12 août 2018

LA FAIM, LA BAGNOLE, LE BLÉ ET NOUS - Une dénonciation des biocarburants

Partout dans le monde, blé, colza, tournesol, canne à sucre, soja, maïs remplissent les réservoirs des bagnoles et des camions alors que depuis l’invention de l’agriculture, ils nourrissaient les hommes. Présentés comme « écologiques », imposés par le puissant lobby de l’agriculture industrielle, les biocarburants sont une mystification totale que dénonce avec cette enquête, Fabrice Nicolino.

Nikolaus Otto, co-inventeur du moteur à explosion, utilisait déjà l’éthanol, tiré de la fermentation de plantes sucrières ou de céréales, dès la fin du XIXe siècle. La Ford T roulait à l’éthanol et Diesel utilisait de l’huile d’arachide pour faire fonctionner ses moteurs. Si en 1936, la France consomme 400 millions de litres de bioéthanol par an, le pétrole s’impose.
La fermentation des sucres, de l’amidon ou de la cellulose des pommes de terre, de la paille de la canne à sucre, de la betterave à sucre, du blé, du maïs, etc permet d’obtenir un éthanol que l’on ajoute à l’essence des moteurs en proportion variable.
Les huiles végétales tirées de la pression du colza, du tournesol, de palme, d’arachide, etc, mais aussi de la graisse animale, peuvent être utilisées directement comme carburant ou être mélangées à un alcool pour obtenir un ester.
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’agriculture est devenue une industrie. En Bretagne, par exemple, en une trentaine d’années, deux cent quatre-vingt mille kilomètres de talus boisés seront arrachés. On va apporter à « des centaines de milliers de paysans à peu près autarciques, qui n’achètent encore rien chez Leclerc », « les nitrates, les voies express, les supermarchés et les marées vertes ». La loi d’orientation agricole du 5 août 1960 va faire disparaître le bocage, « espace cohérent de production et de culture, au sens anthropologique du terme », réunir et agrandir les champs pour laisser circuler de lourds engins. C’est le remembrement, « processus mortifère et morbide, dont le résultat, sinon le but, a été l’échange d’un espace civilisé par des siècles de pratiques humaines contre un vide géant habité par les machines, la puanteur et la chimie ».
Cette extravagante révolution de l’agriculture se sera faite au nom de la lutte contre la faim. Dans son discours sur l’état de l’Union du 20 janvier 1949, le président Truman « invente » la notion de « développement » dans un monde composé de pays « développés » ou « sous-développés ». « Mais en assignant au développement la visée ultime de répandre le bonheur sur terre, on interdit toute critique portant sur le fond » alors qu’on exporte avec les marchandises et les matériaux, « des idées, des hiérarchies sociales et culturelles, des visions de l’avenir ».
L’ agronome Norman Ernest Borlaug, considéré comme le père de la Révolution verte, va mettre au point des variétés naines de blé aux rendements impressionnants. Si l’augmentation des rendements a permis de faire reculer, en Inde par exemple, la famine endémique, il a imposé un système de production agricole fondé sur des techniques appliquées dans les vastes plaines céréalières d’Amérique. En irriguant massivement, en dopant  avec des engrais, en traitant avec des pesticides (achetés au Nord), les sols sont devenus massivement stériles. Une agriculture qui ne repose pas sur le recyclage des nutriments du sol mais sur des engrais chimiques est une impasse. C’est de nouveau au nom de la lutte contre la faim que seront promus les biotechnologies et les OGM, puis, nouvelle ruse commerciale, pour lutter contre le réchauffement climatique. Or, la stratégie principale des transnationales est de fabriquer des plantes capables d’absorber des pesticides (fabriqués par les mêmes) sans en mourrir.
Quand l’agriculture industrielle cherchera de nouveaux débouchés, une nouvelle campagne propagande va imposer les biocarburants. La réforme de la Politique Agricole Commune (PAC) de 1992 instaure des primes spéciales aux paysans qui mettent leurs terres en jachères. Ils les toucheront même s’ils les cultivent à condition que leur production ne soit pas destinée à l’alimentation. En 1994, est fondée Agrice (Agriculture pour la chimie et l’énergie), dépendant de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). « L’État, sous couvert d’écologie et de maîtrise de l’énergie, juge donc utile, loisible et plaisant d’ouvrir les marchés à l’industrie chimique. » Agrice finance jusqu’à 50% de leur montant, études et essais conduites par les entreprises privées.

