En 2004, l’historien américain de la culture Michael Denning, relate le passage entre « l’âge des trois mondes » et une « culture mondiale unique », dans Culture in the Age of Three Worlds. Dans le « premier monde » capitaliste, le « deuxième monde » communiste et le « tiers-monde » en voie de décolonisation, la culture est devenue un champ de bataille, après la Seconde Guerre mondiale, sur lequel prenait forme « un nouveau monde, fabriqué en série », que Roland Barthes appela mythologie puis communication, et Guy Debord économie spectaculaire-marchande. Devenue industrie de masse après 1945, la culture est devenue mondiale – c’est-à-dire surtout nord-américaine – après 1989, année qui marquait la fin de la Guerre froide, la disparition d’une « idéologie politique qui concurrençait la combinaison occidentale de l'économie de marché et de la démocratie parlementaire ». Toutefois, Denning précise que cette mondialisation reste le théâtre d’une compétition entre deux cultures mondiales : celle des firmes transnationales et celle d'une « esthétique migrante internationale constituant, du moins virtuellement, un nouveau “réalisme socialiste“ planétaire », personnifiée par Bob Marley.
À cette époque, une « expansion mondiale de l’État providence social-démocrate », semblait encore possible, en utilisant les institutions existantes comme l’Union Européenne. Mais l’âge d’or de la mondialisation se caractérisait par l’apparition de nouvelles relations sociales déterritorialisées grâce aux innovations dans les moyens de communication ». L’euphorie n’a toutefois pas duré : « Avec la crise financière, ce n'était plus la chute du mur de Berlin en 1989 qui prévalait comme une date historique importante mais 1971, l'année où Nixon a démantelé le système de taux d'intérêt fixes de Bretton Woods et nous a projeté dans une nouvelle ère de monnaies flottantes et de flux financiers internationaux. » Soutenu par une quantité énorme de crédit et de dette, l’Amérique du Nord et l’Europe de l’Ouest ont pu masquer que la prospérité économique de l’après-guerre s'effondrait, avec la chute des salaires réels et l'abandon de l'État providence, la désindustrialisation de régions entières, des centaines de millions de ménages, survivant grâce à l’agriculture, privés de leur moyen d’existence et un milliard de personnes condamnées à survivre dans des bidonvilles, la destruction environnementale,…
La notion de mondialisation était le prolongement du concept de postmodernité, proposé par Jean-François Lyotard en 1979 et de celui de postmodernisme, défini par Frederic Jameson en 1984. Le premier analyse le changement de fonction des États comme un dépassement de la vision structuraliste et fonctionnaliste de la société, mais aussi de la conception marxiste de la lutte des classes. Le second conserve la grille de lecture du matérialisme historique et analyse les nouvelles formes culturelles comme l’apparition d’un « millénarisme inversé ». Pour celui-ci, la politique est désormais remplacée par « des utopie qui ne gardent qu'un lien ténu avec la possibilité de créer un autre monde ». Il ignore les contestations qui ont fait surface depuis 2011 (Occupy, Black Lives Matters, Standing Rock) et propose « d'utiliser l'armée américaine comme une section de l'État retourné contre (le reste de) l'État, éliminant ainsi toute politique représentative ».
Peter Osborne a développé la thèse de la contemporanéité, comme nouvelle forme de temps historique, « forme historique–temporelle globale, neuve et intrinsèquement disjonctive ». Mikkel Bolt Rasmussen considère que sa théorie, si elle contribue précieusement à l'analyse philosophique de l'art contemporain et à la pensée critique du présent, finit par « confondre le diagnostic et le positionnement » : la disparition de l'avant-garde implique la disparition de toute politique radicale et la mondialisation n’admettant aucun sujet hormis le capital, il n'existe plus aucun sujet politique aujourd’hui.
Avec Alain Badiou et Jacques Rancière, les formes politiques de la gauche disparaissent dans une « évènementisation » de la politique. Tous deux sauvegardent la capacité d'agir d'une subjectivité politique – dans un geste néoplatonicien pour le premier et une position antisociologique pour le second –, au prix de l'abandon de la critique de l'économie politique et de l'histoire.
Après l'effondrement du mouvement ouvrier en Occident, un nouveau mouvement de protestation est toutefois sorti du vide et a pris la rue, à Athènes, Tunis, le Caire, Madrid, Auckland, Paris, etc. Manquant de synchronisation, un nouveau cycle de lutte de contestation mondiale, clairement anticapitaliste, profite de l’ébranlement de l'hégémonie de l'idéologie libérale. « Pour paraphraser Marx, la lutte des classes est soudain devenue réciproque. » Cependant il n'existe aucun « parti du mouvement » et l'identité ouvrière n'est plus disponible. L’auteur voit toutefois se dessiner une perspective révolutionnaire mais sans « devenir-sujet ».
Intéressante généalogie théorique, brève mais dense.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
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