27 octobre 2023

SAGESSES INCIVILISÉES

Analysant la place des femmes depuis les premières civilisations sédentaires, Ana Minski montre l'évolution parallèle de la domestication animale et de l’asservissement des « femelles humaines ». Confrontant des récits mythologiques aux données archéologiques, historiques, ethnologiques et éthologiques, elle se demande si cette violence oppressive ne serait pas à l’origine de la destruction actuelle du vivant.


Elle revient sur la théorie évolutionniste, largement admise, qui considère une succession de stades par lesquels devraient passer les sociétés pour quitter la barbarie et atteindre la civilisation. Ce dernier concept, universaliste, place la civilisation occidentale comme le stade vers lequel doivent tendre toutes les sociétés humaines. Le colonialisme a consacré cette vision hiérarchique et le dualisme entre nature et culture gouverne « l’opposition entre humanité et animalité, mâle et femelle, civilisé et sauvage, transcendance et immanence ». « Le concept de civilisation est évolutionniste et hégémonique. Il instaure une hiérarchisation entre différentes cultures humaines et glorifie l'être humain des cités, le progrès scientifique et technique, l’urbanisation, la complexité de l'organisation sociale, etc. Le “suprématisme“ de sapiens s'impose violemment à la nature et aux autres cultures. » L’auteur explique que la civilisation nait avec la sédentarisation et la domestication végétal et animal. Leur extension s’accompagne de constructions de routes, d'accélérations de la mécanisation et de la prédation systématique des ressources : « Les sols ne sont plus compris comme un organisme vivant, mais comme une surface à paver, à bétonner. » Elle considère que dès le Néolithique, « la multiplication de techniques autoritaires hiérarchise les activités en assujettissant d'autres espèces et d'autres êtres humains ». À partir de découvertes archéologiques, elle documente les traces des premières domestications de quelques animaux, mais aussi l’exploitation des animaux sauvages dès l’antiquité. Elle rappelle qu’en parallèle, les lignées agnatiques ne peuvent se mettre en place que « si les mâles contrôlent le ventre des femelles humaines » : « contrôler la reproduction de la femme est bien une domestication stricto sensu exercée par les hommes. » Les pratiques funéraires aristocratiques démontrent, quant à elles, l’existence d’une « idéologie du guerrier ». Le chamanisme constitue une confiscation de l’imaginaire, condamnant les autres membres de la société à la peur de l’invisible et à un appauvrissement des relations écologiques. Selon Alain Testart, un ensemble de croyances serait à l'origine de la répartition des activités masculines et féminines. L’apparition de la monnaie rend commensurable toute chose et participe à l'objectivation générale du vivant, détachant les produits de leur contexte relationnel permettant ainsi de rendre les échanges inégaux. Dans ce contexte, le corps des femmes se retrouve « pris au piège de l’étalon de mesure universel », devient interchangeable, comme tout être vivant et tout objet. « Sans l’échange inégal, le capitalisme patriarcal et le système technicien ne peuvent pas exister. »

S’appuyant sur la lecture de l’épopée de Gilgalmesh, Ana Minski montre comment « le contrôle de la sexualité de la femme au profit de l'homme est indispensable à la civilisation ». Elle considère que celle-ci est « l'acte fondateur du patriarcat », avec la division des femmes entre bonnes et mauvaises, la filiation, l'invisibilisation des activités exercées par les femmes hors de la sphère domestique, l'appropriation sexuelle des femmes par « l'idéologie viriliste, cette érotisation de la domination fonde l’hubris de la civilisation ».
Elle explique aussi que « la civilisation est une accrétion de techniques autoritaires en vue de glorifier l’homo sapiens. » Le progrès est glorifié dans une « paranoïa sécuritaire contre la vie elle-même » qui ne conçoit l’émancipation qu’en opposition aux lois de la nature, aux lois biologiques, et même au cycle de la vie et de la mort avec l’idéologie transhumaniste. « L'homme qui voue un culte au progrès, et non à la perfectibilité ou à la sagesse, voue un culte à la destruction. » Partant de la définition de Philippe Descola du naturalisme, propre à nos sociétés occidentales, elle montre comment cette conception oppose l’homme aux Autres : l’animal, la femme, l’enfant, l’indigène, et revient sur l’origine philosophique de cette construction.
Elle passe également au crible la science comme aspiration à la maîtrise de la nature, la médicalisation de la naissance et la confiscation de ce savoir féminin par les hommes. « Le mythe de la science pure a été créé pour maintenir un système d'exploitation et de maîtrise du vivant au profit d'un système technique industriel. » Elle établit un parallèle entre « l’industrialisation de la naissance » et celui de l’élevage.
Elle termine toutefois avec beaucoup d’optimisme, assurant que « les femelles humaines ont décidé de se révolter, de s'informer, de prendre en main leur histoire, leur corps, leur destin et d’alerter sur les mensonges qui permettent de maintenir les structures d’oppressions », et propose de mettre un terme au règne de la cosmologie dualiste.

Essai particulièrement riche en références, qui réussit une synthèse de l’histoire de l’humanité sous le prisme de l’oppression des femmes qu’Ana Minski inscrit dans l’appétence humaine pour la destruction.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


SAGESSES INCIVILISÉES
Sous les pavés, la sauvageresse
Ana Minski
Préface de Marianne Deschamps
184 pages – 8 euros
M éditeur – Collection « Mouvements » – Montréal – Avril 2022
m-editeur.info/publications/sagesses-incivilisees/



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire