20 octobre 2020

QUE CRÈVE LE CAPITALISME

Plutôt que de se remettre en cause après la crise financière de 2008, les capitalistes ont décidé de poursuivre plus avant, d’adopter un nouveau paradigme réservant un avenir technologique fondé sur la numérisation et l’intelligence artificielle à une élite tandis que la masse de l’humanité vivra dans le chaos climatique, en un apartheid généralisé. Hervé Kempf dresse un constat impitoyable, appelle à entrer en résistance et à lutter pour ouvrir un monde nouveau. 

La transformation écologique, le changement climatique s’accélèrent tandis que nous continuons à soupeser des objectifs à long terme. Les mouvements sociaux et écologiques se sont rencontrés et ont noué des alliances, mais du côté des puissants rien n’a changé. « La classe capitaliste s’est arc-boutée, s’engageant dans la foulée de l’ébranlement financier de 2008-2009 sur un nouveau chemin de radicalisation du capitalisme, niant la nécessité du changement et montant les pièces d’un apartheid planétaire. Nous sommes arrivés à un moment de l’Histoire où c’est eux ou nous. Il ne s’agit plus de convaincre les dominants, mais de détruire leur système de domination. Il s’appelle le capitalisme, et le capitalisme doit s’effondrer si nous ne voulons pas que l’équilibre de la biosphère s’effondre, et si nous voulons préserver les chances d’une société humaine en paix et assurant la dignité de ses membres. »

Journaliste scientifique, Hervé Kempf observe depuis trente ans la crise écologique. Si des alertes ont été très tôt lancées, des doutes subsistaient à propos du changement climatique et des risques pour la biodiversité. Financées par les compagnies pétrolières, les climato-sceptiques les ont entretenus et ont semé la confusion pour maintenir le statu quo. « La connaissance scientifique, et c’est logique, est toujours en retard sur la réalité des phénomènes qu’elle tente de décrire. » Le climat, stable pendant les dix mille ans qui ont précédé la révolution industrielle, s’est déjà réchauffé de 1°C et devrait inéluctablement l’être de 2. Pour stabiliser à cette hauteur le réchauffement il faudrait immédiatement diminuer les émissions de CO2 pour atteindre la neutralité carbone à l’échelle planétaire vers 2060, avec une captation de CO2 atmosphérique de 10 à 15 milliards de tonnes par an en 2100. Le dépassement d’un certain seuil pourrait aussi enclencher des effets irréversibles, s’amplifiant sans limitation possible. Pourtant, l’OCDE n’imagine pas de scénario sans croissance et compte sur une augmentation constante de la consommation. Les investissements dans les équipements consommant des énergies fossiles se poursuivent, tout comme l’expansion du numérique déjà responsable de 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, l’exploitation minière des fonds océaniques, etc. Les prises de conscience précoces, avec la parution de Printemps silencieux de Rachel Carson en 1962 et le rapport du Club de Rome en 1972, par exemple, ont été stoppées par la prise de pouvoir du néolibéralisme. Hervé Kempf consacre ensuite un chapitre d’une grande clarté synthétique à l’histoire de cette bifurcation historique qu’il nous semble important de rapporter ici.

