29 avril 2017

MAINTENANT

« Ce ne sont pas les raisons qui font les révolutions, ce sont les corps. Et les corps sont devant des écrans. » Dénoncer ne suffit plus à soulever. Même les créateurs de South Park ont renoncé, rattrapés sur le terrain de la satire par la réalité. Face à ce constat, le Comité invisible préconise de passer à l’attaque.
Considérant que la critique du capitalisme financier est désormais moins efficace qu’un « Tiens, tes agios ! » tagué sur la vitrine fracassée d’une banque, il revendique cette parole qui engage parce qu’elle a pris position. En réponse à l’anxiété livide que l’on nous inocule au quotidien, il revendique la fraternité lucide de l’émeute. Déserter, s’organiser, faire sécession, maintenant.


Le monde se fragmente. L’État ne peut plus entreprendre de chantiers, perçus désormais comme opérations mafieuses, sans l’intervention de l’armée (Val de Suse, Bure, Notre-Dame des Landes,…). La démocratie est enterrée où elle est née deux mille cinq cents ans plus tôt. Après le référendum sur le moratoire européen organisé par le gouvernement Syriza, le ministre allemand de l’économie, Wolfgang Schaüble a très clairement déclaré : « On ne peut pas laisser des élections changer quoi que ce soit ». L’épicentre géopolitique de la fragmentation du monde aujourd’hui est précisément l’endroit d’où est partie son unification sous le nom de « civilisation », sa mise en ordre générale, cinq mille ans plus tôt, en Mésopotamie.
Le Droit n’existe plus depuis qu’un traitement dérogatoire est utilisé pour tous les « ennemis », au nom de la lutte antiterroriste, jusqu’à ne plus respecter leurs droits constitutionnels. De même dans les entreprises, « l’inversion de la hiérarchie des normes » substitue au cadre juridique général un état d’exception propre à chaque entreprise.
Face à l’état d’urgence on peut dénoncer et supplier ou bien prendre acte et déployer son propre état d’exception : «  Ah ! Vous vous êtes affranchis des lois dont vous prétendez tirer votre autorité ! Et bien nous aussi, figurez-vous ! »
Dès lors, l’émeute, le blocage et l’occupation forment la grammaire politique élémentaire de l’époque. Au printemps 2016, si à Marseille la CGT a dégainé les tonfas contre les « jeunes », au Havre elle a déclaré qu’à chaque fois qu’un étudiant serait convoqué au commissariat, le port s’arrêterait. En Haute-Loire, elle a revendiqué le sabotage de câbles des opérateurs téléphoniques. La ZAD de Notre Dame des Landes s’est arrachée au continuum national pour entrer durablement en sécession, prouvant la faiblesse de l’État. La fragmentation est généralisée. Contre la possibilité du communisme se dresse une hydre à deux têtes qui affectent d’être ennemies : le programme de restauration fasciste de l’unité et la puissance mondiale des marchands d’infrastructures pour qui l’effritement des institutions est parfaitement rentable.

La politique rend vide et avide. L’agir politique n’est pas une question de parole mais de gestes. Plus qu’un mouvement social, le printemps 2016 fut bel et bien un conflit politique, au même titre que 1968, une suite ininterrompue de débordements, un refus d’être gouverné.
Les auteurs constate une passion spécifiquement française pour l’institution provenant d’une défiance proprement chrétienne pour la vie, d’un appétit glouton de contrôler.
Avec la destitution, il s’agit de rompre avec la fatalité qui condamne les révolutions à reproduire ce qu’elles chassent, d’échapper au piège illusoire du pouvoir constituant substitué au pouvoir constitué. La destitution ne projette pas de s’emparer du pouvoir mais de s’en dégager. Les acteurs de Podemos voulaient prendre le pouvoir mais c’est le pouvoir qui les a pris. Les mouvements citoyens qui ont gagné la mairie de Barcelone ne peuvent rien. Il faut donc détruire le monde du capital dans une complicité qui permette d’en construire, d’en inventer d’autres. Il n’est pas question d’un nouveau contrat social, mais d’une nouvelle composition stratégique des mondes. Le geste destituant est donc à la fois désertion et attaque, élaboration et saccage.

