31 août 2020

LE SANG DES NÈGRES : Mai 1967 à la Guadeloupe, le dernier massacre de la Ve République

Le 26 mai 1967, une manifestation d’ouvriers du bâtiment en grève est réprimée dans le sang, sur la place de la Victoire à Pointe-à-Pitre. Il faudra attendre 1985 pour qu’un secrétaire d’État reconnaisse la responsabilité de l’État, pour tenter de calmer les indépendantistes guadeloupéens, avouant le nombre de quatre-vingt-sept morts. Xavier-Marie Bonnot et François-Xavier Guillerm, également coauteurs du documentaire Mai 1967, un massacre oublié, enquêtent.

Créé secrètement à Paris en 1963 avec une poignée de militants du Front antillo-guyanais, le GONG ne compte qu’une figure officielle, le docteur Sainton. Il rejette l’autonomie prônée par le puissant Parti communiste guadeloupéen (PCG), revendique le droit à l’autodétermination, boycotte les élections et dénonce « les liens colonialistes et de domination qui caractérisent les rapports entre la France et la Guadeloupe ». En 1967, il compte une dizaine de membres.
Sur l’île, les négociations salariales entamées le 5 mai piétinent. Les ouvriers du bâtiment se mettent en gréve le 24. Le 26, ils encerclent la chambre de commerce. Un provocateur annonce à la foule qu’un membre du patronat a déclaré que « quand les nègres auront faim, ils retourneront au travail », déclenchant l'émeute, immédiatement réprimée. Les CRS, subissant des jets de pierres, de bouteilles et de lambris, tirent : deux manifestants sont tués par balle. Deux armureries sont alors pillées et l’émeute s’étend rapidement à toute la ville. Les gendarmes mobiles sont alors déployés. Au contraire de la police, l’armée peut tirer sans sommation. Dans la nuit, la ville est nettoyée, quartier par quartier, ruelle après ruelle. Le dimanche matin, le bilan est officiellement de 7 morts. Entre les cadavres discrètement récupérés par les familles et les corps rapidement enterrés par les autorités pour dissimuler les causes des décès, impossible de faire un décompte exact.
Le 30 mai, un petit papier en page 9 du journal Le Monde relate brièvement les émeutes. Le quotidien France-Antilles les passent sous silence et n’évoque que le retour au calme. « Un massacre républicain passé sous silence. » « Vieille tradition de répression du mouvement ouvrier par l’État. Interminable résurgence des pratiques liées à l’esclavage. » Une actualité dominante concentre toutes les attentions : depuis le 23 mai, l’Égypte bloque le détroit de Tiran, interdisant l’accès à la mer Rouge aux navires israéliens. La guerre des Six-Jours éclatera le 5 juin.
Quelques jours plus tard, les négociations reprennent. Le patronat et l’administration cèdent sur toutes les revendications, y compris les 25% d’augmentation demandés. L’accord salarial entre en vigueur le 1er juin. L’État va alors se préoccuper du développement économique de la Guadeloupe, accélérer la rénovation urbaine, renforcer les filières d’émigration pour la jeunesse guadeloupéenne vers la métropole.
Xavier-Marie Bonnot et François-Xavier Guillerm explorent toutes les causes immédiates qui permettent d’expliquer les évènements. Après le passage du cyclone Inès sur l’île en septembre 1966, les aides et les indemnisations sont bloquées jusqu’aux élections législatives de mars 1967 et détournées pour financer la fraude électorale. Vladmir Srnsky, marchand de chaussures d’origine tchèque est élu grâce à des achats de voix, alors que la candidate communiste était donnée favorite. Ce commerçant avait déjà déclenché une émeute en lâchant son chien sur un cordonnier ambulant installé devant sa vitrine, et criant « Va embrasser le nègre ! ». Jacques Foccard, l’éminence grise de de Gaulle, dont la famille possède des plantations près de Basse-Terre, est convaincu que les émeutes de mai 1967 ont pour origine les indépendantistes du GONG. Il surestime leur potentiel, les soupçonnant de se rendre à Moscou, d’être financés par la Chine et Cuba, de pouvoir déclencher une véritable lutte armée comme les Algériens. Or, un seul membre était présent à la manifestation en soutien à ses amis ouvriers du bâtiment : Jack Nestor, qui figurera parmi les premières personnes abattues. Plusieurs acteurs des événements, rencontrés par les auteurs, croient à une manipulation : la grève aurait servi de prétexte pour occasionner un massacre parmi la population, puis d'en faire porter la responsabilité au GONG, afin de l’éliminer, pour terroriser la population et ne plus entendre parler d’émancipation de la Guadeloupe, ni d’autonomie, ni d’indépendance.
Les auteurs révèlent un autre élément contextuel qui a pu peser dans l’empressement à étouffer la révolte avant d’en perdre le contrôle : la piste de l’aéroport du Raizet est la seule avec celle de Porto Rico dont la longueur autorise le trafic de gros-porteurs à réaction. Elle accueille chaque semaine un DC-8 des forces stratégiques françaises qui transporte de Paris à Mururoa, du personnel et des produits, parfois des éléments de la nouvelle bombe à hydrogène. Un essai est justement prévu le 5 juin.


Cinquante personnes seront incarcérées, la plupart inculpées d’atteinte à la sécurité nationale. Mais le dossier d’accusation contre les Gonguistes a du mal à convaincre. La plupart seront innocentés. Leur procès tourne à la confusion du pouvoir français. Aimé Césaire, député-maire de Fort-de-France témoignera : « Si ces gens-là sont ici, c’est que, contrairement à ce qu’on cherche à nous faire croire, nous ne sommes par des Français à part entière, mais des Français entièrement à part. » La Cour est obligée de reconnaître que les prévenus ne sont pas les protagonistes des évènements de Pointe-à-Pitre.

Enquête pointilleuse. Les multiples témoignages collectés et les documents d’archives consultés ne laissent aucun aspect de ce massacre dans l’ombre. Travail exceptionnel.





LE SANG DES NÈGRES
Mai 1967 à la Guadeloupe, le dernier massacre de la Ve République
Xavier-Marie Bonnot et François-Xavier Guillerm
162 pages – 18 euros
Éditions Galaade – Caen – Mai 2015
www.galaade.com




 

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