23 mars 2020

LE MASSACRE DES ITALIENS : Aigues-Mortes, le 17 août 1893

Le plus sanglant « pogrom » de l’histoire française contemporaine s’est déroulé le 17 août 1893 à Aigues-Mortes. Ce jour-là, des émeutes entre ouvriers ont provoqué la mort de huit d’entre eux et plus de cinquante blessés, tous italiens, massacrés par des français. Gérard Noiriel resitue cet évènement, qui a placé la France au ban des nations et a risqué de l’entraîner dans une guerre avec l’Italie, dans le contexte des mutations politiques et économiques de la fin du XIXe siècle. Il explique comment les discours officiels sur la fierté d’être français ont conduit les laissés-pour-compte de la République à s’acharner contre des étrangers et comment le patronat, les journalistes, les militaires, les juges et les politiciens ont acquitté les assassins et échappé à leurs responsabilités.

Il identifie trois mondes sociaux distincts :

  • La communauté des Aiguesmortais, dont il raconte l’origine, l’histoire, la composition et surtout les bouleversements économiques, sociaux et politiques qui l’ont touchée, comme toute la France, dans les années 1870-1880. La jeune Compagnie des salins du midi (CSM), créée en 1868, instaure des rapports de productions capitalistes : fin des usages ancestraux qui permettaient aux pauvres de chasser et pêcher sur les étangs, prise de contrôle des transports, ruinant un grand nombre d’intermédiaires et la pluriactivité, mais aussi développement de la vigne après la découverte que les ceps plantés dans le sable étaient épargnés par le phylloxéra. Aigues-Mortes devient une zone attractive pour les ouvriers agricoles. En 1893, le coeur de cette société est composé par les membres de la classe de nouveaux propriétaires, enrichis grâce à la vigne, évaluée à 150 famille environ.
  • Les saisonniers, essentiellement des « Ardéchois » (au sens large) et des « Piémontais » (au sens large également).
  • Les « trimards », « assemblage hétéroclite d’individus sans lien entre eux, si ce n’est qu’ils apparaissent comme les laissés-pour-compte du capitalisme, certains étant entraînés dans la spirale inexorable de la déchéance sociale ».

Chaque année, la CSM doit embaucher 1200 à 1300 ouvriers pour la récolte du sel et les vendanges, aux mois d’août et de septembre, provoquant une affluence de plus de 2000 personnes, ce qui provoque une augmentation de la population de 50%. La brigade locale de gendarmerie ne compte que quatre hommes. La ville ne possède aucun service d’eau potable. L’hôpital/hospice local compte un seul médecin, trois religieuses et deux employés.
Les ouvriers recrutés pour la récolte du sel restent deux semaines sur les chantiers. L’eau potable, rationnée par la CSM, leur est apportée à dos de mulet. Tandis que les opérations de levage sont payées au forfait, le battage est rémunéré au rendement et collectivement par équipes, en général italiennes. La CSM, cette année-là, a du compléter ses effectifs par des saisonniers occasionnels, en formant des équipes « mixtes ». Une première rixe éclate au matin du 16 août entre des « trimards » incapables de suivre la cadence et les Piémontais qui se considèrent pénalisés. Les trimards, chassés, plusieurs blessés, cherchent à rallier les Aiguesmortais à leur cause en faisant courir le bruit que des jeunes de la commune ont été tués. Les émeutes se poursuivent jusqu’au lendemain, rapportées en détail par l’auteur,
en recoupant de nombreux témoignages. L’armée, appelée en renfort, n’arrivera qu’à 18 heures le 17 août. Le préfet du Gard, le maire, l’agent consulaire, le juge de paix, le juge d’instruction et le procureur de la République sont, eux, sur place et tentent de s’interposer.
La principale « leçon » que Gérard Noiriel tire de ce massacre est que « des individus n’ayant rien en commun, soumis à une concurrence de chaque instant et placés dans des conditions matérielles et climatiques totalement inhumaines, peuvent se livrer entre eux une guerre d’extermination pour peu qu’une étincelle mette le feu aux poudres ».  Au moment où se produisent ces évènements, le sociologue Émile Durkheim forge le concept de l’anomie : « lorsque les hommes n’ont plus aucun lien entre eux, ils sont capables de se livrer à des actes d’une totale inhumanité ».

