3 août 2016

L’EMPIRE DE LA HONTE


L’actuel ordre cannibale du monde est tenu pour immuable. Jean Ziegler, rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation va s’employer à démonter cette idée reçue, stimuler le goût de la résistance démocratique et montrer, exemples à l’appui, comment la dette et la faim sont utilisées comme armes de destruction massive par les grandes sociétés transnationales pour soumettre les peuples au nom de la maximisation des profits.

  Se référant aux revendications, dénonciations et remises en cause des acteurs de la Révolution Française, notamment Gracchus Babeuf, Jacques Roux et Jean-Paul Marat, il pointe une certain nombre d’injustices et d’inégalités et constate qu’elles se sont, depuis cette époque, considérablement accentuées et que de nouvelles féodalités se sont constituées : les sociétés transnationales privées de l’industrie, de la banque, des services et du commerce. Elles organisent sciemment la rareté pour garantir leurs profits, détruisant des vies par millions : 10 millions d’enfants de moins de 5 ans meurent chaque année de sous-alimentation, d’insalubrité, d’épidémie, de pollution des eaux.

Le capitalisme globalisé a atteint aujourd’hui un stade inédit, avec une croissance rapide et continue, sans création d’emplois ni augmentation du pouvoir d’achat des consommateurs. Une violence structurelle a été mise en place : la guerre permanente, produisant sa propre légitimation.  Les guerres préventives américaines ont pour motivation immédiate les intérêts financiers des sociétés transcontinentales capitalistes. La "guerre contre le terrorisme" est instrumentalisée pour justifier l’augmentation des budgets militaires au profit des fabricants d’armes. Ainsi, 1 000 milliards de dollars étaient dépensés en 2004 en armement dans le monde alors que 80 milliards annuels sur 10 ans, permettraient à tout être humain l’accès à l’éducation et aux soins de santé de base, à une nourriture adéquate, à l’eau potable… 
Depuis la chute de l’Union Soviétique, les Etats-Unis ont accentué leur mainmise sur les organismes internationaux (O.N.U., O.M.C., F.M.I.,…) désormais au service de leurs stratégies, au mépris de l’auto-détermination des peuples, de la souveraineté des états et même des conventions internationales.



Après avoir dressé ce lucide portrait du monde actuel, Jean Ziegler décortique plus précisément les mécanismes de domination de ceux qu’il appelle les « maîtres de l’empire de la honte ».

En 2003, les 122 pays du tiers-monde ont versé 436 milliards de dollars aux banques du nord au titre de la dette tandis qu’ils en recevaient 54 dans le cadre de l’aide publique au développement. La dette profite aux créanciers étrangers et aux membres des classes dominantes autochtones. Le F.M.I. a été créé pour imposer des réformes structurelles et assurer le versement régulier des intérêts de la dette. S’ils payent scrupuleusement leurs remboursement réguliers, leur dette extérieure ne cesse cependant d’augmenter car, devenus producteurs de matières premières, notamment agricoles et dont les prix ne cessent de chuter, ils doivent importer l’essentiel des biens industriels dont les prix ont considérablement augmentés (multipliés par 6 en 20 ans). De plus, le pillage des trésors publics de ces pays et la corruption font des ravages. De vastes secteurs économiques sont contrôles par des transcontinentales qui transfèrent leurs profits vers leurs sièges et utilisent des brevets pour percevoir en plus des royalties. Enfin, clients à haut risque, les banques occidentales leurs appliquent des taux d’intérêt exorbitants.
  Une annulation pure et simple des dettes n’aurait aucune incidence en vérité sur l’économie mondiale. Il s’agit donc bien d’un système de domination et d’exploitation. Un esclave debout serait déjà un esclave dangereux.
Jean Ziegler explique comment au Rwanda, les rescapés du génocide sont condamnés à rembourser les crédits ayant servi à financer l’achat des machettes qui ont décimé leurs familles.
Il considère comme « dettes odieuses » toutes celles qui induisent les sous-développement économiques, la réduction des populations au servage et la destruction des êtres humain par la faim.



