Le 14 juin 2006, la brutalité de la répression
contre les manifestations des maîtres d’écoles de l’État d’Oaxaca va déclencher
une insurrection populaire qui va organiser un mode de vie communautaire et
affronter le pouvoir pendant plusieurs semaines. Georges Lapierre, témoin des
événements, a rencontré, à leur sortie de prison, des acteurs du mouvement. Il
raconte et analyse avec eux son origine, son déroulement et sa survivance.
Il rappelle qu’à la guerre menée contre l’humanité
par le capitalisme, le génocide contre toute vie sociale autonome, les
zapatistes de l’État de Chiapas voisin, proposent un monde qui contient
plusieurs mondes, une universalité multiple du genre humain. Ils sont moteur
d’un changement, de l’ouverture des cultures, à l’initiative du dialogue entre
les peuples indiens du Mexique.
Les Mexicains sont encore proches de ce qu’ils ont
été amenés à rejeter ou à refouler : leur « indianité ». En
Europe, nous avons abandonné progressivement les usages pour devenir des
conquérants, des prédateurs.
Le gouvernement américain est la principale menace
pour le peuple des États-Unis. L’Organisation mondiale du commerce est un coup
d’État patronal sur les gouvernements nationaux avec la volonté de circonvenir
la démocratie. Les américains du Nord ont désormais donné le nom de démocratie
à ce totalitarisme de type marchand.
La politique mexicaine actuelle est conduite par
deux obsessions : privatiser le pétrole et les terres des territoires
indiens.
Georges Lapierre revient sur la chronologie des
événements d’Oaxaca. Il explique comment en quelques jours les habitants ont
organisé la vacance du pouvoir, se passant, comme ils l’ont toujours fait, de
la tutelle de l’État mais au grand jour, en fermant les bureaux du gouvernement
et reprenant la tradition de l’assemblée comme instance souveraine de prises de
décision et d’initiatives. L’assemblée apparaît alors comme moyen et comme fin
du mouvement social. Ils résistent depuis plus de 500 ans et décident de passer à
l’offensive. C’est d’abord la légitimité du gouverneur Ulises Ruiz Otara, qui
est contestée, puis très rapidement une longue liste de problème depuis les
semences transgéniques jusqu’au Plan Puebla-Panama.
Il insiste sur l’importance des moyens de
communication comme enjeu stratégique et énumère les différentes stations de
radio saisies et le rôle qu’elles ont joué dans le principe du mandar obedeciendo (commander en
obéissant) : comme les assemblée ne pouvaient accueillir un million de
personnes, la radio transmettait une proposition que les gens discutaient et
les leaders devaient ensuite obéir. Au Mexique, les radios communautaires sont
illégales et pourtant, après 2006, 25 ont été installées et tolérées.
La défense du territoire commencé il y a 500 ans, se
poursuit aujourd’hui contre l’agression étrangère des multinationales mais
aussi contre les grands propriétaires terriens et éleveurs de bétail mexicains.
Avec les barricades, c’est la population des villes qui retrouvait un
territoire à défendre. Ce furent des expériences d’auto-organisation et
d’identité débouchant dans le cadre urbain sur une nouvelle conscience :
faire partie d’un peuple et d’une communauté organisée, avec un territoire et
un sentiment commun. La colonia, le
quartier est ce territoire commun qu’il
va falloir défendre de manière collective. L’habitude, comme dans les villages,
de saluer tout le monde avait disparu, accentuant l’individualisation. La
convivialité est réapparue spontanément avec les barricades. Les problèmes sont
alors abordés collectivement, en privilégiant le consensus et non par un vote
de type électoral qui imposerait le choix de la majorité à la minorité.
L’anthropologue indien Floriberto Diaz définit la communalité, essence du mode de vie indien, selon quatre
éléments : le territoire, le travail communal (travail commun au bénéfice
de tous), le pouvoir communal qui repose sur la participation à l’assemblée et
les réjouissances communales. Aujourd’hui cette culture est suffisamment
dynamique pour absorber les influences venues du monde occidental. 8O% des
terres dans l’État d’Oaxaca sont communales.
En 2006, la digue qui séparait jusqu’alors le
mouvement autonome indien du monde urbanisé qui caractérise nos sociétés
marchandes, s’est rompue.
Le mouvement autonome mexicain est marqué par
l’adoption d’une identité politique et sociale anticapitaliste et
antisystémique, la recherche d’alliances nationales et internationales, la
transformation des relations entre les genres et les groupes d’âges,
l’appropriation régionale du territoire, la protection de l’environnement.
Malgré l’écrasement des barricades et la répression,
des peuples, des organisations, des collectifs, des habitants des quartiers
continuent la lutte. Le mouvement s’est engagé sur le chemin d’une
transformation radicale de la société, une transformation nourrie des savoirs
ancestraux bafoués depuis 500 ans. Par exemple, les caravanes de solidarité, le
Sentier du Jaguar pour la génération de
notre mémoire, ont parcouru différentes régions de l’État d’Oaxaca. Des
jeunes citadins sont allés à la rencontre des peuples et des communautés en
résistance pour échanger des expériences de lutte et voir comment se soutenir
mutuellement. Il ne s’agissait pas d’aller se rendre compte des problèmes et
ensuite de les dénoncer mais d’ouvrir une perspective de réorganisation et
d’articulation.
Pourtant, le pouvoir qui veut imposer ses
mégaprojets néolibéraux, comme ceux du plan Puebla-Panama et d’autres, liés aux
transnationales, se prépare à une guerre de basse intensité, soutenu par une
alliance militaire avec les États-Unis, déverse sa propagande et ses calomnies
en direction des peuples et des lutteurs sociaux traités de terroristes,
d’ennemis intérieurs.
Ces entretiens rendent compte du mouvement social de
l’État d’Oaxaca dont on entend si peu parler. Ils ont le mérite de briser ce
silence aussi efficace que la répression pour cacher des expériences, des
événements qu’il faut au contraire rapporter et diffuser. Retenons aussi que
les gens deviennent dangereux pour l’ordre lorsqu’ils commencent à communiquer.
LA VOIE DU JAGUAR
Conversations de Georges Lapierre avec Ruben
Valencia et David Venegas sur le mouvement social dans l’État d’Oaxaca au
Mexique.
98 pages – 8 euros
L’Insomniaque éditeur – Montreuil – novembre 2008
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