Le capitalisme n’est pas naturel, c’est un phénomène historique qui est né au XVIe siècle et qui ne recherche que l’accumulation du capital. On ne produit pas pour satisfaire des besoins, mais pour nourrir celle-ci. « Le coeur du capitalisme se résume à un mot : money ! »
Pour sortir des guerres de religion du XVIe et XVIIe siècles, les classes dirigeantes ont disjoint la politique et la religion, ce que Thomas Hobbes a formalisé dans Le Léviathan, paru en 1651. Longtemps la pensée démocratique et le capitalisme ont pu cohabiter sous une même notion : le libéralisme, qui considère la société comme « une collection d’individus concurrents et poursuivant leur intérêt propre, mais qui trouvent la paix civile et la prospérité par la règle électorale et par la magie du marché ». La crise économique de 1929 a favorisé l’interventionnisme étatique, avec le New Deal de Roosevelt à partir de 1932, conforté par les théories de Keynes qui considérait que le marché ne devait pas toujours se réguler tout seul, mais aussi avec Adolf Hitler en Allemagne. Des économistes autrichiens, Mises, Hayek et Lippmann, jetèrent alors les bases
du néolibéralisme, à l'occasion d’un congrès en 1938, acceptant l’intervention de l’État pour assurer le fonctionnement du marché et le protéger, sans que la démocratie demeure pour autant nécessaire. Le compromis keynésien a cependant permis de maintenir leur marginalisation jusqu’au choc pétrolier de 1973. L’expérience économique réalisée au Chili selon les prescriptions néolibérales de l’école de Chicago de Milton Friedman, après le renversement de Salvador Allende et l’instauration d’une dictature militaire, ne demandait qu’à être appliquée partout : dérégulation, retrait de l’État de la vie économique, abaissement de la fiscalité pour les entreprises et les hauts revenus. Au tournant des années 1980, Margaret Thatcher et Ronald Reagan déployèrent le néolibéralisme à grande échelle, administrant rigueur salariale et budgétaire, privatisations. Si le capitalisme ne s’est pas remis en cause alors qu’il est passé au bord du précipice en 2008-2009, c’est parce que, devenu irréformable, il s’est radicalisé, au nom d’un nouveau paradigme : désormais, « il ne peut plus survivre qu’en aggravant sans cesse ce qui provoque des nuisances et du désordre ». Il conserve toutefois la certitude que tous les problèmes actuels seront résolus par les évolutions de plus en plus rapide de la technologie, grâce à l’intelligence artificielle notamment. L’avenir appartiendra à l’ « homme augmenté », à même de coloniser la galaxie pour s’affranchir des limites terrestres, garantir une croissance infinie et offrir un nouvel horizon à l’accumulation du capital. Cette « idéologie des surhommes », en totale contradiction avec les exigences écologiques, admet sans sourciller que ce scénario est réservé à une élite, tandis que la majorité de l’humanité vivra avec les désordres climatiques.
Le capitalisme mène « une guerre contre les peuples », depuis que la promesse d’abondance qui nourrissait le consentement ne les trompe plus. Déjà, les « États de l’oligarchie » sont confrontés à des révoltes de plus en plus nombreuses et fréquentes, alimentées aussi par la répression. Le nombre de catastrophes naturelles a triplé depuis 1980, deux milliards de personnes vivent dans des régions en état de stress hydrique et l’on s’attend à des dizaines de millions de migrants climatiques dans les prochaines décennies. La seule réponse politique apportée par les pays du Nord est autoritaire : exclure ceux qui fuient les violences, par la force, et renforcer les pouvoirs de contrôle, de surveillance, la répression policière et judiciaire, de leurs propres populations, au nom de la lutte contre le terrorisme. La « quatrième révolution industrielle », celle de la surveillance, leur fournit un éventail d’outils « idéals » : capteurs de la smart city, généralisation des interactions numériques au nom de la simplification des démarches et de la sécurité, biométrie, reconnaissance faciale, traçage, logiciels espions, drones, etc. « Toute technologie numérique présentée comme devant simplifier la vie quotidienne est en fait un moyen supplémentaire de contrôler. » La « radicalisation droitière des médias oligarchiques », contrôlés grâce à leur appropriation massive par des milliardaires ou des groupes financiers, par l’assujettissement de leur équilibre économique à la publicité, habitue lentement l’opinion « à un régime raciste et policier », d’autant que l’extrême droite y a désormais pignon sur rue, détournant une partie de la colère populaire de toute idée de s’attaquer à la fiscalité des riches et à l’évasion fiscale des multinationales. Les capitalistes, s’ils s’accommodent des fascistes, ne le sont pas pour autant. Leur capitalisme est policier et technologique ; il repose sur l’apartheid.
Pourtant, un blocage psychologique empêche d’en imaginer la fin, tant il a imprégné notre culture et nos esprits depuis quarante ans. Hervé Kempf considère toutefois que si l’on juge un infirmier plus utile qu’un trader, par exemple, c’est que l’on ne pense pas complètement tel que le capitalisme le souhaite. Fort de cette ouverture, il propose de s’opposer à tous « les traits nuisibles de la psychologie capitaliste » : individualisme, compétition, cupidité, égoïsme, gaspillage, isolement, performance, empressement, contrôle et mesure,… et de refonder le système économique selon le même jeu de symétrie. Il prévient cependant qu’il n’y a pas de programme disponible, de remède magique et que les marchés réagiront dès qu’un pays osera lancer une démarche émancipatrice. C’est donc dans les failles qui fissurent déjà sa structure qu’ « il faut insinuer la divergence, le dissensus, l’échappée, l’imaginaire, l’impensé, ruisselant comme l’eau patiente entre les pierres disjointes pour en dissoudre le mortier, poussant comme une herbe folle entre les blocs de béton pour les écarter, jusqu’à ce que des arbres vigoureux fassent chuter la construction inutile dans son arrogance d’un autre temps. Si le techno-capitalisme a été la réponse au coup de semonce de la crise de 2008-2009, il ne suffira pas à soigner les blessures infligées par la crise de 2020. Élargissons les lézardes, avant qu’il ne mute en techno-despotisme. La lézarde principale du capitalisme est la question écologique. Si elle est traitée sérieusement, elle bloque l’accumulation du capital et la formation du profit. Si elle n’est pas traitée, elle menace la pérennité du système par le coût des catastrophes diverses et le chaos social qu’elle entraînera. » La seconde lézarde repose sur le cycle d’endettement nécessaire pour assurer la survie du capitalisme.
Avant la pandémie de 2020, la dette mondiale s’élevait à 230 000 milliards d’euros, soit trois fois le PIB mondial. Provoquant une augmentation continue des inégalités depuis 1980, elle est directement responsable de la troisième lézarde puisque, précarisant de plus en plus les classes moyennes, elle prive le capitalisme de sa base sociale, le contraignant à une « radicalisation répressive », alimentant d’autant l’intensification des rébellions. Après avoir rompu le sortilège lancé par Margaret Thatcher, « There is no alternative », et sachant que les capitalistes ne voudront pas remettre en cause « leur prédation généralisée sur la planète et sur l’humanité », l'auteur propose une stratégie à suivre pour les empêcher de nuire. Il reprend la formule d’Ivan Illich selon laquelle « l’évanouissement du mirage industriel donne l’occasion de choisir un mode de production convivial et efficace ». « Il faut faire son deuil d’un possible compromis avec le système », tourner la page de l’ « écologie collaborationniste », de Nicolas Hulot à Aurélien Barrau, désigner les ennemis : l’industrie des combustibles fossiles et « la révolution numérique », s’assurer que les radicaux et les modérés avancent en coordination et déjouer les manoeuvres de division. Il conseille également une alliance entre l’écologie politique et les partis de gauche – ce qui semble quelque peu contradictoire avec sa mise en garde de tout compromis avec le système et nous espérons pouvoir l’interroger sur ce point – faute de quoi la victoire du « capitalisme policier est certaine, par le candidat du capital ou par l’extrême droite capitalo-compatible ». De la même façon, il distingue, à raison, les PME des multinationales dans la perspective de convaincre les premières de reprendre le contrôle du capital – ce qui pourra sembler naïf. « L’écologie, c’est mettre l’économie à sa juste place, non pas la détruire. L’économie n’est pas le capitalisme, qui, lui, est une forme d’économie devenue cancéreuse et dévorant le corps social. » Ce chapitre consacré aux aspects stratégiques est déterminant et pensé dans une complexité intéressante qui mérite plusieurs lectures tant le poids de chaque mots compte. L’auteur prône une archipellisation de groupes affinitaires, de communautés autonomes et d’expériences comme celle de Notre-Dame des Landes, ou à plus grande échelle du Rojava et du Chiapas, tout en transformant l’État, incontournable, selon lui, pour gérer les catastrophes à venir. Entre Andreas Malm et Pierre Charbonnier, il trace prudemment une voie que suivraient les radicaux, les partisans d’un État social et des technocrates détachés de l’oligarchie. L’action directe demeure une « nécessité constante » et le sabotage une possibilité lorsque la situation l’exige, une « voie utile de réflexion stratégique » car, comme l’expliquait Nelson Mendela, qui dut choisir la résistance armée et violente lorsque toutes les armes non-violentes avaient été utilisées en vain : « un combattant de la liberté apprend de façon brutale que c’est l’oppresseur qui définit la nature de la lutte, et il ne reste souvent à l’opprimé d’autres recours que d’utiliser les méthodes qui reflètent celles de l’oppresseur. À un certain moment, on ne peut combattre le feu que par le feu. »