Le salariat de nous a pas affranchis de l’esclavage, il est la prolongation et le redoublement des rapports de servitudes antérieurs. Il permet de vivre en éludant la question du sens de la vie. Pour le capital, la désagrégation de la société salariale est une opportunité de réorganisation : à la figure du Travailleur succède celle du « Crevard » car pour garder le contrôle, il faut que l’argent manque partout. Chacun devient une entreprise, une créature optimisatrice, un « capital humain ».
De même que l’accumulation monétaire est la remise à plus tard de toute jouissance effective, chaque instant, dans un mode de « monnaie humaine », est vécu comme un renoncement à tous les autres possibles : être ici c’est ne pas être partout ailleurs (où notre smartphone nous signale que la vie est tellement plus intense), aimer c’est sacrifier l’ensemble des amours possibles,… S’il faut sortir de l’économie c’est donc aussi pour vivre, pour être présent au monde. Pour cela, il est nécessaire de s’organiser. Non pas se réfugier dans l’économie sociale et solidaire qui n’est qu’un filet juridique pour rattraper les fuyards mais « trouer » les structures, développer un maquis derrière des paravents légaux, pour étendre une conjuration internationale dans le seul but de détruire le capital.

Plus l’ordre social perd de son crédit, plus il arme sa police. Celle-ci est devenu le kit de survie, le respirateur ambulant du gouvernement. Mais si une intervention policière produit plus de désordre qu’elle ne rétablit d’ordre, elle cesse d’être utile. Elle est destituée.

Il n’y a pas de place pour l’innocence dans ce monde mais seulement le choix entre deux crimes : celui d’y participer ou celui de le déserter et de l’abattre.

Le communisme
remonte à la plus haute antiquité. Dans Le Livre des psaumes on peut lire : « La terre sera commune à tous et il n’y aura plus ni murs ni frontières… Tous vivront en commun et la richesse deviendra inutile… Et il n’y aura plus ni pauvres, ni riches, ni tyrans, ni esclaves, ni grands, ni petits, ni rois, ni seigneurs, mais tous seront égaux. » Le communisme n’est pas une organisation économique supérieure de l’économie mais sa destitution.
Une société est toujours une alliance d’intérêts. Par delà la fragmentation, la désagrégation, le Comité invisible propose une recomposition, un agencement, une continuité entre fragments ressentie comme communauté, de la même manière que l’expérience de la rencontre véritable découpe en nous un domaine propre où se mêlent indistinctement des éléments du monde, de l’autre et de soi. Ce qu’il nomme « cortège de tête » est la synthèse de tout cela. Le communisme est la détotalisation générale plutôt que la socialisation de tout. Il n’est pas une finalité mais un chemin. C’est l’intelligence de la situation qui unira transversalement l’ensemble de ce qui déserte la société en un parti historique.


Alors que le pouvoir, désavoué, discrédité comme jamais, cherche par ses chantages et ses épouvantails habituels à rattraper ceux qui lui échappent, ce livre dénote dans le débat médiatique étriqué actuel mais fera écho et alimentera nombre de questionnements. Paru très judicieusement la veille du premier tour des élections présidentielles, il vient à point pour élargir le champ des réflexions. Il ne s’agit pas de chercher là comme ailleurs une vérité mais d’ébranler nos certitudes et nos habitudes de pensées. À lire de toute urgence !





MAINTENANT
Le Comité Invisible
162 pages – 9 euros
La Fabrique Éditions – Paris – avril 2017
http://www.lafabrique.fr/



Des mêmes auteurs :

À NOS AMIS

1 commentaire:

  1. Oui, on peut parler d'un "communisme primitif" comme vous le soulignez. Dans le sens de "communalisme" et non communautarisme. Puis-je me permettre de vous proposer, en complément de lecture, la lettre aux ouvrier d'Europe de l'Ouest par Pierre Kropotkine écrite le 28 avril 1919 et que Résistance71 à traduit pour la 1ère fois, et sauf erreur, et que j'ai mis en version PDF ► https://jbl1960blog.wordpress.com/2017/04/28/lettre-aux-ouvriers-deurope-de-louest-pierre-kropotkine-dmitrov-russie-le-28-avril-1919/ Car Kropotkine, y fait une analyse et une critique de la révolution bolchévique d'une grande fulgurance.
    Par ailleurs, je peux également vous proposer l'analyse du Pr. Sutton (en format PDF et en français) du financement par Wall Street de la Révolution Bolchévik et de la montée en puissance d'Hitler ► https://jbl1960blog.wordpress.com/2017/04/23/pr-antony-c-sutton-en-francais-par-resistance71-versions-pdf-par-jbl1960/

    Je suis parfaitement d'accord avec vous qu'il faut élargir le champ des réflexions notamment avec des lectures appropriées comme nous l'avons proposés avec R71 pour un mouvement abstentionniste politique ► https://jbl1960blog.wordpress.com/2017/04/25/appel-conjoint-pour-un-mouvement-abstentionniste-politique/ Pour beaucoup, nous sommes Sans-dents, pour autant, nous ne sommes pas sans cervelle ; Fraternellement ; JBL1960

    RépondreSupprimer