3 février 2026

LE PROCÈS PAPON

« Archétype français du Schreibtischtäter, ce “criminel de salon“ que la presse allemande a défini au moment du procès Eichmann (1961) et de celui de Frankfort (1963-1964) », comme le résume Johann Chapoutot dans sa savante préface, Maurice Papon n’est pas Klaus Barbie, le nazi tortionnaire jugé à Lyon en 1987, ni Paul Touvier, le « milicien psychopathe », jugé à Versailles en 1994, mais un « simple » fonctionnaire du régime de Vichy. Après avoir assisté pendant six mois à son procès en 1997, pour la Ligue des Droits de l’homme, à Bordeaux, Jean-Jacques Gandini, devenu avocat pour défendre les exclus, en livre le récit.

Le 6 mai 1980, Le Canard enchaîné publie à la une un ordre de réquisition de la gendarmerie « pour escorté un convoi d’israélites transférés du camp de Mérignac au camp de Drancy », daté du 1er février 1943, signé du secrétaire général de la préfecture, qui n'est autre que le ministre du Budget du gouvernement Barre. Depuis près de quarante ans, Michel Slitinsky n’a de cesse de retrouver ceux qui ordonnèrent l'arrestation et la déportation de sa famille. Un universitaire, Michel Bergès, lui a transmis des documents issus des cartons du Service des questions juives et de la préfecture sous Vichy, entassés au cinquième étage des archives départementales. Il les a transmis à l’hebdomadaire.
Des victimes saisiront la justice, en décembre 1981. L’instruction durera seize ans. Papon répondra, en 1985, par une plainte pour dénonciation calomnieuse, qui fera l’objet d’un non-lieu en juin 1995. L’auteur revient sur la chronologie de cette procédure « anormalement longue », émaillée de recours, jusqu’à l’ouverture, devant la cour d’assises de Bordeaux, le 8 octobre 1997. Le 10, alors que le procureur général admettait que son état de santé était compatible avec son maintien en détention, la cour ordonne sa mise en liberté. Brusquement ragaillardi, il passe son week-end dans un hôtel de luxe à festoyer et sabler du champagne.
L’auteur rappelle la définition de la complicité de crimes contre l’humanité, selon l’article 6c des statuts du Tribunal militaire de Nuremberg, qui consacre la supériorité du droit international sur le droit interne et bat en brèche deux règles qui fondent notre droit : la non-rétroactivité des lois et la responsabilité individuelle. La transcription dans le droit français, en 1964, les déclarent imprescriptibles. 
L’auteur revient ensuite sur la carrière de l’accusé. Secrétaire général de la préfecture de police de Paris lorsque des policiers ouvrent le feu contre des manifestants algériens, le 14 juillet 1953, faisant 7 mort. Promu inspecteur générale de l'administration en mission extraordinaire (Igame), en 1956, pour la région de Constantine.
Un long chapitre est consacré au Régime de Vichy et à l'évolution des dispositions antisémites – avec l’aval du Conseil d’État –, afin de restituer au mieux le contexte : « C'est un véritable régime d’”apartheid à la française“ qui est mis en place par la propre volonté de Vichy ». René Bousquet, secrétaire général pour le police adresse aux préfets ses nouvelles directives qui mettent en place les arrestations et les déportations. Un seul démissionnera : François Martin, celui du Tarn-et-Garonne.
Maurice Papon suit Maurice Sabatier à la préfecture de la Gironde, la plus importante de la zone occupée. Dès lors, disposant de la délégation sur un certain nombre de services, il ne peut dégager sa responsabilité personnelle à partir du moment où il signe des documents. Jean-Jacques Gandini décrit la « routinisation de l’exceptionnel ». Papon est poursuivi pour dix convois de personnes d’origine juive – 1410 au total – partis de Bordeaux entre juillet 1942 et mai 1944. Il s'avère que non seulement il exécute les ordres allemands sans se poser de questions, mais envoie aussi des personnes non concernées par la catégorie visée (par exemple Léon Librach, français considéré comme « étranger » pour justifier son transfert). Son zèle transparaît, souvent au-delà des instructions de Vichy, dans toutes ces opérations, de la constitution des listes à la supervision. Ainsi, il fera rechercher et rapatrier sur Bordeaux les enfants disséminés dans le département, y compris ceux qui ont changé d'adresse, suivis par le Service aux questions juives (SQJ). Sa défense est à la peine, car il aurait été simple de prétendre alors ne pas les avoir retrouvés. Mais il fallait avant tout remplir les trains pour réaliser les quotas. Une catholique, reconnue « non juive », Marie Reille, est déportée a Auschwitz puis renvoyée en France. Elle portera plainte en décembre 1944 contre Papon et Pierre Garat, responsable du SQJ, mais son courrier lui revient avec la mention « immunité préfectorale ».
L’auteur réfute les affirmations de ceux qui prétendent ne rien avoir su de la solution finale. Il soutient que « Papon savait » et conteste la réalité de ses prétendues actions de résistant. Il explique également « l’épuration manquée », à la Libération, qu’il justifie par le besoin de De Gaulle d’une administration en place pour remettre le pays en route, éviter un gouvernement militaire américain et empêcher les communistes, forts de leur poids au sein du Conseil national de la Résistance, de prendre le pouvoir. Celui-ci sait que la Résistance locale est un nœud de vipères et ne peut compter que sur Papon, qui lui « offre » la police. « Le 6 décembre la commission d’épuration auprès du ministère de l'intérieur confirme son maintien en poste, alors qu'il était contraire à la doctrine de conserver un fonctionnaire de Vichy sur place, et Papon en est le seul exemple. » « La raison d’État prime au nom de la continuité de l’État. » De plus, la question juive n’est pas d’actualité.

