5 février 2017

ÉVOLUTION & RÉVOLUTION


Banni pour avoir participé à la Commune, le géographe Élisée Reclus (1835-1905) s’interroge, lors d’une conférence prononcée à Genève en1880, sur les transformations sociales, le progrès, le pouvoir, les institutions. Il explique que l’évolution est le mouvement infini de tout ce qui existe, la transformation incessante de l’univers et de toutes ses parties.

Des révolutions, astronomiques, géologiques ou politiques se succèdent par myriades dans l’évolution universelle. Ces deux notions ne s’opposent donc pas alors qu’en dehors de la science, des hommes timorés que tout changement emplit d’effroi, considèrent  l’évolution comme un développement graduel, continu, au contraire de la révolution qui implique de brusques bouleversements. Ils n’aiment le progrès qu’en général et s’ils trouvent la société actuelle mauvaise, malgré tout acceptent de la conserver si elle leur offre leur part de richesse, de pouvoir ou de bien-être.
Certains croient à l’évolution des idées et rêvent de la société future en espérant son avènement par miracle, sans les craquements de la rupture entre le monde passé et le monde futur. Ils ont le désir sans la pensée.
Certains se dévouent et se limitent à une seule transformation sociale par étroitesse d’esprit ou pour se donner bonne conscience sans danger pour eux-mêmes. Pourtant, tous les progrès, sociaux et politiques, moraux et matériels, de science, d’art ou d’industrie, sont solidaires.

L’évolution et la révolution sont les deux actes successifs d’un même phénomène. Chaque transformation est contrariée par l’inertie du milieu. La révolution est d’autant plus puissante que la résistance est plus grande. Élisée Reclus, comparant sans cesse le développement des sociétés et celui de l’environnement, prend ici l’exemple d’une rivière dont un obstacle entrave le libre écoulement jusqu’à ce que la pression accumulée emporte le barrage. Il fait l’amer constat que « de révolution en révolution, le cour de l’histoire ressemble à celui d’un fleuve arrêté de distance en distance par des écluses. »
De même, si dans la nature tout est en mouvement perpétuel, il peut y avoir progrès comme recul. Et l’histoire nous enseigne que lorsqu’une aristocratie accapare terre, capitaux, pouvoir, sans que le ressort de la révolte ne s’y oppose, la décadence approche. Toutes les révolutions ont été doubles : si elles ont fait disparaître une oppression, elles ont aussi très vite été confisquées par quelques-uns.

Élisée Reclus défend une révolution générale. Anarchiste, il se déclare ennemi de la religion car il repousse l’autorité du dogme, de la famille car il souhaite la suppression du trafic matrimonial, de la propriété car il veut supprimer l’accaparement de la terre et de ses produits pour les rendre à tous, de la patrie car il ne hait point l’étranger mais le voit en frère. Pour parvenir à ce but, il veut débarrasser l’homme de son ignorance afin qu’il puisse bien diriger son action et l’encourage à ne plus tolérer de maître car toute obéissance est une abdication. Il lui conseille de se méfier de tout pouvoir déjà constitué ou seulement en germe et accuse toutes les institutions, comme l’armée et la magistrature, d’être autoritaires, abusives et malfaisantes.
La terre est dès maintenant suffisamment riche pour subvenir abondamment à tous les besoins de l’humanité. La misère n’est pas fatale au contraire de ce qu’affirment les « ventrus » pour faire accepter leur infortune aux malheureux. Les hommes croissent en nombre plus rapidement que les subsistances et une élimination annuelle des individus surnuméraires serait indispensable. Cette terrible loi de Malthus a été formulée comme une vérité mathématique pour enfermer la société dans les mâchoires de son syllogisme. La faim n’est pas seulement un crime mais une absurdité puisque les ressources dépassent deux fois les nécessités de la consommation. Tout l’art de la répartition, livrée au caprice  individuel et à la concurrence effrénée des spéculateurs et des commerçants, consiste à faire hausser les prix, en retirant les produits à ceux qui les auraient pour rien et en les vendant à ceux qui les peuvent payer cher.
Un autre mensonge a remplacé celui de la religion. Les économistes affirment que le labeur est à l’origine de la fortune alors qu’elle est le fruit du travail des autres. Ils en appellent à Darwin pour invoquer le droit du plus fort contre les revendications sociales. Élisée Reclus répond que si l’évolution se fait dans le sens de la justice, les travailleurs qui ont pour eux le droit et la force, peuvent s’en servir pour faire la révolution au profit de tous. Les privilégiés s’appuient sur une armée de pauvre auxquels ils enseignent la « religion du drapeau » et qui peut aisément être désorganisée et retournée. Aucun idéal humain n’est à espérer de la République, forme gouvernementale. Le pouvoir n’est que l’emploi de la force.
Déjà le 1er mai est célébré d’un bout à l’autre de la terre au cri de « Travail des huit heures ! ». Une Internationale des opprimés est en route. Plus les travailleurs auront conscience de leur nombre et de leur force, plus les révolutions seront pacifiques. Alors, l’évolution et la révolution se confondront en un même phénomène. « C’est ainsi que fonctionne la vie dans un organisme sain, celui d’un homme ou celui d’un monde. »


La présentation d’Olivier Besancenot apporte un éclairage historique sur l’importance de ce texte comme défense de la Commune, sur la prémonition d’Élisée Reclus de l’importance du mouvement réformiste qui n’a pourtant pas encore été formulée.


Le texte de Sylvio Gallo, philosophe brésilien, analyse le paradigme anarchiste et la philosophie de l’éducation, dans une grande clarté. Il fait l’objet d’un compte-rendu propre :

ANARCHISME ET PHILOSOPHIE DE L’ÉDUCATION



Scientifique autodidacte, Élisée Reclus apporte toujours un point de vue original et intéressant dans ses réflexions politiques.


 
ÉVOLUTION & RÉVOLUTION
Élisée Reclus
Présenté par Olivier Besancenot.
Suivi de « Anarchisme et philosophie de l’éducation » de Sylvio Gallo.
114 pages – 7 euros
Éditions Le Passager clandestin – Paris – juin 2008

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