9 juillet 2021

ASTURIE 1934 – Une révolution sans chefs

En octobre 1934, une grève insurrectionnelle éclate dans les bassins miniers des Asturies, en réaction à l’arrivée au pouvoir de la droite conservatrice, rapidement réprimée par 30 000 soldats conduits par le général Franco. Peu documentées en français, ces brèves semaines révolutionnaires ont vu l’abolition de l’argent et de la propriété, l’expropriation de la classe dominante, « conséquence naturelle d’un processus de radicalisation de la classe ouvrière asturnienne frustrée par le peu de succès de ses dirigeants réformistes ». Elles demeurent l’un des principaux épisodes de l'histoire du mouvement ouvrier.



L’industrialisation asturienne débute à la toute fin du XVIIIe siècle avec l’installation des manufactures d’armes d’Oviedo et de Trubia, respectivement spécialisées dans les fusils et les canons. Le charbon local sera utilisé comme combustible et les premiers hauts-fourneaux seront construits au milieu du XIXe siècle. La base principale du mouvement ouvrier des Asturies reste constituée par les travailleurs des mines, dont la plupart conservent de petites propriétés agricoles, leur conférant « une mentalité conservatrice doublée d'un solide sens de la propriété, ce qui rend difficile la propagation des théories et organisations collectivistes », avant le début du
XXe siècle. Ignacio Diaz relate les premiers épisodes de révoltes populaires depuis la fin du XIXe siècle, toujours spontanées, notamment la grève des mineurs de Mieres en juin 1897 pendant laquelle l’intervention de la Garde civile fit deux morts et vingt-deux blessés. Entre 1905 et 1909, les Asturies connaissent le plus haut taux national de conflits sociaux. En 1910 est fondé le Syndicat des ouvriers mineurs des Asturies (SOMA), affilié à l’UGT, qui enregistrera 10 000 adhésions en deux ans. Cependant l’auteur relève que toutes les victoires ont été obtenues grâce à l’obstination des travailleurs à désobéir aux instructions des bureaucrates. Les grèves restent souvent spontanées et le syndicat est forcé de les soutenir. En effet, les patrons utilisent le SOMA : « c'est une constante historique : quelles que soient les conditions concrètes où cela se manifeste, le syndicalisme implique en parallèle la négation de toute perspective autonome des travailleurs et sa soumission aux nécessités capitalistes, tout cela en échange de misérables augmentations salariales ou de concessions marginales. » Pendant la dictature militaire de Primo de Rivera, les chefs socialistes de l’UGT « coopèrent avec enthousiasme à discipliner et soumettre la classe ouvrière aux objectifs de la dictature ». « Une fois de plus, les mineurs ont été obligés d'affronter un triple ennemi : l'État, le patronat et le syndicat, liés dans la défense de leurs intérêts propres, contraires, on le constate, à ceux des travailleurs. » Des 20 000 affiliés au SOMA en 1921, il ne reste plus que 3000 en 1929. Si la proclamation de la Seconde République est saluée avec enthousiasme par les travailleurs, ceux-ci réalisent rapidement qu'elle n'est qu’une « escroquerie de la bourgeoisie » qui « manifeste surtout un zèle obsessionnel à défendre le soi-disant “ordre public“ », proclamant des lois dirigées contre le mouvement ouvrier.
L’auteur précise l’évolution des différentes forces en présence dans le prolétariat asturien, qui possède, en 1934, le plus haut degré d’organisation de tout l’État espagnol, réparties entre l’UGT, la CNT et la CGTU. Le PCE est marginalisé, du fait de sa strict obéissance aux consignes soviétiques : « Le sixième congrès de l'Internationale communiste, célébré en 1928, avait décrété que l’ennemi principal était le « social-fascisme », auquel, dans le cas espagnol, vu sa grande implantation, il fallait rajouter “l’anarco-fascisme“. Cette “ample“ et “géniale“ stratégie du Grand Timonier Staline avait mené, en Allemagne, le réactionnaire Hindenburg à la présidence de Reich, car les staliniens avaient refusé de présenter un candidat commun avec les socialistes qui aurait battu le candidat conservateur, empêchant ainsi l'accession des nazis au pouvoir. » Dans les années 1920, des dissidents anti-staliniens avait fondé le bloc ouvrier et paysan (BOC) qui, malgré sa faiblesse numérique, tiendra un grand rôle pendant l’insurrection. L'auteur démontre également « le rôle instrumental de l’Alliance ouvrière révolutionnaire asturnienne et son caractère hiérarchique et bureaucratique, autrement dit contre-révolutionnaire », son « dépassement par l’auto-organisation armée des travailleurs ». Si elle a permis de donner un sentiment d'unité de classe aux travaillleurs, en tant qu'organisme elle n'a participé ni au choix du moment de l’insurrection, ni à la composition des différents comités révolutionnaires censés la diriger. « Ainsi naît une contradiction entre des bases désirant s'extraire, par la révolution, du cadre étroit de la république capitaliste qui a déçu tous leurs espoirs de changement réel, et les cadres socialistes syndicaux et politiques pour lesquels l'objectif principal est le maintien de la République (et de leur pouvoir en son sein) contre les tentatives des droites réactionnaires de la liquider. » « Sans chefs ni organisations, sans consignes ni ordres, sans tactiques et quasiment sans munitions, les ouvriers en armes se sont auto-organisés pour poursuivre l'insurrection, se dotant d'un nouveau comité révolutionnaire, élu à main levée sur la place Fontan à Oviedo lors d'une assemblée. Ainsi, ce fut une nécessité pratique, et non une influence idéologique qui donna naissance à la formation d'une assemblée souveraine de travailleurs armés, à l'instar de tout ce qui s'est produit dans toute révolution prolétarienne. »

