4 octobre 2021

POLITIQUES DE LA MÉMOIRE

« Le passé n’en finit pas de ne pas passer. » Face à ce constat, Pierre Tevanian se penche sur quelques « guerres mémorielles » récentes. Il refuse les rappels à l’ordre qui déligitiment tout écart par rapport au « récit national », empêchent de penser la question mémorielle comme une question sociale et politique, et propose de déboulonner quelques « grands hommes ».

Il montre comment, contrairement au génocide des Juifs immédiatement et unanimement condamné, les mises doute de celui des Arméniens, du caractère intrinsèquement criminel de la colonisation ou bien de la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité, ne provoquent pratiquement pas de remous et seraient donc des négationnismes « respectables ». Il prend les exemples de Dieudonné qui accuse les Juifs d’être responsable de l’occultation du tort fait aux Noirs avec « l'unicité de la Shoah », de Max Gallo qui a plusieurs fois relativisé le rétablissement de l'esclavage par Napoléon. Cette inégalité de traitement entre les différentes oppressions et les différentes mémoires s'explique par l’identité des coupables aussi bien que par celles des victimes : il est plus facile de s'en prendre un fasciste qu’à un républicain, et si l'antisémitisme a beaucoup été analysé, « la décolonisation des esprits est beaucoup moins avancée ». Il démontre que « l'origine du problème est qu'une hiérarchie instituée, un système politique qui repose sur un ordre symbolique et une division sociale objectivement racistes, et par ailleurs sexistes, organisés autour d'un étalon majoritaire qui est le bourgeois français blanc de sexe masculin et de “culture chrétienne“ ».
De la même façon que les injonctions à tourner la page au nom de l'unité et de la cohésion nationale, à oublier les offenses subies ne vaut que pour le passé colonial et esclavagiste, tandis que l'importance du passé est sans cesse rappelée aux juif·ve·s et aux Arménien·ne·s. Les « revendications mémorielles » ne visent qu'une reconnaissance officielle des faits. Refuser celle-ci constitue une « violence symbolique inouïe », excluant des populations considérées comme indignes de figurer dans l’Histoire. Les jeunes noir·e·s ou arabes qui héritent d’un stigmate générant des humiliations et des discriminations, sont mis sur le même plan que les dominés qui héritent d’un privilège, et deviennent « responsables de l’ethnicisation » lorsqu'ils s'élèvent contre la stigmatisation subie en raison de leur origine ethnique. Il s’agit par ce discours caricatural de disqualifier la question de « l’héritage politique, c’est-à-dire de la transmission des représentations racistes et de la reproduction des mécanismes discriminatoires ». « Il y a donc bien une “responsabilité blanche“ : non pas à l'égard du passé, qui ne dépend pas de nous, mais à l'égard du présent. Les français·e·s blanc·he·s ne sauraient être tenus responsables de ce qu'ont fait leurs ancêtres ou leurs dirigeants dans le passé, mais ils sont responsables de ce qu'ils font ou laissent faire au présent. »
À la violence de cette séparation passé/présent s’ajoute la violence de l’opposition histoire/mémoire, ces débats étant implicitement surdéterminés par la dichotomie entre « eux » et « nous », autre nom du racisme.
Pierre Tevanian prend l’exemple du génocide des arménien·ne·s reconnu par le Parlement français en 2001 seulement, laissant des générations de descendant·e·s de survivant·e·s grandir dans un silence, une amnésie et un déni absolus. Il se sert de l’exemple du refus par la Bulgarie occupée de collaborer à la déportation de sa population juive, pour contrer les arguments utilisés pour excuser les complicités, notamment en France, qu’on ne pouvait rien faire et que l’époque était confuse. Ce fut le cas avec l’annonce par Emmanuel Macron en 2018 de la restauration de la maison de Pierre Loti, lors de laquelle il excusa, avec une « insondable mauvaise foi », à côté de « pages magnifiques » « des propos qui seraient condamnables s’ils étaient tenus dans le débat public contemporain », à savoir : une justification de l’extermination d’un crime de masse en Arménie. « Cela porte un nom : relativisme moral. Et cela produit des effets : politique de la mémoire qui s’affranchit de toute exigence éthique, au profit d'une célébration aussi niaise (en surface) que violente et excluante (en profondeur) du patrimoine national. »
Si l’auteur n’accepte pas toutes les comparaisons, notamment les plus outrancières, il défend celles qui sont justifiées par la peur : établir une analogie entre deux époques n’est pas forcément l’instrumentalisation d’une mémoire mais parfois le signe d’une inquiétude, d’une peur de la reproduction. « Il est en somme des circonstances dans lesquelles l’extrapolation est infiniment moins fautive que l’ergotage, l’euphorisation, la dénégation et l’inaction. L’appel à la nuance et au discernement révèlent parfois moins la rigueur et la haute intellectualité que la perte de toute décence commune. » De même, il dénonce les indignations à géométrie variable.
Poussé par une actualité brulante, Emmanuel Macron a condamné, dans son allocution du 15 juin 2020, très abstraitement « le racisme », tout en rendant un hommage interminable à la police française et en rappelant à l’ordre avec une « stupéfiante agressivité », contre le péril du « communautarisme » et du « séparatisme », des manifestants qui réclamaient au contraire une inclusion à part entière et d'autres qui envisageaient de déboulonner des statues. Ainsi, « des personnes qui s'en prennent à certains lieux de mémoire précisément parce qu'elles connaissent l'histoire sont présentées comme des faussaires, voire des négationnistes, alors que ce sont précisément elles qui souffrent d’un “récit national“menteur par omission, c'est-à-dire d'une forme de négationnisme qui dure depuis des siècles. » Car « une statue est un objet mémoriel et non historique, dont la vocation est de célébrer un personnage et non de livrer une connaissance objective et exhaustive sur le passé. L’histoire s'inscrit dans des livres, et non dans des monuments ou des noms de rue. »

