21 décembre 2016

COMMENT FAIRE TOMBER UN DICTATEUR QUAND ON EST SEUL, TOUT PETIT ET SANS ARMES


Srdja Popovic est l’un des fondateurs du mouvement serbe « Otpor ! » qui fit chuter Milosevic en 2000. Empruntant (presque) autant à Tolkien qu’au stratège américain de la non-violence Gene Sharp, il explique, comme il le fait dans ses cessions de formation aux opposants du monde entier, comment lancer un mouvement de masse pour instaurer la démocratie.

 Quand il raconte comment, sans leader charismatique ni longue expérience militante, ils ont pu venir à bout du dictateur serbe, ses « élèves », toujours, répondent que ce ne sera pas possible chez eux. Les instigateurs du renversement de Moubarak en Égypte n’en pensaient pas moins, pourtant, après deux ans de préparation, ce que l’on a oublié, ils sont eux aussi parvenus à leur fin.

Commencer petit.

En 2006, Itzik Alrov, agent d’assurances israélien, a compris, lorsque le gouvernement a décidé de supprimer les subventions sur le cottage, fromage blanc consommé par tous, et que les prix ont commencé à flamber, qu’il pourrait plus facilement fédérer sur cette cause qu’autour d’un discours plus général et politique. Avec une simple page Facebook appelant au boycott, il réussit à faire plier l’industrie alimentaire. Puis des contestataires étudiants lancèrent une seconde bataille pour lutter contre les prix des loyers, suivis par des centaines de milliers de personnes qui parvinrent à faire changer la loi.
De même Gandhi savait qu’il ne pourrait vaincre par la force la puissante armée britannique. En 1930, il lança une marche pour défier l’Empire qui venait d’instaurer une taxe sur le sel, allant de village en village en extraire en toute illégalité à partir de l’eau de mer. Partis 67, ils étaient plus de 12 000 quelques semaines plus tard, de toutes confessions, de toutes origines sociales.
Enfin, Harvey Milk, défenseur des droits des homosexuels ne parvint jamais à se faire élire car peinait à mobiliser au-delà de sa communauté. Puis il découvrit ce qui pouvait mobiliser plus largement : la propreté des rue de San Francisco. Il mit en scène une conférence de presse dans laquelle il dérapait sur une crotte de chien, sujet avec lequel tout le monde pouvait s’identifier et entra enfin à la mairie où il put ensuite faire évoluer bien d’autres choses.
Srdja Popovic explique que la plupart des gens s’en fiche et parmi la minorité déjà convaincue, seule une partie pourra être mobilisée. Les combats moraux sont donc bien souvent condamnés à l’échec. En écoutant les préoccupations des gens, il est par contre possible de mobiliser en masse.

Une vision pour demain.

Les dissidents des Maldives étaient parvenus à fédérer en organisant partout des fêtes du riz au lait avec distributions gratuites. Pendant une formation avec le Canvas (Center for Applied Nonviolent Action and Strategies) Srdja Popovic les envoya faire le tour de îles les plus reculées, pour trouver une idée. L’un d’eux revint en racontant avoir remarqué les nombreuses personnes âgées désabusées. Leur promettre une retraite et une assurance maladie dans un pays où, avec le tourisme, il était facile de trouver du travail mais où les profits étaient on ne peut plus mal répartis, allait pouvoir convaincre beaucoup de monde.

Faire plier les piliers du pouvoir.
Tout régime s’appuie sur une poignée de soutiens. Faire pression sur l’un d’eux  fera vaciller le système jusqu’à l’effondrement. Il suffit souvent de porter atteinte aux intérêts économiques d’un secteur allié du pouvoir pour qu’il réclame rapidement une politique moins répressive qui porte atteinte à ses profits. Par exemple, le tourisme.

Le dérisionnisme.

Si la police est formée pour se confronter à des groupes violents, elle n’est pas du tout préparée à réagir face à une situation comique. La ridiculiser porte atteinte au pouvoir. Srdja Popovic raconte comment en février 1982, les habitants d’une petite ville de Pologne ont entrepris de promener leurs postes de télévision sur des brouettes pendant les journaux de propagande officielle. Puis, en 1987, le syndicat Solidarność appela à descendre dans la rue pour exprimer son amour du communisme, vêtus de rouge de la tête au pied. La police agacée essaya d’arrêter une personne qui brandissait un sandwich couvert de ketchup !
L’humour brise la peur, fait renaitre la confiance et pousse le régime à des réactions maladroite.

Retourner l’oppression contre elle même.
En septembre 2007, des moines manifestèrent contre la junte en Birmanie. En ordonnant d’ouvrir le feu, les généraux allèrent trop loin et déclenchèrent, en réaction, la révolution de safran.
Une répression excessive revient comme un boomerang sur le pouvoir.

