22 décembre 2016

JE PAIE PAS LE LOYER, JE FAIS GRÈVE !


Spécialiste de la Révolution mexicaine Paco Ignacio Taibo II raconte un épisode occulté : la grève des locataires de 1922, mouvement de masse exemplaire. Fidèlement il rapporte l’enchainement des événements et analyse les causes de son échec.

 Au début des années 20, les logements mexicains sont aux mains de petits et gros propriétaires insatiables. Certains possèdent jusqu’à cinq cents chambres à louer. Des rapports signalent que depuis 1914 les loyers ont été multipliés par trois et qu’ils représentent presque 30% du salaire d’un travailleur. Le 17 mars 1922, une vingtaine de jeunes communistes organisent un meeting à Mexico auquel participent 500 personnes. Réprimé, il fera la une des journaux ce qui amplifiera et lancera véritablement le mouvement. Dès lors, les rassemblements se multiplient et le nombre d’affiliations au syndicat des locataires ne cesse de croitre. Quatre revendications sont énoncées qui doivent être immédiatement acceptées avant la date ultimatum du 16 avril sous peine de grève des loyers :
-      réduction de 25% de tous les loyers,
-      réparations à la charge des propriétaires ou déduites des loyers,
-      mise en place de commissions d’hygiène contrôlées par les locataires,
-      suppression des cautions.
Des comités d’immeubles et de quartiers se mettent en place, structurant ce mouvement de masse.

Le bras de fer est lancé et la grève sera immédiatement suivie par 35 000 locataires rien que dans le Disctrict Fédéral. Les expulsions sont empêchées par des manifestations contre les propriétaires hostiles. La presse qui attaque le mouvement est boycottée. L’équipe technique du syndicat de construction est mise en place et commence les travaux de réparations avec l’argent des loyers non versés. Fin mai, 900 ouvriers en font partie. Cette action directe doit forcer la sortie du conflit et montre une alternative aux actions légales, plus efficace. Dans le même temps la répression du Gouvernement s’intensifie, poussant les syndicalistes qui rencontrent des difficultés à se regrouper dans la rue, à occuper l’ancien couvent de Los Angeles à partir du 12 juin.
Pourtant le jeune syndicat peine à se structurer. Il abandonne la conception fédéraliste défendue par les anarcho-syndicalistes et centralise son organisation. Il est isolé des autres syndicats et peine à recruter de nouveaux soutiens.
Début juillet, la répression s’intensifie et le nombre d’expropriations augmente. Le syndicat ne parvient plus à réinstaller tous les locataires. La police abat un jeune cheminot de 16 ans. Le 8 juillet, une assemblée générale accepte de verser des loyers aux tribunaux pour empêcher des expulsions. C’est le début d’un retour à la légalité. Les arrestations des militants se multiplient. Les propriétaires font mine de ne pas s’opposer à une proposition de loi prévoyant une baisse des loyers mais surtout sans en préciser l’ampleur. Ils divisent les grévistes en leur faisant signer de nouvelles conditions négociées individuellement. En août, la grève s’effondre. Le syndicat, après de nombreuses dissensions et radiations, perd toute son influence. Le projet de loi, déposé par le Parti communiste, sera bloqué et jusqu’à aujourd’hui, aucune protection des locataires ne verra le jour. En octobre disparaissent les derniers drapeaux rouge et noir des immeubles ainsi que les affiches «  Je paie pas le loyer, je suis en grève ». Tout ceci s’est passé sous la présidence Obregón, après la fin officielle de la Révolution mexicaine.

Paco Ignacio Taibo II, fort d’une solide documentation, rend compte avec précision, de ce conflit. Son travail d’historien s’attache autant à l’évolution des forces en présence que des positions des différents acteurs. Les détails ici ne prétendent pas à l’exhaustivité mais servent l’analyse, à la compréhension des raisons de l’échec. Clairement, il considère que le repli vers la légalité ne fut pas un virage tactique mais bien l’aveu de la défaite. Quelques dizaines de pages lui suffisent pour saisir les enjeux de ce mouvement, ses forces motrices et ses limites.
Au-delà de son évident intérêt historique, cette étude de cas permettra assurément au lecteur attentif d’éviter quelques écueils dans l’organisation de ses propres luttes.


JE PAIE PAS LE LOYER, JE FAIS GRÈVE !
Paco Ignacio Taibo II
82 pages – 6 euros.
Éditions L’atinoir – Collection « L’atineur »  – Marseille – novembre 2008
 

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