Pierre Tevanian défend le principe de l’action directe contre certaines statues, selon lui légitime et salutaire « tant au nom de l’histoire qu’au nom de la mémoire » : Il ne s’agit pas d’effacer l’histoire mais un « récit national ». « En vandalisant un monument, qui lui-même vandalise, depuis des décennies parfois, depuis des siècles souvent, la mémoire des vaincu·e·s, je veux dire la mémoire des génocidé·e·s, des colonisé·e·s, des esclavagisé·e·s, de tou·te·s les exclu·e·s de la mémoire nationale étatisée, lesdit·e·s exclu·e·s de la mémoire se donnent leurs propres espaces et leurs propres temps de commémoration, leurs propres monuments et leurs propres cérémonies – bref : les coordonnées existentielles indispensables pour tenir debout malgré un passé traumatique, vivre le présent et se tourner vers l'avenir. En l'absence de journées fériées et de cérémonies officielles conséquentes, on s'invente des monuments de “cérémonies populaires“comme le déboulonnage, qui défraie la chronique et interpelle une collectivité nationale amnésique, ignorante ou indifférente. »
Avec une minutie intransigeante, Pierre Tevanian décortique les discours dominants, des éditoriaux de Laurent Joffrin aux déclarations ministérielles ou présidentielles, pour mettre à nue, derrière une rhétorique redoutable, le racisme et le déni savamment entretenu de celui-ci. Avec Colbert, Jules Ferry et Washington, il montre la nécessité  de « garantir au maximum l'absence, dans l'espace public, de tout reste d’hommage aux bourreaux, ou de complaisance pour leur idéologie ».
Il revient rapidement sur le retour des cours d’instruction civique et morale : « non seulement l’heure est a la réaffirmation de l'autorité et à la criminalisation de la pensée critique, mais le risque est plutôt, avec le retour du moralisme républicain le plus dogmatique et le plus autoritaire, de voir réapparaître, sous couvert de “civisme“et de “laïcité“, un catéchisme qu'il n'a jamais appris qu'à obéir et mépriser. »

Commémorer c’est « célébrer des héros ou honorer de victimes » et donc promouvoir des valeurs selon un impératif politique. À ce titre, la commémoration de Napoléon est un exemple de négationnisme historique et aussi de relativisme morale, c’est-à-dire « refuse de s'engager clairement, éthiquement, politiquement, on s'abritant derrière la relativité – culturelle, géographique, historique – de toute valeur et de tout jugement de valeur ». Pour contrer cette rhétorique réactionnaire qui cherche à réhabiliter jusqu’à Maurras et Pétain, Pierre Tevanian propose un moralisme et un manichéisme assumés, « un manichéisme positif, raisonné, qui est l'autre nom de la commune décence ». Il revendique la conflictualité, « la lutte pour l'égalité mémorielle ».

En ces temps de confusion savamment entretenue, Pierre Tevanian nous fournit des outils critiques extrêmement précieux.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


POLITIQUES DE LA MÉMOIRE
Pierre Tevanian
182 pages – 12 euros
Éditions Amsterdam – Paris – Mai 2021
www.editionsamsterdam.fr/politiques-de-la-memoire/


 

Du même auteur : 

LA RÉPUBLIQUE DU MÉPRIS

 

Voir aussi :

À QUOI SERVENT LES POLITIQUES DE MÉMOIRE ?




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