8 juin 2017

LES VEINES OUVERTES DE L’AMÉRIQUE LATINE : Une contre-histoire

Journaliste uruguayen disparu en 2015, Eduardo Galeano entreprend l’histoire du pillage d’un continent. Il va démonter, siècle après siècle, les mécanismes d’une dépossession ruinant les nations.

Les rois catholiques décidèrent de financer l’aventure de l’accès direct aux sources afin de se libérer de l’onéreuse chaîne d’intermédiaires et de revendeurs qui accaparaient le commerce des épices et des plantes tropicales, des mousselines et des armes blanches provenant des mystérieuses régions de l’Orient. L’Amérique représenta une invention de plus, dans l’explosion créatrice de la Renaissance, qui participa, avec la poudre, l’imprimerie, le papier et la boussole à la naissance des Temps modernes. L’inégalité entre les deux mondes explique la facilité relative avec laquelle les civilisations autochtones succombèrent.

La Couronne espagnol était hypothéquée. Elle cédait à titre d’avance presque toutes les cargaisons d’argent aux banquiers allemands, génois, flamands et espagnols. La guerre contre le protestantisme était aussi la guerre contre le capitalisme grandissant en Europe. La défense de la foi catholique devenait un masque pour lutter contre l’histoire.
Dans le premier tome du Capital, Karl Marx écrit : « La découverte des gisements d’or et d’argent en Amérique, la croisade d’extermination, d’esclavagisme et d’ensevelissement dans les mines de la population aborigène, le commencement de la conquête et le pillage des Indes orientales, la transformation du continent africain en terrain de chasse d’esclaves noirs sont autant de faits qui annoncent l’ère de production capitaliste. Ces processus idylliques représentent autant de facteurs fondamentaux dans le mouvement de l’accumulation originaire. » Le pillage, interne et externe, moyen le plus important pour l’accumulation première de capitaux depuis le Moyen Âge, rendit possible l’apparition d’une nouvelle étape historique dans l’évolution économique mondiale. Les dépendances américaines avaient été découvertes, conquises, colonisées dans le système de l’expansion du capital commercial. La structure économique des colonies ibériques se constitua dans la dépendance du marché extérieur et, par conséquent, fut essentiellement liée au secteur d’exportation qui concentrait l’argent et la puissance. On assiste à une division internationale du travail.

Les exploitants miniers au service du mercantilisme capitaliste naissant transformèrent les aborigènes et les esclaves noirs en un très important « prolétariat externe » de l’économie européenne. Les indiens d’Amérique totalisaient pas moins de soixante-dix millions de personnes lorsque les conquistadores firent leur apparition : un siècle et demi plus tard, ils n’étaient plus que trois millions et demi. On doit parler de génocide.

Le Portugal, comme l’Espagne ailleurs, ne se contenta pas de tuer dans l’œuf sa propre industrie, il détruisit également les germes de tout développement des manufactures du brésil. Les entreprises hollandaises ne participèrent pas seulement à l’installation des raffineries et à l’importation des esclaves, elles recevaient le sucre brut à Lisbonne, le raffinaient (avec un bénéfice du tiers de la valeur du produit) et le vendaient en Europe. Les paysans qui cultivaient leur parcelle de terre, devenus salariés, ne gagnaient plus suffisamment pour acheter la nourriture qu’ils produisaient auparavant. L’expansion élargit la faim. La plantation extensive réduit la fertilité des sols. « Le peuple qui confie sa subsistance à un seul produit se suicide » avait prophétisé José Marti.
De la même façon, au début du XVIIIe siècle, les trois quarts du coton filé par l’industrie textile anglaise provenaient des Antilles. L’Afrique et les Antilles donnaient du travail à 180 000 ouvriers du textiles de Manchester.
Le capital amassé grâce au commerce triangulaire - manufactures, esclaves, sucre - rendit possible l’invention de la machine à vapeur par exemple.
Les pays développés se développaient et les pays sous-développés se sous-développaient.
Eduardo Galeano décrit les principes des cycles qui survinrent pour chaque matière première : sucre, coton, caoutchouc, cacao, café… Ne participant pas à leur vrai commerce, à savoir son financement, sa commercialisation, son industrialisation, sa distribution, les pays producteurs n’en retiraient pas les bénéfices. Répondant aux chants des sirènes de la demande mondiale, ils en subissaient les conséquences dès qu’elles se taisaient. Les prix s’effondraient brusquement avec la soudaine concurrence de l’Asie pour le caoutchouc par exemple ou à cause des énormes subventions accordées par les États-Unis à ses producteurs, favorisant des prix de dumping.
Les pays riches, qui prêchent le libre-échange, appliquent le protectionnisme le plus rigide à l’égard des pays pauvres. Les prix d’achat sont imposés à la baisse, permettant à peine aux paysans de survivre, alors que les prix des produits consommés sont toujours en hausse. Les intermédiaires gagnent sur les deux tableaux.

