pitié, ne pouvait accepter, longtemps après la Libération, que l'on puisse suspecter nos braves “képis“de collaboration active avec l’ennemi. L'histoire leur a d'ailleurs donner raison puisqu'en septembre et octobre 1944, guère plus de 3 % de ces policiers seront momentanément écartés de la Grande Maison.
Est-il étonnant de constater que, lors de la vaste exposition “La Préfecture de police, des origines à nos jours“, proposée aux parisiens tout au long des mois de septembre et octobre 1994, à l'occasion du cinquantenaire de la Libération de Paris, il n'était nullement fait allusion au rôle de la police durant les quatre années de l’Occupation. (…)
En ces années 1990, certains policiers se comportent avec les Maghrébins et Noirs, tout comme leurs anciens le faisaient avec les juifs, en 1942. Certes le danger n'est plus le même pour le paria, mais la pugnacité policière n'a pas varié. Et la population est toujours indifférente… 
»


Ample travail d’enquête sur le rôle de la police pendant l’Occupation, de la répression à la déportation. Maurice Rajsfus n’hésite pas, à établir une continuité dans l’histoire de la police et à brosser une sociologie de ses membres, prompts à la brutalité et à obéir avec le plus grand zèle, quel que soit le pouvoir. Ne doutons pas qu’il fasse, à l’heure de la « sécurité globale », plus d’un bond dans sa tombe.


Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

 

LA POLICE DE VICHY
Maurice Rajsfus
Préface d’Arié Alimi
376 pages – 21,90 euros
Éditions du Détour – Bordeaux – Mai 2021 

editionsdudetour.com/index.php/les-livres/la-police-de-vichy/


Voir aussi :

LA RAFLE DU VEL D’HIV

1953, UN 14 JUILLET SANGLANT

 



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