17 octobre 2017

LA BATAILLE DE PARIS - 17 octobre 1961

Le mardi 17 octobre 1961, la manifestation des algériens de la région parisienne contre le couvre-feu qui leur est imposé, est violemment réprimée par la police. Jean-Luc Einaudi a enquêté sur cette journée et les suivantes qui firent certainement plus de 200 morts.

Il commence par revenir sur la guerre en Algérie qui dure depuis novembre 1954 sans dire son nom, l’offensive militaire du FLN sur le territoire métropolitain à partir d’août 1958, l’échec du coup d’État des généraux, l’OAS qui s’oppose à l’autodétermination à laquelle De Gaulle s’est convertie, au point d’organiser un attentat contre lui le 8 septembre 1961.
En 1961, Michel Debré est Premier Ministre. Il a déclaré en décembre 1957 que « l’abandon de la souveraineté française en Algérie est un acte illégitime ». Roger Frey qui avait parrainé la création du Service d’Action Civique (SAC) est ministre de l’Intérieur, Edmond Michelet, de la Justice.
Le préfet de police de Paris est Maurice Papon. Il fut secrétaire général de la préfecture de Bordeaux de 1942 à 1944, responsable de la déportation de centaines de juifs puis, Inspecteur général de l’administration en mission extraordinaire (IGAME) de l’est algérien à partir de mai 1956. En septembre 1957, il présente le bilan de ses opérations de maintien de l’ordre : 10 284 « rebelles » ont été tués en 1956 et 8 032 au cours de 8 derniers mois. Il est un adversaire résolu de toute négociation. Il s’en prend aux « supplications larmoyantes et aux examens de mauvaise conscience que pratiquent les charlatans de la négociation à tout prix, de la paix bêlante et des accusations morbides proférées à la charge de la France ». Il installe la torture à Paris avec la création de la Force de police auxiliaire.
Arrêtés au faciès, des algériens subissent des violences arbitraires pouvant entrainer la mort. Certains sont retrouvés noyés dans la Seine ou pendus. En représailles, le FLN exécute des policiers reconnus coupables d’exactions.
Le 5 octobre, le couvre-feu est décrété pour les Français musulmans d’Algérie, instituant le racisme. Le FLN appelle à une manifestation pacifique et obligatoire, au cœur de Paris, le 17 octobre.

Heure par heure, Jean-Luc Einaudi va retracer le déroulement de cette journée. Sur la base de centaines de témoignages et de documents d’archive, il rapporte toutes les brutalités, disparitions et morts dont il a pu retrouver trace. L’inventaire est éprouvant. En effet, les policiers vont multiplier les contrôles et les arrestations, déterminés à empêcher les rassemblements. Les autobus de la RATP sont réquisitionnés avec leurs machinistes pour transporter les Algériens vers les centres de détention. La dernière fois c’était les 16 et 17 juillet 1942 lors de la rafle du Vel’d’Hiv’.
En début de soirée, une fausse nouvelle circule sur les ondes radio de la police, sans jamais être démentie par l’état-major : des policiers auraient été tués. Dès lors, les violences se déchaînent.

11 500 personnes auraient été arrêtées, conduites au centre d’identification de Vincennes, à Coubertin ou au Palais des Sports. À leur descente des bus, toutes ont été systématiquement battues par des cordons de policiers. Elles resteront plusieurs jours sans eau, ni nourriture, ni soins pour la plupart, souffrant pourtant souvent de graves blessures.

Quelques protestations s’élèvent dans les milieux universitaires et intellectuels : « En restant passifs, les Français se feraient complices des fureur racistes dont Paris est désormais le théâtre et qui nous ramènent aux jours les plus noirs de l’occupation nazie ». Mais les journaux qui se risquent à publier des témoignages sont aussitôt saisis. Ainsi Les Temps modernes écrivait sous le titre « La Bataille de Paris » : « Le préfet de police, dans le but insensé de démanteler l’organisation du front pour la région parisienne, a importé les méthodes de Massu lors de la « bataille d’Alger ». Mais Massu, quand il installait la terreur, prétextait encore la recherche « à tout prix » du renseignement dans une ville en guerre. Avec Papon, nous n’avons plus que le visage nu de la haine raciste. Du ghetto au couvre-feu, des raids de harkis au lynchage organisé, une logique infernale l’a conduit à ce soir du 17 octobre. Alors, froidement, délibérément, il a donné le signal du pogrom, il a couvert la ratonnade : il a lâché ses chiens sur les algériens comme on lâche les chiens pour la curée. »
Daniel Mayer, président de la Ligue des droits de l’homme parle de « soirée rappelant la « nuit de cristal » berlinoise » : « Dès le lendemain, toute la classe ouvrière aurait du être dans la rue, clamant son horreur d’actes perpétrés en son nom, puisqu’au nom du « peuple français ». Il a bien fallu constater que, là où il y aurait dû y avoir une colère collective, il n’y a eu que témoignages individuels. […] À partir du moment où on accepte que, devant soi, sans que l’on proteste, il soit dit « raton » ou « bicot
» pour Arabe, on accepte Auschwitz et les fours crématoires. Car on ne fait pas sa part au racisme. Il a sa logique et son engrenage. »

Jean-Luc Einaudi raconte comment le silence a été organisé : commissions parlementaires empêchées, esprit de corps de la police sollicité, désinformations et démentis, films et ouvrages sur le sujet saisis. Et l’oubli recouvrira pour longtemps octobre 1961. Tandis que la répression au métro Charonne qui fera neuf morts, tous français, quelques mois plus tard, le 8 février 1962, entrera aussitôt dans la mémoire collective. 500 000 personnes se presseront aux obsèques des victimes.


Cette enquête, par sa rigueur et l’ampleur de sa reconstitution, libère les paroles et les souvenirs, reconstitue la vérité enfouie et participe à l’entreprise de mémoire collective.



LA BATAILLE DE PARIS
17 octobre 1961
Jean-Luc Einaudi
336 pages – 153 francs
Éditions du Seuil – Collection « Libre examen » –  Paris – Octobre 1991
432 pages – 7,60 euros
Éditions du Seuil – Collection « Points Histoire » –  Paris – Septembre 2007

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