Favoriser l’unité.

En Biélorussie, l’opposition ne parvenait pas à remporter les élections contre Loukatchenko à cause de son atomisation digne de celles des groupuscules de La Vie de Brian des Monty Python. Et quand les rassemblements de plus de cinq personnes sont illégaux, comme dans l’Égypte de Moubarak, la formation d’une société civile est d’autant plus difficile.
De même, la dispersion des causes brouille l’unité du discours. Srdja Popovic pense que si le mouvement Occupy Wall Street s’était plutôt baptisé « Nous sommes les 99% » et s’était retrouvé là où vivent les gens, dans les banlieues et les petites villes, il aurait certainement fédéré beaucoup plus largement. Ses instigateurs ont choisi de s’appeler du nom de la tactique plutôt que de celui de l’identité.

Planifier.

Gene Sharp explique que « le combat stratégique non-violent est une pure question de pouvoir politique : comment s’emparer du pouvoir et comment en priver les autres. »  Il ne faut pas se tromper de cible qui n’est jamais en soit la chute du dictateur mais, au-delà, la restauration de la démocratie.
La planification à séquence inversée permet de mieux définir un objectif autant que d’envisager le chemin pour y parvenir. Ainsi, les dissidents birmans pouvaient compter sur 20 000 partisans (sur une population de 48 millions) pour affronter la junte militaire. En réfléchissant selon cette méthode, ils renoncèrent à la violence pour mobiliser beaucoup plus largement et identifièrent les moines comme protection contre la répression, avec les résultats que l’on sait.
Définir la stratégie globale c’est, selon Gene Sharp, arrêter le choix de la technique et évaluer la manière d’atteindre les objectifs.
La tactique est le plan d’action à mettre en place à un moment précis.

De la violence.

Srdja Popovic est un fervent partisan de la non-violence. Il s’appuie sur le rapport d’Erica Chenoweth et Maria J. Stephan, Why Civil Resistance Works, qui ont examiné tous les conflits entre 1900 et 2006 avant de conclure que les campagnes non-violentes ont presque deux fois plus de chance de réussir.
Les gens adhéreront moins facilement à une cause qui prône la violence. La lutte non-violente cherche à amener certains piliers du pouvoir à soi au lieu de tenter des les abattre, augmentant d’autant le nombre de sympathisants. Martin Luther King expliquait qu’ «  il y a plus de pouvoir dans des masses socialement organisées dans une marche qu’il n’y en a dans les armes aux mains de quelques hommes désespérés ».

Déclarer la victoire.

Srdja Popovic insiste sur l’importance de bien sentir le bon moment pour proclamer la victoire, ni trop tôt ni trop tard, avant de passer au combat suivant.

Il conclut que chacun peut mener sa petite lutte, à son niveau, dans son quartier, pour commencer, et encourage à croire qu’il n’y a rien d’impossible. Ce manuel d’activisme non-violent s’adresse avec enthousiasme et simplicité au plus grand nombre. Si l’on n’y trouvera pas de grandes révélations, il n’est pas inintéressant d’entendre le point de vue d’un acteur politique qui a mit au point une méthode de subversion, très inspirée de celle de Saul Alinsky et l’a confrontée à de nombreuses situations dans le monde.


COMMENT FAIRE TOMBER UN DICTATEUR QUAND ON EST SEUL, TOUT PETIT ET SANS ARMES.
Srdja Popovic (avec Matthew Miller)
Traduit de l’anglais par Françoise Bouillot
290 pages – 15 euros.
Éditions Payot & Rivages – Paris – septembre 2015



Post scriptum.

Suite à la publication de cet article quelques mises en garde nous sont parvenues. Des documents wikileaks démontreraient une connivence entre l’auteur de ce livre et la société de sécurité américaine Stratfor. Le Canvas serait utilisé par les services secrets américains pour contrôler les mouvements d’opposition dans le monde et les utiliser pour renverser des régimes. Peut-être.

David Graeber le confirme très explicitement pages 27 et 28 de COMME SI NOUS ÉTIONS DÉJÀ LIBRES

 
Quoiqu’il en soit, c’est le propos de cet ouvrage qu’il nous a semblé pertinent de rapporter. Il s’agit ici de donner à réfléchir et certainement pas de proposer des idoles.
Il y a ceux que nous ne convaincrons jamais, ceux qui sont déjà convaincus et ceux qui ne savent pas encore mais pourraient être convaincus. Une action violente risque de réduire le nombre de convaincus alors qu’une action non-violente et qui plus est rigolote peut grossir rapidement les rangs des opposants. Srdja Popovic ne dit grosso modo rien d’autre dans ce livre et en discuter ne présente aucun risque de manipulation, nous semble-t-il.
 

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