En s'appuyant sur de nombreux travaux historiques et des articles de presse, Ignacio Diaz restitue ensuite l’ « escalade révolutionnaire » qui s’accentue dans les premiers mois de 1934, les grèves se multipliant, les prisons tout simplement prises d’assaut pour libérer les ouvriers arrêtés, puis le déroulement de ces journées d’octobre proprement dites. « L'insurrection d'octobre 1934 répond à un processus inévitable au moment où le prolétariat asturien fait son analyse de classe du phénomène fasciste qu'il considère (et l'histoire lui a donné raison) ne pas pouvoir freiner par des coalitions parlementaires ou des alliances de classe mais, bien plus, en supprimant, à la racine, les bases économiques, politiques et sociales qui rendent possible son apparition. Le fascisme se détruit par la révolution sociale. » Il évalue l’effectif des combattant, exagéré par la presse de droite pour justifier les difficultés de l’armée, ainsi que leur armement composé essentiellement par la dynamite fournie par les exploitations minières, et les armes, fusils et mitrailleuses, sortis des fabriques en pièces détachées, puis l’armement saisi dans les casernes dès les premières heures. Le manque de munitions s’avérera plus problématique. Le rôle du journal Avance est analysé ainsi que celui de son rédacteur en chef Javier Bueno, assassiné en 1939, qui écrivait notamment : « Si l'avenir est un régime social qui libère l'homme, il n'y a aucune raison de reporter encore le moment de rompre les chaînes. » L’auteur pointe les erreurs stratégiques, essentiellement causée par la déficience de la coordination du premier Comité révolutionnaire, et décrit l’instauration du communisme libertaire, la collectivisation des moyens de production et de consommation, l’abolition de la monnaie. « L’irresponsabilité des dirigeants compensée par l'action directe des miliciens, telle est la constante de la révolution d’octobre. » Paniqués, ceux-ci décident de mettre un terme à la lutte, abandonnent les combattants à leur sort et prennent la fuite avec l’argent de la Banque d’Espagne d’Oviedo ! « Ceux qui n'ont plus leurs chaînes à perdre rejette la reddition. C'est là que surgit toute la grandeur du mouvement révolutionnaire d'octobre, son exemple pour l'histoire : l'immense majorité des combattants refuse de suivre les ordres du Comité. Les travailleurs n’abandonnent pas leurs positions. Dans beaucoup de localités, des comités sont reconstruits dans la nuit, quelques-uns des dirigeants en fuite sont arrêtées par des miliciens qui sont à deux doigts de les fusiller pour trahison. » Cependant, face à la pénurie de munitions, ils sont contraints de se rendre. L’invasion militaire des bassins miniers répandra une « terreur indiscriminée » et la « répression la plus sauvage » : torture sur plus de quinze mille ouvriers, viols, pillages, épuration (les travailleurs ayant participé à l’insurrection sont systématiquement licenciés, les retraités privés de leur pension pendant plusieurs mois), meurtres. Il s’agissait « d’implanter l’effroi au sein de la classe ouvrière ».

Ignacio Diaz restituent ses deux semaines d’insurrection dans les Asturies, trop rarement évoquées de ce côté des Pyrénées. Ses prises de positions personnelles ont le mérite de la clarté et n’empiètent en rien sur la rigueur de son travail historique.


Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


ASTURIE 1934
Une révolution sans chefs
Ignacio Diaz
Édition établie par Sébastien Plutniak
Traduit de l’espagnol par Pierre-Jean Bourgeat
258 pages – 10 euros
Éditions Smolny – Toulouse – Juin 2021
smolny.fr/product/asturies-1934-une-revolution-sans-chefs
Titre original :  Asturias octubre de 1934, la revolución sin jefes – éditions muturreko burutaziok  – 2012



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