Les bourgeois à tiroirs-caisses, usuriers et commerçants qui accaparèrent le pouvoir politique n’avaient aucun intérêt à donner de l’impulsion aux manufactures locales, mortes dans l’œuf dès que le libre-échange ouvrit la voie à l’avalanche des produits britanniques. Les maîtres de la terre, eux, n’entendaient résoudre la « question agraire » qu’en fonction de leurs convenances personnelles. Une histoire de trahisons succéda à l’indépendance et l’Amérique latine, morcelée par ses nouvelles frontières, resta condamnée à la monoculture et à la dépendance.

En 1845, les États-Unis avaient annexé les territoires mexicains du Texas et de la Californie, où ils avaient rétabli l’esclavage au nom de la civilisation. Dans cette guerre, le Mexique perdit également les États actuels du Colorado, de l’Arizona, du Nouveau-Mexique, du Nevada, de l’Utah soit plus de la moitié de la nation. Et ce qui restait du pays supporta ensuite l’invasion des investissements nord-américains dans le cuivre, le pétrole, le caoutchouc, le sucre, la banque et les transports.
C’est pourquoi la Révolution de 1910, avec notamment l’insurrection dans le Sud, emmenée par Emiliano Zapata entendait mener une réforme agraire et bâtir un état social garantissant pleinement le droit naturel de tout homme au sol qui lui est nécessaire pour assurer sa subsistance et celle de sa famille.

Aujourd’hui, la réforme agraire n’est plus un thème maudit : les hommes politiques ont appris que la meilleure façon de ne pas la faire est de l’invoquer sans arrêt.

Alors qu’en Amérique latine, la propriété de la terre fut sans cesse niée à ceux qui la cultivaient, au profit d’une oligarchie soutenue par les pouvoirs politique et militaire, la législation nord-américaine poursuivait l’objectif inverse pour promouvoir la colonisation interne des États-Unis : en 1862, Lincoln assurait par la loi à chaque famille la propriété de lots de soixante-cinq hectares qu’elles s’engageaient à cultiver pendant une durée minimale de cinq années. Les colons de la Nouvelle-Angleterre, noyau originel de la civilisation nord-américaine, n’agirent jamais en agents coloniaux de l’accumulation capitaliste européenne : dès le début ils vécurent dans l’optique de leur propre développement et de celui de leur nouvelle terre. Contrairement aux puritains du Nord, les classes dominantes de la société coloniale latino-américaine ne se soucièrent jamais du développement économique interne. Leurs bénéfices venaient du commerce avec l’étranger. De plus, les treize colonies du Nord ne recelaient ni or ni argent ni civilisation indigène offrant de denses concentrations de population déjà organisée pour le travail, ni de sols tropicaux fabuleusement fertiles. Elles produisaient exactement la même chose que l’agriculture britannique et n’offraient à la métropole aucune production de complément. Aussi les États-Unis se développèrent-ils comme système économique autonome qui n’expatriait pas la richesse engendrée dans son sein.

La dépendance croissante au niveau des matières premières étrangères détermine une identification également croissante des intérêts capitalistes américains en Amérique latine avec la sécurité nationale des États-Unis. En Amérique latine, on donne toujours les moyens à l’impérialisme au nom du manque de moyen. On ne compte plus les sociétés exonérées d’impôts au nom du « développement de la région ».

Très tôt, la Grande-Bretagne comprit que l’opportunité historique du rôle des diplomates, des marchands et des banquiers, supplantait l’inefficacité des expéditions armées. Un ordre libéral nouveau dans les colonies espagnoles, lors de leur indépendance, allait lui offrir l’occasion d’accaparer les neufs dixièmes du commerce de l’Amérique latine. Le libre-échange enrichissait les ports qui vivaient de l’exportation et élevait à l’infini le niveau de gaspillage de l’oligarchie avide de jouir du luxe que le monde offrait, mais ruinait les manufactures locales naissantes et frustrait l’expansion du marché intérieur. L’Angleterre organisait un système universel et se convertissait en une prodigieuse usine fournisseuse de la planète : les matières premières arrivaient du monde entier et les objets manufacturés étaient déversés sur le monde entier. L’Argentine recevait d’Angleterre jusqu’aux pavés de ses trottoirs.