Après ces rappels historiques, Fabrice Nicolino montre comment cette industrie est une catastrophe mondiale. Au Brésil, la production d’éthanol a multiplié le prix de la terre par deux en cinq ans et les petits paysans disparaissent par milliers. Entre 1985 et 2000, le développement des plantations de palmiers à huile a été responsable de 87% de la déforestation en Malaisie. Cet arbre est l’oléagineux le plus productif. Il a besoin de dix fois moins de surface que le soja pour produire la même quantité d’huile. En sacrifiant sa forêt tropicale, l’Indonésie est devenue le troisième plus gros émetteur de gaz à effet de serre, après les États-Unis et la Chine. Au Cameroun, le groupe Bolloré contrôle 40 000 hectares de palmiers à huile et dans le sud du pays, 108 000 hectares sont consacrés à cette culture. La fortune de Bernard-Henri Lévy provient de la destruction de la forêt tropicale en Afrique de l’Ouest. Son père dirigeait l’une des plus grosses entreprises forestières de la région, la Becob. La « reforestation » de l’Amazonie avec du palmier africain est présentée comme une bonne action. Au Mexique, le quart du maïs produit devient du biocarburant. Les indiens Enawane Nawe, dans le Mato Grosso, sont en train de disparaître, tués par le soja. Les biocarburants déstabilisent l’économie mondiale des céréales.  « La moindre augmentation du prix de produits aussi vitaux que le maïs, le blé ou le riz ne peut que provoquer (…) la faim et son cortège de misères. » Les récoltes sont désormais insuffisantes pour nourrir les peuples de la terre et les stocks de céréales sont régulièrement en deçà du niveau de sécurité de 70 jours. Cette situation est largement imputable à la rapide croissance de l’industrie des biocarburants. « Il faut 225 kilos de maïs pour remplir le réservoir d’un 4 x 4 américain avec de l’éthanol. De quoi nourrir un pauvre du Sud pendant une année entière. » L’auteur accuse : « Il s’agit d’une guerre de classe mondiale » qui rassemble dans le même camp nombre de « pauvres » et de riches du Nord contre « les vrais gueux du monde, ceux qui n’ont rien ».

