21 septembre 2018

SORCIÈRES - La Puissance invaincue des femmes

En explorant l’histoire des chasses aux sorcières, notamment à partir des analyses des féministes actuelles, Mona Chollet recherchent les origines de la stigmatisation qui touche aujourd’hui les femmes indépendantes, les femmes célibataires, les femmes sans enfants, en particulier celles qui prétendent vouloir contrôler leur fécondité, les femmes âgées et celles qui assument tôt les signes de vieillissement au lieu de se soumettre aux injonctions à paraître jeunes à n’importe quel prix. Elle brise les symboliques misogynes liées aux sorcières en démontrant qu’elles entretiennent une guerre contre les femmes et les renverse en faire surgir une puissance positive : « La sorcière incarne la femme affranchie de toutes dominations, de toutes limitations ; elle est un idéal vers lequel tendre, elle montre la voie. »

Les chasses aux sorcières sont en général associées au Moyen Âge alors qu’elles se sont essentiellement déroulées à la Renaissance. « Elles illustrent d’abord l’entêtement des sociétés à désigner régulièrement un bouc émissaire à leurs malheurs, et à s’enfermer dans une spirale d’irrationalité, inaccessibles à toute argumentation sensée, jusqu’à ce que l’accumulation de haine et une hostilité devenue obsessionnelle justifient le passage à la violence physique, perçue comme une légitime défense du corps social. » Ce déchaînement de violence, né devant la place grandissante que les femmes occupaient dans l’espace social, est le moment culminant de siècles de haine et d’obscurantisme, depuis qu’Ève fut accusé d’avoir touché au fruit défendu, Pandore d’avoir ouvert l’urne contenant tous les maux de l’humanité. L’imprimerie favorisa la diffusion du mythe de la sorcière. En 1487 paru Malleus maleficarum (Le Marteau des sorcières) qui entretint l’hallucination collective. Cette diabolisation est comparable à l’antisémitisme : sabbat, nez crochu et conspiration contre la chrétienté. Dès lors, répondre à un voisin, parler haut, avoir un caractère ou une sexualité un peu trop libre, être une gêneuse, suffisait pour risquer d’être accusée. Entre 1587 et 1593, les chasses furent si féroces dans vingt-deux villages autour de Trèves, en Allemagne, que 368 femmes furent brulées et qu’une seule survécut dans deux d’entre eux.
L’asservissement des femmes nécessaire à la mise en place du capitalisme par la division sexuée du travail, est allé de pair avec celui des peuples déclarés « inférieurs », esclaves et colonisés, pourvoyeurs de ressources et de main-d’oeuvre gratuites, comme l’explique Silvia Federici, auteur de Caliban et la sorcière.

« Si elle n’en a pas l’exclusivité, la célibataire incarne l’indépendance féminine sous la forme la plus visible, la plus évidente. Cela en fait une figure haïssable pour les réactionnaires, mais la rend aussi intimidante pour nombre d’autres femmes. » Mona Chollet explore des figures et des situations qui illustrent cette aspiration à se considérer comme des individus et non comme des représentantes d’archétypes féminins, et les stigmatisation qu’elle provoque. « L’idée que les femmes sont des individus souverains, et non de simples appendices, des attelages en attente d’un cheval de trait, peine à se frayer un chemin dans les esprits – et pas seulement chez les politiciens conservateurs. » De même, elle relate les « campagnes de propagande », notamment aux États-unis tout au long des années 1980, conjurant les femmes « d’abandonner leurs ridicules plans sur la comète et de faire des enfants le plus tôt possible ».
Elle raconte l’interdiction faite aux femmes fécondes de travailler dans un atelier de colorants, aux États-unis en 1974, à moins qu’elles acceptent de se faire stériliser, le démantèlement des béguines au XVe siècle, les violences conjugales qui conduisent à un décès tous les trois jours en France et qu’elle considère comme une « privatisation » des exécutions publiques de sorcières. Nombre d’exemples, historiques ou tirés de témoignages, de faits divers, empruntés à une culture populaire imprégnée de stéréotypes, illustrent ainsi son propos.
Les Européennes ont été exclues de nombreux emplois auxquels elle avaient accès au Moyen Âge, notamment avec la répression des guérisseuses et l’instauration d’un « monopole masculin sur la médecine », à la Renaissance en Europe et au XIXe siècle aux États-Unis. Si au XXe siècle une « reconquête » a bien eu lieu, elle cantonnait les femmes à des professions de services, d’assistance, mais surtout pas aux dépends de leur « emploi » de mère de famille, au risque, sinon, de passer pour carriériste. « Le seul destin féminin concevable reste le don de soi. Ou, plus précisément, un don de soi qui passe par l’abandon de ses potentialités créatives plutôt que par leur réalisation. »

La répression qui frappa les guérisseuses s’explique aussi par leurs pratiques dans la limitation des naissances. La violence institutionnelle de la maternité patriarcale explose parfois en violence psychopathologique comme avec les infanticides, commis dans des situations de détresse que la société refuse de voir. Les femmes subissent « une injonction au désir d’enfant » et à la procréation, présentés comme naturels et que des discours psychanalytiques et psychiatriques viennent cautionner en cas de manquement, confortant les pires clichés « derrière une vague aura d’autorité scientifique ».

Les femmes n’ont pas « l’autorisation de vieillir ». Le « diktat délirant de l’éternelle jeunesse » les oblige à tricher puis elles seront disqualifiées, neutralisées, accusées de fausseté. Deux millénaires de culture misogyne ont établi arbitrairement que les hommes n’avaient pas de corps, que le corps était répugnant et que le corps c’était la femme, touchée par une « obsolescence programmée ».

L’histoire des chasses aux sorcières a permis à Mona Chollet d’articuler son féminisme avec son « malaise face à la civilisation dans laquelle nous baignons ». L’asservissement des femmes, comme l’exploitation des esclaves et des colonisés, a permis l’accumulation primitive nécessaire à l’essor du capitalisme, mené en parallèle et en lien étroit avec l’asservissement de la nature. Jusqu’à la Renaissance, le monde était considérait comme un organisme vivant, souvent associé à la figure maternelle et nourricière. S’imposa alors une vision mécaniste qui postula que le désordre de la vie organique avait cédé la place à la stabilité des lois mathématiques et des identités. « Le monde est désormais perçu comme mort, et la matière comme passive. » La nature, assimilée à une force désordonnée et sauvage, doit être domptée par les connaissances et les sciences masculinisées, tout comme les femmes doivent être placées sous contrôle, toutes deux réduites à une fonction décorative. La médecine semble concentrer aujourd’hui tous les aspects de la conquête et de la haine des femmes hérités de l’époque des chasses aux sorcières. Plus précisément, la gynécologie avec son lot d’injonctions, d’humiliation, de violences, serait « la continuation de la démonologie par d’autres moyens ».

La grande force de cet ouvrage réside, outre le vaste balayage de connaissances qu’il propose, dans son caractère introspectif. Mona Chollet n’hésite pas à livrer plusieurs éléments biographiques et psychologiques personnels pour donner à son exposé le poids de son propre témoignage. Elle réhabilite la figure de la sorcière pour en faire un modèle d’émancipation et regrette que l’histoire n’ait pu être différente, considérant que le progrès aurait pu prendre un autre visage. Elle encourage toutefois, fort de cette lucidité, à oeuvrer pour enfin en avoir les bienfaits sans les travers.



SORCIÈRES - La Puissance invaincue des femmes
Mona Chollet
256 pages – 18 euros
Éditions Zones – Paris – Septembre 2018



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