Jusqu’à sa destruction, le Paraguay se dressait comme une exception en Amérique latine : il était l’unique nation que le capital étranger n’avait pas déformé. Le dictateur Gaspar Rodriguez de Francia avait, de 1814 à 1840, su imposer un État paternaliste et tout puissant, anéantissant l’oligarchie pour concentrer les ressorts économiques fondamentaux et poursuivre une politique autarcique de croissance. Lorsqu’il mourut, les grandes fortunes n’existaient pas et le Paraguay ne comptait ni mendiants, ni affamés, ni voleurs. En 1865, la balance commerciale accusait un fort excédent. Le Paraguay avait une monnaie forte et stable et des ressources qui lui permettaient de pratiquer une politique d’énormes investissements publics sans recourir au capital étranger. Le pays n’avait pas un centime de dettes à l’extérieur, bien qu’il se permit de maintenir la meilleure armée d’Amérique du sud, d’engager des techniciens anglais qui se mettaient au service du pays au lieu de mettre le pays à leur service. L’éponge impérialiste n’absorbait pas la richesse que le pays produisait. Alors, le Brésil, l’Argentine et l’Uruguay réunis dans une Triple Alliance, envahirent le pays et le démantelèrent, financés par des banques anglaises qui leurs consentirent des prêts léonins. Ils furent responsables d’un génocide. En 1870, seuls 250 000 paraguayens, à peine le sixième de la population, survivaient. C’était le triomphe de la « civilisation ».

En 1865, la guerre de Sécession se terminée par la victoire des centres industriels du Nord, 100% protectionnistes, sur les planteurs libre-échangistes de coton et de tabac du Sud. Trente après, les usines avaient multiplié leur rendement par sept. Les États-unis étaient devenus la première puissance industrielle du globe. À partir de la Seconde Guerre mondiale, ils allaient prôner, comme l’Angleterre, la doctrine du libre-échange et de la libre concurrence, mais pour la consommation extérieure. Le Fonds monétaire international et la Banque Mondiale virent le jour afin de refuser au pays sous-développés le droit de protéger leurs industries nationales et de décourager chez eux l’action de l’État.

En échange d’investissements insignifiants, les filiales des grandes sociétés sautent d’un bond les barrières douanières latino-américaines, paradoxalement élevées contre la concurrence étrangère, et s’emparent des canaux internes d’industrialisation. La capital impérialiste capture les marchés de l’intérieur, faisant sien les secteurs clefs de l’industrie locale. Lorsque les infrastructures (chemin de fer,…) ne sont plus rentables, trop usées ou devenues inutiles, elles sont nationalisées et souvent indemnisées en or.

L’industrie latino-américaine naquit du ventre même du système agro-exportateur, pour répondre au déséquilibre aigu provoqué par la ruine du commerce extérieur. En effet, les deux guerres mondiales et surtout la grave dépression dont le capitalisme fut frappé à partir du vendredi noir d’octobre 1929, provoquèrent une violente réduction des exportations et, par conséquent, firent tomber d’un coup la possibilité d’importer. La grande impulsion manufacturière provint du capital accumulé entre les mains des latifundistes et des importateurs. Ce fut un phénomène rapide et intense qui se superposa à la structure économico-sociale déjà existante. La mise en pratique des recettes du Fonds monétaire international facilita l’entrée des conquistadores étrangers sur une terre ravagée. À partir des années 50, la récession économique, l’instabilité monétaire, l’épuisement du crédit et l’affaissement du pouvoir d’achat sur les marchés intérieurs ont beaucoup contribué à renverser les industries nationales et à les mettre au pied des sociétés impérialistes. Sous prétexte d’une magique stabilisation monétaire, le F.M.I., confondant la fièvre avec la maladie et l’inflation avec la crise des structures en vigueur, imposa en Amérique latine une politique accentuant les déséquilibres au lieu de les réduire. Il fut créé pour institutionnaliser la prédominance financière de Wall Street sur la planète lorsqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale le dollar inaugura son hégémonie comme monnaie internationale.

L’aide extérieure accordée par les États-Unis est un programme d’extension des marchés à l’étranger, destiné à absorber les excédents nord-américain et à soulager la production dans l’industrie d’exportation.



Eduardo Galeano brosse la fresque historique du continent latino-américain en donnant la parole aux vaincus, en divulguant certains faits que l’histoire officielle cache ou déforme. Il retrace l’histoire des découvertes et des conquêtes, de l’extermination des indigènes dans l’extraction des minerais, du développement des productions agricoles d’exportations au profit des investisseurs étrangers, de la décolonisation et de la mainmise économique par les États-Unis, accumulant les éléments à charge. Dans une langue accessible, il éveille les conscience et rapporte quantité de faits historiques particulièrement édifiants.
Nous avons autant que possible veillé à rester au plus près de ses phrases sans chercher à rapporter l’histoire détaillée de chaque pays, le naufrage de chaque culture, tentant plutôt de retenir les principes communs du système d’exploitation.
Écrit au moment de l’accession de Salvador Allende au pouvoir, ce livre qui date donc d’un peu plus de 45 ans, demeure indispensable par sa grande clarté à donner à comprendre le monde. À lire sans attendre, si ce n’est déjà fait.




LES VEINES OUVERTES DE L’AMÉRIQUE LATINE :
Une contre-histoire
Eduardo Galeano
Introduction d’Isabelle Pivert
468 pages – 17 euros.
Éditions Plon – Collection « Terre humaine» – Paris – janvier 1998
480 pages – 8,50 euros
Édition Pocket – Paris – novembre 2001
Première parution : 1973

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