Gérard Noiriel explique ensuite « comment l’ « identité nationale » a pu actionner le bras des assassins et légitimer leurs actes ». Il revient sur la formation précoce de l’État en France et sur l’émergence de la notion de nation, puis sa concrétisation par la IIIe République, en quête de légitimité, avec les lois scolaires de Jules Ferry, le « plan Freycinet » qui permet de connecter les bourgades les plus reculées grâce au réseau ferré secondaire, et la suppression de la censure qui permet de multiplier par 10 en trente ans le nombre de journaux vendus chaque jour. Le faits divers est utilisé pour activer l'identification des lecteurs, mobilisant, comme la tragédie antique, la terreur et la pitié, en mettant en scène trois personnages : la victime, le criminel et le justicier, pour créer une connivence sur le mode du « eux » et « nous », et légitimer une revendication, souvent de type sécuritaire. Le « nous Français » accélère brutalement l’intégration de toutes les couches de la population au sein d’un même espace public national, leur « francisation ». Dans ce processus, l’Italien est assimilé au personnage du « traitre au couteau », notamment après les « Vêpres marseillaises » qui ont vu s’affronter piémontais et autochtones, le 17 juin 1881, après que le drapeau français ait été sifflé au moment où les militaires français ont imposé leur protectorat à la Tunisie, au détriment de l’Italie. C’est le point de départ des discours mettant en cause ce qu’on appelle aujourd’hui le « communautarisme », et de l’ « anoblissement » de la rubrique faits divers en lui donnant une importance politique. Malgré les enquêtes démontrant l’harmonie entre les ouvriers français et italiens, la machine à fabriquer des « problèmes » est en marche. Bertillon fait de la démographie une « science patriotique ». Les fichiers, registres, formulaires se multiplient, où surgit une case « nationalité », contribuant à diffuser le « sentiment d’appartenance nationale » sous forme d’une identité latente.
« Un nouveau clivage apparaît au niveau international, opposant les pays d’émigration aux pays d’immigration. » La montée de la xénophobie anti-italienne entre 1881 et 1894 est liée aux tensions diplomatiques : à partir de 1882, l’Italie s’est alliée à l’Allemagne et à l’Autriche.

Gérard Noiriel relate ensuite en détails, le déroulement de l’enquête et du procès. Alors que les crimes ont été commis sous les yeux de représentants de l’autorité, malgré des preuves accablantes et des aveux, les jurés de la cour d’assises d’Angoulême ont prononcé un acquittement général. Les responsabilités de la CSM, pour ses pressions sur les salaires, et de l’armée, arrivée en retard, sont écartées.
La presse nationale a fixé, dès le 19 août, « les grandes lignes du sens commun » en imposant un scénario mobilisant les stéréotypes élaborés antérieurement pour discréditer les Italiens : un point de vue nationaliste. Des émeutes anti-françaises ont éclaté à Rome, contre l’ambassade, et dans toute l’Italie, exacerbant « l’habitus national ». « L’
« intérêt de la France » étant en cause, le gouvernement veut absolument que le procès ait lieu le plus rapidement possible, et qu’il prouve que ce sont les Italiens qui ont commencé à agresser les Français lors de la rixe du 16 août. » Les archives du ministère de la Justice révèlent de multiples interventions du pouvoir central sur le parquet. Les ouvriers d’Aigues-Mortes ont retenu qu’ils avaient eu raison de chasser les Italiens, leur maire lui-même ayant légitimé ces violences par l’affiche qu’il avait fait placarder. Cependant, l’assasinat de Sadi Carnot le 24 juin 1894 par Sante Caserio par solidarité avec un anarchiste français changent la donne. Ceux qui se trouvent exclus du consensus républicain, renoncent à s’en prendre aux immigrés pour concentrer leurs attaques sur les représentants du pouvoir. Dans le même temps, la CSM mécanisant les opérations de levage, le massacre de 1893 va être réinterprété en fonction des nouveaux enjeux. La contestation se déplacera vers le vignoble et s’étendra à tout le Midi languedocien. Au printemps 1907, le ministre de l’Intérieur Georges Clémenceau ordonnera une répression qui fera six morts et entraînera la mutinerie du régiment de Béziers. Le massacre des Italiens n’entrant pas dans ce schéma de crimes commis par l’armée contre les travailleurs, disparait de la mémoire collective ouvrière. Dans les années 1950, meurent les derniers témoins directs, puis le développement du tourisme et la politique du patrimoine vont renforcer le « processus d’occultation ». La principale fonction de la mémoire est de fabriquer du « nous », c’est-à-dire du consensus, oubliant les formes de domination passées.
Le massacre refait surface dans les années 1970, grâce au travail des historiens, puis dans la presse régional au moment de la commémoration du centenaire. L’évènement, désormais intégré dans « la grande histoire du racisme » (de façon complètement anachronique puisque le terme fut inventé en 1902 !), est repolitisé.

 

Remarquable travail qui ne se contente pas de restituer l'événement mais de déployer les multiples couches interprétatives et de démêler l’enchevêtrement des causalités à travers les différents discours officiels et médiatiques.



LE MASSACRE DES ITALIENS
Aigues-Mortes, le 17 août 1893
Gérard Noiriel
306 pages – 20 euros
Éditions Fayard – Paris – Janvier 2010


 

Du même auteur :

LE VENIN DANS LA PLUME - Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République


À écouter
Sels amers, entre mémoire et oubli, dans l'émission Une histoire particulière de France Culture, avec Gérard Noiriel : 

À voir Salines Rouges : le massacre d'Aigues-Mortes :



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