Après les plaidoiries de ses trois avocats, Papon prend la parole pour se présenter comme « victime expiatoire et conjuratoire ». Il prévient des conséquences d'une telle « mise en cause abusive de la responsabilité des fonctionnaires et des magistrats sur les fonctions de l'État » et craint que bientôt « les charters de africains donnent lieu à procès pour crimes contre l'humanité, sous prétexte que les expulsés ont été décimés à leur arrivée sur leur terre ». Il a aussi dit et redit que « si c'était à refaire, je le referais ! ». « Il n'y a pas de crise de conscience lorsqu'on obéit aux ordres du gouvernement. »
Le jeudi 2 avril 1998, à 9 heures du matin, il est condamné à dix ans de réclusion criminelle, sans que la complicité d’assassinat soit retenue. La fuite, les recours, la détention et différentes péripéties sont également rapportés.

Jean-Jacques Gandini ne livre pas une stricte chronologie du procès Papon mais réalise plutôt un dossier plus digeste, avec chapitrage thématique. Il tente d’en tirer un enseignement plus général : « Quelles que soient les circonstances, tout individu doit conserver sa capacité de choix de dire non. Conformisme et servilité anéantissent la conscience. L'obéissance passive du fonctionnaire n'est pas de mise lorsque “l’ordre donné est manifestement illégal“ selon les propres termes du statut des fonctionnaires, et doit céder le pas au “devoir d’alerte“. » En conclusion, il cite l’historien américain Robert Paxton : « Non, ce n'est pas parce qu'il y a eu Hitler ou Pétain que nous avons eu des hommes comme Papon, mais parce qu'il y a eu des milliers d’hommes comme Papon que nous avons eu Hitler et Pétain. » Et c’est bien là l’intérêt de cet ouvrage, outre son apport historique, et que rappelle l’article 8 du statut du Tribunal de Nuremberg : l'obéissance à un supérieur hiérarchique ne décharge personne de sa responsabilité.

Enfin, un ultime chapitre évoque son rôle dans « la Nuit de cristal de la police parisienne », le 17 octobre 1961.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

LE PROCÈS PAPON
Histoire d'une ignominie ordinaire au service de l'État
Jean-Jacques Gandini
Préface de Johann Chapoutot 
Postface d’Arié Alimi
140 pages – 12 euros
Éditions Le Passager clandestin – Paris – Avril 2025
www.lepassagerclandestin.fr/catalogue/essais/le-proces-papon/


Voir aussi :

LA RAFLE DU VÉL’D’HIV

OPÉRATION ÉTOILE JAUNE

LA POLICE DE VICHY

1953, UN 14 JUILLET SANGLANT

LA BATAILLE DE PARIS - 17 octobre 1961

ICI ON NOYA LES ALGÉRIENS

LE SILENCE DU FLEUVE




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