En termes simples, d’une façon éminemment synthétique, Hervé Kempf pose clairement les données des problèmes. Il propose des solutions argumentées qui constituent une excellente base de réflexion et de discussion.



QUE CRÈVE LE CAPITALISME
Hervé Kempf
192 pages – 14,50 euros
Éditions du Seuil – Paris – Septembre 2020




Du même auteur :

FIN DE L’OCCIDENT, NAISSANCE D’UN MONDE

POUR SAUVER LE PLANÈTE, SORTEZ DU CAPITALISME

COMMENT LES RICHES DÉTRUISENT LA PLANÈTE

L’OLIGARCHIE ÇA SUFFIT, VIVE LA DÉMOCRATIE



Voir aussi :

CRACK CAPITALISM - 33 thèses contre le capital



TROIS QUESTIONS À HERVÉ KEMPF

 

Nous cherchons à joindre l'auteur afin d'aller avec lui au-delà de la lecture de son livre. Entretien à retrouver ici d'ici quelques jours.


2 commentaires:

  1. Excellent, tellement détaillé qu'il devient inutile d'acheter le livre.

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    1. ;-)
      Si bien sûr. Le propos est toujours bien plus intéressant au complet, sans les inévitables raccourcis, avec ses citations et ses exemples. Hervé Kempf ne mâche pas ses mots et ils méritent pleinement d'être lus.

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