24 août 2019

HABITER CONTRE LA MÉTROPOLE

La « tradition des opprimés » organise des zones de conflit et de lutte pour « habiter en commun » et ériger de façon offensive une « constellation de mondes autonomes » dans lesquels s’affirme « une indisponibilité ferme face à tous gouvernements des hommes et des choses, face au planning comme projection et rentabilisation totales de la réalité ». Ce pamphlet, signé Conseil nocturne, dénonce « la métropole » comme « camp de concentration planétaire » et propose la construction de communes contre la gestion capitaliste mondiale : « La problématique à laquelle nous faisons face n’est autre que celle de la mise en infrastructure de tous les espaces et les temps dans le mode pour la constitution d’un méga-dispositif métropolitain qui annulerait, enfin, toute perturbation, toute déviation, toute négativité pouvant interrompre l’avancée in finitum de l’économie. »

La politique de destruction créative pratiquée par le capitalisme partout se répète, venant à bout de tous les us et coutumes traditionnels, réprimant ce « domaine vernaculaire » des soins qui est en dehors du marché, neutralisant les tissus éthiques et la mémoire collective, formatant et design-ant sa propre société selon les modèles de la productivité, fait de la valorisation et de la gestion l’unique relation imaginable avec le monde, transformant l’action autonome en série de conduites gouvernées, conquérant les esprits et les coeurs à coup d’économie, de droit et de police. Le colonialisme est une « progression continue d’exploitation et de domination qui requiert un ordonnancement toujours plus permanent des espaces-temps » et se manifeste aujourd’hui dans l’hostilité continuelle des métropoles.
« Faute d’analyser à partir du point de vue d’une guerre civile mondiale les processus modernes d’institutionnalisation des sociétés ou les formes port-modernes plus esthétisantes de « gentrification », nous perdons l’essentiel du problème politique qui se joue dans les deux cas : comment, dans ses campagnes de gestion, tout particulièrement dans celles de pacification, l’enjeu est toujours la survie et la croissance du système capitaliste, par le biais de l’expropriation, de l’exploitation, de l’anéantissement et de la discrimination. » Constituer « une oasis culturelle pour les nouvelles élites planétaires branchées » suffit pour remplacer la présence violente des forces de police « par des dizaines de personnes armés de sacs Zara, aussi uniformes et sans-coeur » : « l’effet de déplacement de population-déchet sera le même ». Les « zones de moindre potentiel », trop pourries, deviendront « des ghettos d’anomies rentabilisée (favelas, banlieues, « Tiers-Monde ») pour y entasser la masse des « superflus », peu aptes à s’incorporer complètement à la smart city ».
La « totalisation » et l’ « individualisation » sont des stratégies gouvernementales qui participent d’un seul « dispositif de neutralisation préventive ».
Aussi, plutôt que de s’insurger « contre » les formes injustes, illégitimes et autoritaires que revêt le pouvoir, « habiter pleinement » constitue « un geste révolutionnaire anti-biopolitique » : « nous devons nous fortifier dans un sens guerrier face à l’état d’exception, nous approvisionner de moyens matériels qui contribuent à notre autonomie et élaborer une intelligence partagée qui nous permette de rompre l’impasse de la situation ».

La métropole implique « l’instauration d’une habitude de pensée assez particulière qui s’étend à tout le tissu social comme mécanisme immunitaire de la métropole elle-même ». Elle constitue « une zone d’indifférenciation absolue entre des phénomènes « instinctifs » et les pratiques économiques les plus ritualisées, où toute forme de socialisation correspond paradoxalement à la dissociation la plus méthodique ». La métropole est conçue comme « forme sociale du capital ». L’architecture et l’urbanisme font fonction de sciences de gouvernement des populations, par « la faculté de leurs dispositifs à naturaliser l’ordre capitaliste ».
Dans les années 1970, la métropole comme « usine totale », avec des processus de « prolétarisation totale de chaque moment de l’existence », devint le nouveau lieu des conflits, comme « champ et cible de l’insurrection ».