L’agence fédérale américaine de protection de l’environnement, l’EPA, n’a réalisé aucune étude sur l’impact des biocarburants sur le climat. En 2002, en France, bien qu’il n’existe aucune étude sur le bilan écologique des biocarburants, le lobby annonce qu’à priori ils sont « neutres » quant à l’effet de serre et qu’ils sont moins polluants que le pétrole. L’Ademe va tout de même commander une étude dans laquelle des erreurs grossières vont favoriser le bilan énergétique des  biocarburants. Le comité de pilotage qui a fourni les données chiffrées utilisées par cette étude est composé aux deux tiers de membres en lien avec l’industrie des biocarburants. Un contre rapport dénonçant la méthodologie conclut que « la substitution des carburants d’origine pétrolière par des agrocarburants ne diminue pas ou peu les émission de gaz à effet de serre ».
La défiscalisation des biocarburants en France est un prodigieux cadeau fiscal : sur 59 centimes collectés de taxe intérieur de consommation (TIC) par litre vendu, l’État en reverse 33 à l’industrie de l’éthanol pour compenser les coûts de production plus élevés que pour l’essence. Cet effort fiscal est considérable compte-tenu du nombre d’emploi réellement créé, de l’ordre de 150 000 euros par emploi d’après un rapport redu public par le Sénat en 2005.
Deux chercheurs américains, les professeurs Pimentel et Morris ont démontré que pour produire un litre d’éthanol, 29% d’énergie en plus que ce qui est obtenu est nécessaire, fossile qui plus est. En utilisant la cellulose contenu dans le bois se sera pire puisqu’il faudra dépenser 50% d’énergie en plus.
Fabrice Nicolino en réalisant le véritable bilan énergétique des biocarburants, évoque également le protoxyde d’azote, gaz à effet de serre 300 fois plus puissant que le gaz carbonique, répandu avec les engrais industriels, les tourbières drainées pour être cultivées contiennent 30% de tous le carbone terrestre qui est alors libéré, la déforestation, deuxième cause d’émission de gaz carbonique. Même l’OCDE a publié en juin 2007 un communiqué affirmant que « peu de biocarburants semblent effectivement offrir un apport réel en termes de sauvegarde du climat ou d’indépendance énergétique, alors même que les biocarburants sont un moyen très coûteux de répondre à ces défis ».
L’auteur reproche à bon nombre d’ « écologistes » et d’associations comme « Roule ma fleur » de servir « d’alibi parfait à la destruction du monde en marche ». Il leur oppose des textes d’André Gortz, publié sous le pseudonyme de Michel Bosquet dénonçant la bagnole « traitée en vache sacrée ». « La voiture, en fin de compte, fait perdre plus de temps qu’elle n’en économise et crée plus de distances qu’elle n’en surmonte. » « D’objet de luxe et de source de privilège, la bagnole est ainsi devenue l’objet d’un besoin vital : il en faut une pour s’évader de l’enfer citadin de la bagnole. » Lui même s’emporte longuement : « La bagnole, c’est l’esprit retourné de l’humanité. C’est l’opposé de ce qu’il faudrait, de ce que l’époque terrible où nous sommes plongés commanderait. Nous devrions, plus que jamais dans notre histoire, être solidaire, attentifs à l’autre, soucieux de la place et surtout de l’espace de chacun. Obsédés par les conséquences de nos actes. Obsédés par les cris qui montent, par la crise qui déferle, obsédés par cette folle entrée, en fanfare, dans l’âge anthropocène d’une humanité devenue pour la première fois un agent géologique. » Avant de dénoncer le pourcentage des revenus ahurissant consacré à la voiture individuelle et la véritable aliénation qu’elle suscite. « La réification du monde, l’abaissement de notre intelligence devant l’absurde possession d’objets est l’une des composantes majeures de la crise écologique, de la crise de la vie. » Le cycle historique commencé par la révolution industrielle et qui a consacré une alliance « entre la raison et l’industrie », ne peut plus répondre à nos besoin. « Il faudrait à peu près trois planètes pour que le mode de vie français puisse être octroyé à tous sur terre. Et cinq si l’on voulait appliquer partout l’American Way of Life, plus dispendieux, plus délirant encore. » « Il nous faudra désormais défendre par les armes ce que nous dévorons sans seulement y penser. Ou changer. Vite et beaucoup. » Il rappelle qu’il a existé en France « un réseau dense de minuscule gares qui aurait d’ailleurs pu être double, centuplé, centuplé », que bien d’autres organisations sociales et spatiales ont existé (Technochtitlan,…) ou peuvent être imaginées avant de conclure définitivement que « les biocarburants sont l’avenir du monde. Le leur. Pas le mien. » « La bagnole est l’ennemie du genre humain. »


Malgré son ton caustique constant, Fabrice Nicolino appuie chacun de ses constats, chacune de ses accusations de données chiffrées précises, de citations d’un des nombreux acteurs de la filières qu’il présente tous longuement, démontrant les connivences à tous niveaux, d’exemples précis et accablants. S’il date un peu et que des chiffres plus récents seraient intéressants, le fond du propos n’a certainement rien perdu en pertinence. Sans doute n'est-il que plus urgent de le lire !



 


LA FAIM, LA BAGNOLE, LE BLÉ ET NOUS
Une dénonciation des biocarburants
Fabrice Nicolino
176 pages – 13 euros
Éditions Fayard – Paris – Octobre 2007


Du même auteur :

 



Voir aussi le site de l’auteur : http://fabrice-nicolino.com/




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