4 novembre 2021

LA GRANDE TRANSFORMATION DU SOMMEIL

La manière de dormir, d'un bloc d'environ huit heures, telle que nous la connaissons, s'est répandue à l’ère de la révolution industrielle avec la généralisation de l'éclairage artificiel des villes et l'imposition d'une nouvelle discipline du travail. À partir d’extraits de journaux intimes, d’oeuvres littéraires (d’Homère à Stevenson, en passant par Shakespeare et Virgile), de dépositions judiciaires et de livres de médecine, Roger Ekirch, professeur d'histoire à l'Institut polytechnique de Virginie, montre que le sommeil était communément jusque-là scindé en deux moments, séparés par une période de veille consacrée à différentes activités.

« L’indifférence des historiens à l’égard du sommeil est si profondément ancrée que pour ce qui concerne la période antérieure au XIXe siècle, des questions aussi élémentaires que celles du moment du sommeil et de sa durée constituent toujours une énigme. » L’auteur mène sa propre enquête et nous apprend qu’à la fin du Moyen-Âge dans les îles britanniques, la croyance aristotélicienne selon laquelle le besoin de dormir provenait d'un processus appelé « concoction », avait toujours cours. L'importance du sommeil pour la santé était couramment louée et les lits, dans un foyer modeste, pouvaient représenter le quart de la valeur des possessions du ménage. S'abandonner au sommeil c'était aussi se rendre vulnérable aux insectes, aux voleurs, aux courants d’air et aux clairs de lune. Les températures glaciales, les maladies, les odeurs nauséabondes et les risques d'incendie amplifiaient également l'anxiété et perturbaient le sommeil. Une interruption considérée alors comme banale suscitait peu de commentaires : la « période d'éveil intermédiaire », qui pouvait durer une heure ou plus, intervalle entre deux périodes de sommeil, était commune. Les recherches du National Institute of Mental Health du Maryland, en tentant de recréer les conditions du sommeil « préhistorique », montrèrent que des sujets privés de lumière artificielle à la tombée de la nuit pendant plusieurs semaines, se mettaient à adopter un mode de sommeil fragmenté semblable à celui des foyers de l'époque pré-industrielle. La période de veille intermédiaire observée possédait une « endocrinologie propre », avec un taux de prolactine augmenté (hormone qui permet aux poules de couver leurs oeufs pendant de longues heures sans s’agiter), comme dans l’ « état de conscience modifié similaire à la méditation ».
Roger Ekirch recense quelques activités effectuées pendant cette période de veille : conversation ou réflexion, rapports sexuels (qui pourraient expliquer la démographie d’alors). On accordait aux rêves une grande importance et cette interruption du sommeil permettait souvent de fixer leur structure et d’en conserver le souvenir. Il répertorie également les causes de la disparition progressive du sommeil segmenté : environnement urbain mieux éclairé à l’aube du XIXe siècle, professionnalisation du maintien de l’ordre, activités commerciales nocturnes, notamment des débits de boissons, recours au travail de nuit et amélioration de l’éclairage domestique. « Non seulement la diffusion très large de la lumière artificielle a créé un environnement hostile au sommeil segmenté, mais le sommeil lui-même est de plus en plus menacé par l’affairement caractéristique de notre mode de vie. » Les « troubles du sommeil » les plus communs pourraient tout simplement provenir de l'irruption de « la modalité naturel du sommeil humain », en contradiction avec la conception contemporaine généralement admise d'un sommeil consolidé et compacté, « reliquat d'une structure du sommeil humain plus ancienne, autrefois dominante ». « À la différence d'autres cultures non occidentales qui ont institutionnalisé leurs rêves, l'intelligente que nous avons de nos visions nocturnes a progressivement décru et, avec elle, une meilleure compréhension de nos pulsions et émotions les plus intimes. Quand bien même les rêves ne seraient pas la “voie royale“permettant d'accéder à l’inconscient, comme Freud le postulait, ils ont constitué néanmoins pour d'innombrables générations un chemin d'accès privilégié à la conscience de soi. »

Dans une postface qui constitue un judicieux complément, Matthew Wolf-Meyer montre, résultats de recherches postérieures à celles de Roger Ekirch à l’appui, que ces modifications ont aussi et surtout une origine idéologique, et à quel point la pathologisation des insomnies, la culpabilisation des pratiquants de la sieste, témoignent du façonnage par les forces économiques de l’organisation du sommeil, au même titre que l’imposition des consommations de produits pharmaceutiques, de caféine et de sucre : « J'ai soutenu l'idée selon laquelle le sommeil consolidé est inextricablement lié à l'émergence du capitalisme industriel dans les pays de l'Atlantique Nord, et que sa diffusion à l'échelle planétaire en tant que fondement normatif et biologique du sommeil est liée à des forme d'impérialisme temporel (d’imposition à l'échelle planétaire qu'une certaine organisation du temps), qui favorise certains types de vie quotidienne au détriment d’autres. »

En racontant cette autre « grande transformation », petite histoire dans la grande histoire qu’avait analysée Karl Polanyi, Roger Ekirch décrit l’avènement du capitalisme sous un angle pour le moins original, prouvant que son emprise sur nos vies est bel et bien total, si ce n’est totalisante. Accessoirement, il peut permettre, individuellement, d’appréhender tout autrement notre sommeil et surtout ce qui passe pour dysfonctionnements.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier



LA GRANDE TRANSFORMATION DU SOMMEIL
Comment la révolution industrielle a bouleversé nos nuits
Roger Ekirch
Traduit de l’anglais et préfacé par Jérôme Vidal
Postface de Matthew Wolf-Meyer
196 pages – 17 euros
Coédition Amsterdam – Paris – Janvier 2021
www.editionsamsterdam.fr/la-grande-transformation-du-sommeil/
Articles initialement parus en 2001 (Sleep We Have Lost : Pre-Industrial Slumber in the British Isles) et en 2015 (The Modernization of Western Sleep : Or, Does Insomnia Have a History).






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