Toutes les 5 secondes, un enfant de moins de 10 ans meurt de faim ou de maladie liées à la malnutrition. Si la faim conjoncturelle est due au brusque effondrement de l’économie d’un pays, la faim structurelle est induite par le sous développement, l’argent nécessaire au développement étant absorbé par le remboursement de la dette. C.Q.F.D.
Les Etats-Unis sont les premiers contributeurs du Programme Alimentaire Mondial (P.A.M .) qui distribue des céréales génétiquement modifiées achetées aux trusts agroalimentaires américains.
Jean Ziegler raconte aussi comment l’International Coffee Agreement a régulé pendant plus de 30 ans le marché mondial du café pour assurer aux paysans des prix relativement stables, à l’instar de l’O.P.E.P. pour le pétrole, malgré la spéculation, les aléas climatiques et les maladies. En 1989, avec la disparition de l’Union Soviétique et avec elle le risque de la tentation communiste de la part de million de familles de cultivateurs, les géants de l’agroalimentaires liquidèrent l’I.C.A.
En Éthiopie par exemple, les paysans produisent désormais à perte, les courts s’étant rapidement effondrés tandis que le prix du café torréfié (par les grands groupes bien sûr) s’envolait. Privés de revenus, ils ne peuvent plus acheter les denrées pour nourrir leurs familles.
Il explique aussi comment Lula, élu président du Brésil sur un programme ambitieux de lutte contre la faim, a du commencer par « gagner la confiance des marchés » plutôt que de lancer un audit sur la dette et dénoncer ainsi les sommes détournées par la dictature, de crainte d’encourir le sort de Salvador Allende en 1973. Son long exposé est édifiant et emblématique des pratiques et des maigres marges de manœuvres des contre-pouvoirs démocratiques.

Enfin, Jean Ziegler fustige avec force exemples de nouveau, l’avidité pure et cynique des transnationales pharmaceutiques qui n’investissent pas dans la recherche contre les maladies jugées non rentables et des compagnies agroalimentaires qui brevètent le vivant et rêvent de détruire la concurrence de la nature qu’elles considèrent comment déloyale car gratuite, l’immunité de ceux qu’il nomme les « cosmocrates » (en revenant sur l’accident de à Bhopal en Inde, d’une usine d’Union Carbide).
Retenons qu’un rapport de la F.A.O. datant de 2003 prouve, chiffres à l’appui, que l’agriculture mondiale, dans l’état actuel de ses forces productives, peut nourrir 12 milliards d’individus.


Jean Ziegler revendique son devoir d’informer car « les vampires craignent comme la peste la lumière ». Il appelle à « une insurrection des consciences », à « la guerre pour la justice sociale planétaire », à « la destruction de l’ordre cannibale du monde ».

La charge est virulente, précise, argumentée et nourrie de comptes rendus de terrain. On peut cependant s’interroger sur le réel pouvoir de son auteur au sein de l’O.N.U. Certes, il semble craint même pour ses propos les plus prudents et modérés dans le cadre de ses fonctions puisque les États-Unis ont cherché à le faire renvoyer. Sa rencontre informelle avec le représentant du F.M.I. est en cela édifiante : le reconnaissant, il lui reproche ses discours car « des gens [le] croient alors que les lois du marché sont incontournables. Rien… Rien ne sert de rêver ».

Au-delà d’éveiller les consciences, quels résultats a-t-il pu obtenir ? N’est-il finalement qu’un alibi au sein de l’institution ? Vouloir réformer est-il suffisant ? S’il évite le piège du manichéisme en présentant quelques dirigeants face au dilemme d’accepter les règles du marché ou de disparaître, n’est-ce pas un constat d’impuissance général, y compris pour lui même, au-delà de ses dénonciations ? Ses propos n’en demeurent pas moins pertinents, nécessaires, son témoignage vital.
 
 
L’EMPIRE DE LA HONTE
Jean Ziegler
323 pages – 20,30 euros
Éditions Fayard – Paris - mars 2005
352 pages – 6,60 euros
Éditions Le Livre de poche – Paris - novembre 2007


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2 commentaires:

  1. "agriculture mondiale, dans l’état actuel de ses forces productives, peut nourrir 12 millions d’individus."

    Je supposes qu'il s'agit de 12 milliards.

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  2. Merci à vous. Je corrige immédiatement.

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