La croyance ferme d’une croissance implacable des villes est une illusion : les immeubles des centre historiques de n’importe quelle ville se dépeuplent au profit de magasins, bureaux, boutiques, hôtels, et ce sont les périphéries qui ne cessent de s’agrandir. Autant il serait erroné de réduire la métropole à la ville, autant il ne faut pas plus voir en la campagne son contraire. Elle est « le simulacre territorial effectif d’une carte sans relation avec aucun territoire ».
La métropole s’oppose point par point à la nature et « représente la rage impatiente d’abolir la matière et le temps ».
« La métropole est ainsi institution totale : une offre complète de services pour handicapés existentiels » (puisque l’individu métropolitain ne sait plus rien faire et n’est plus qu’un simple usager d’appareils et de dispositifs déjà constitués) qui a anéanti « toute trace de formes-de-vie communales » et de convivialité, par expropriation, privatisation ou salarisation. « Les méga-projets de smart city qui prospèrent aujourd’hui à l’échelle mondiale trouvent leur plus gros client dans cet individu transi, complètement exproprié de sa capacité à construire, et qui préfère débourser son argent et payer ses impôts pour qu’une bande d’experts (…) se chargent de réguler et de programmer, à la seconde près, chaque moment de sa vie. »
« Mais la métropole est aussi une prison totale à ciel ouvert ». La prolifération et le durcissement des dispositifs de contrôle, inspirés des stratégies policières, coloniales et contre-insurrectionnelles, mettent en oeuvre des fonctions de normalisation, produisent et façonnent « un milieu complètement réticulé, organisé, gouverné, « bien » conduit et sans imprévus, qui tend à confondre comportements de la schizophrénie métropolitaine et libre circulation ». « Le défunt et regretté « espace public » n’est plus aujourd’hui qu’un chronogramme de contrôle de mouvements et une attribution de trajets, qui ne « nous limitent » pas, mais promeuvent un choix libre, préalablement établi. » Tout acte de liberté tend de plus en plus à être considéré par le gouvernement comme un acte de terrorisme. Cette « guerre psychologique » par la multiplication des moyens de contrôle persuade les populations, non par la violence mais par la peur de la violence, d’accepter et d’exiger de plus grands déploiements de sécurité.

Les auteurs jugent la plupart des propositions anti-métropolitaines pertinentes mais insuffisantes : « Aujourd’hui ce n’est ni dans les villes, ni dans les campagnes que l’humanité peut livrer le combat contre la capital, mais en dehors. » « Il s’agit toujours d’élaborer un type d’agir politique demeurant autonome et hétérogène, luttant au corps à corps avec la loi sans jamais lui céder le terrain, en même temps qu’il persévère dans la recherche d’une sortie hors de ses architectures catégorielles. » « Faire sécession avec l’ordre global de gouvernement est aujourd’hui un geste de constitution possible de formes-de-vie hétérogènes et polymorphes » et « lutter coïncide entièrement avec perforer, ouvrir des brèches, faire tourner en notre faveur la guerre civile et l’état d’exception, introduire la séparation là où l’ennemi prétend nous réduire à une unité post-politique illusoire ». « L’attention que les communautés indigènes portent à la terre et aux territoires, constitutifs de leurs formes-de-vie, a beaucoup à apprendre à l’ « utopisme » des militants métropolitains et, de façon plus décisive encore, à quiconque se propose d’aller dans un sens révolutionnaire. » « La politique qui vient » se distingue par la récupération du lien fondamental entre habitants et territoires et l’organisation d’un « faire sans eux ». « Habiter, c’est devenir ingouvernable. » Il s’agit de s’organiser de façon autonome, dans les failles où jaillissent complicité et coopération, de reprendre en main tout ce que la sphère politique avait monopolisé et séparé pour l’institutionnaliser, en se plaçant en dehors du marché et de l’État.
« Il ne peut y avoir d’habiter dans la métropole, l’inhabitable par excellence, mais seulement contre la métropole, et ce invariablement. » « Démettre les pouvoirs qui nous gouvernent revient à faire sans eux, et vice-versa. »
La majorité des groupes humains, mis à part les occidentaux, perçoivent leur fabrication, leur production de choses et toute forme de faire, comme un « faire pousser », « un pur accomplissement des formes ». « Reprenant les matériaux du milieu pour batailler avec lui », la construction vernaculaire, en tant que « prolongement mis en formes de son environnement, et non son réfrènement ou sa domination », stimule « une discipline de construction usuelle non-professionnalisable », mène à une constante rencontre avec le dehors et repousse mondialement l’avancée de la métropole.
« La « défense du territoire » se dilue en idéologie quand elle perd de vue l’essentiel : l’autodétermination territoriale, désignée plus récemment sous le terme de commune, comme agrégation d’humains et non-humains faisant face en commun à chaque dimension de leurs existences. » Habiter en sécession de l’ordre global s’apparente moins à s’isoler, à constituer une niche de confort spatiale qu’à élaborer une multiplication de « situations » vernaculaires, de zones d’autonomie définitive, trous noirs illisibles pour le pouvoir, une constellation de mondes soustraits aux relations marchandes et au nihilisme contemporain. Il s’agit de construire « d’autres mondes qui l’excèdent de manière asymétrique et hétérogène jusqu’à l’enterrer ».


Texte tissé de citations, fort discrètement raccordées à la continuité du propos, à la manière de ces constructions prolongeant leur environnement qu'il défend, justement. Invitation à
« « changer le monde sans prendre le pouvoir » certes, mais en constituant une puissance. »






HABITER CONTRE LA MÉTROPOLE
Conseil nocturne
98 pages – 14 euros
Éditions Divergences – Paris – Mars 2019
Édition originale : Un Habitar mas fuerte que la metropoli –  Pepitas de calabaza – 2018

https://www.editionsdivergences.com/



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