15 novembre 2017

MAIN BASSE SUR LA TERRE - Land grabbing et nouveau colonialisme

Lors de la crise alimentaire de 2007-2008, les prix des denrées de première nécessité se sont mis à flamber. Le land grabbing est apparu, pratiqué par des États soucieux de garantir la sécurité alimentaire de leur population, des financiers avides de nouveaux profits. Stefano Liberti reconstitue la filière, interroge tous les protagonistes, des gouvernements aux petits paysans en lutte.
 
L’Éthiopie a entamé en 2007 un vaste plan de location à long terme d’une partie de ses terres à des investisseurs étrangers. Un million d’hectares sont déjà concernés et rapidement trois fois plus (soit la superficie de la Belgique) pour des loyers dérisoires : 4 à 16 euros par hectares et par an et même 0,60 euros à la frontière avec le Soudan. C’est l’un des pays où l’investissement dans l’agriculture est le plus rentable. L’Éthiopie est en train de devenir le « grenier à blé du golfe Persique ».
L’État est le seul propriétaire légitime des terres. Pour se « moderniser » et obtenir des devises étrangères, comme beaucoup, il est prêt à brader ses ressources. Alors qu’il dépend de l’aide internationale pour nourrir sa population, il brade ses terres dans un climat de clientélisme, de faveurs et de délations croisées, entretenant une illusion de transparence en impliquant les instances régionales dans les mécanismes d’attribution, ce qui lui a permis d’échapper aux émeutes et aux débats dans la presse, comme cela s’est passé dans d’autres pays d’Afrique. Les contrats de location et leurs modalités sont négociés en secret. Les seuls chiffres disponibles sont ceux du gouvernement. L’usage de l’eau pour l’irrigation est compris dans le prix de location.
Le groupe indien Karuturi, par exemple, cultive des roses pour l’Europe, de l’huile de palme pour les marchés indiens et africains sur des terres pour lesquelles elle ne paiera pas de loyer pendant six ans, puis 0,60 euros par hectare les 84 années suivantes, alors qu’en Malaisie ou en Indonésie, il lui en coûterait… 300 euros !


Après la première crise pétrolière, les pays de l’OPEP qui pouvaient certes fermer le robinet du pétrole, étaient vulnérables face à des mesures de rétorsion sur leurs importations alimentaires. L’Arabie Saoudite, un des pays les plus dépendants du cartel, mis en œuvre à partir de 1978 un programme de soutien à la production de blé : la tonne était achetée par l’État 933 dollars au producteur alors que le prix réel était de 165 dollars. Le pays fut même le sixième exportateur mondial en 1992 ! Mais, épuisant ses ressources en eau, cette politique fut progressivement abandonnée, préférant de nouveau importer. La crise alimentaire de 2007-2008 a envoyé un nouveau signal d’alarme : même avec des fonds illimités, ils pouvaient être trahis par le marché. On s’orienta alors vers « l’externalisation contrôlée » : 620 millions d’euros ont été prêtés aux investisseurs saoudiens pour explorer les marchés étrangers.
Contrairement à ce que prétend une certaine idée reçue, la Chine n’a pas de stratégie globale d’externalisation contrôlée. Les coûts de transports seraient trop élevés et l’instabilité des pays où les habitants meurent de faim, un risque trop grand.

Stefano Liberti rencontre aussi le responsable de la sécurité alimentaire du Qatar qui a précédemment travaillé pour la FAO et la Banque Mondiale. Il parle d’une approche équilibrée, d’une augmentation de la production équitablement répartie entre exportation, consommation et marché local, entre investisseurs du Golfe et agriculteurs africains.
L’auteur présente aussi une expérience d’hydroponie, culture hors-sol : les plantes se développent à une vitesse record, plongées dans une solution de sels minéraux hautement nourrissante. Testée en Arabie saoudite, elle a le défaut de n’être pas suffisamment « éblouissante », au contraire des champs de blé en plein désert !

Le land grabbing est un nouveau colonialisme car les institutions internationales, comme la Banque mondiale et le FMI, poussent les gouvernements à privatiser et à ouvrir les marchés aux fonds spéculatifs, aux grandes multinationales, aux fonds de pension. L’accaparement provoque la faim. Après la chute des subprimes au cours de l’été 2007, les acteurs du secteurs financiers ont cherché de nouvelles sources de profits et se sont mis à investir dans les « valeurs refuges » : or, pétrole, produits alimentaires. Des groupes étrangers ont ainsi acquis au moins 45 millions d’hectares de terre, souvent dans le plus grand secret. Ainsi, en 2008, le gouvernement de Madagascar à cédé gratuitement au groupe coréen Daewoo, contre promesse d’embauches, la moitié des terres arables du pays pour 99 ans pour y cultiver maïs et huile de palme.
« Les investisseurs qui assurent vouloir nourrir la planète se réjouissent de la pénurie de nourriture, car c’est cette pénurie qui fera grimper leur chiffre d’affaire. » « Les exploitations à grande échelle privent les petits paysans de terres, d’eau et de débouchés. »


Stefano Liberti raconte la naissance de Chicago, de ses abattoirs, de sa chambre de compensation. Au départ, un système d’assurance permet au producteur de vendre sa récolte à un prix négocié avant même les semis et aux acheteurs de programmer ses investissements, lui permettant d’avoir une marchandise à date et prix fixés. Ces contrats à terme ont été instaurés pour stabiliser le marché : producteurs et acheteurs compenseront sur le marché virtuel leurs pertes sur le marché réel, ou vice versa. Mais, paris sur la valeur du produit, donc de nature spéculative, ils l’ont bien souvent déstabilisé. Ainsi, entre 2006 et 2008, le prix du blé et du riz a cru respectivement de 136 et 217%, provoquant des émeutes de la faim dans le monde entier.

Pour se libérer de leur dépendance au pétrole, les États-Unis se sont lancés en 2006 dans la production de biocarburants, en particuliers de l’éthanol, produit à partir du maïs, détourné de fait de la consommation alimentaire et dont les prix s’envolent. Mais son bilan énergétique est médiocre et même si l’intégralité de la surface cultivable du pays y était consacrée, seul 16% des besoins  des consommateurs américains seraient satisfaits.
Au Brésil, la production d’agrocarburant a commencé dans les années 1970, à partir de la canne à sucre au rendement énergétique plus élevé que celui du maïs. En 1986, 90% des véhicules fonctionnaient à l’éthanol. Mais cela a entrainé l’expropriation de millions d’hectares de terres au profit des multinationales de l’agrobusiness.


Dans cette enquête, Stefano Liberti a étudié la globalité de la filière agro-alimentaires dans tous ses aspects. Nous n’avons rapporté que les conclusions de ses nombreuses rencontres. Deux visions du monde s’affrontent : ceux qui cherchent à investir à n’importe quel prix et ceux qui tentent de survivre. « Le land grabbing est avant tout une vaste tromperie pour des paysans qui se voient enlever leurs terres par des procédés autoritaires. » Une véritable forme de « néocolonialisme » est à l’œuvre dans les campagnes du sud de la planète. Les principaux responsables de ce bradage tous azimuts des terres sont les gouvernements nationaux qui troquent les ressources de leur pays contre une poignée de devises forts.



MAIN BASSE SUR LA TERRE
Land grabbing et nouveau colonialisme
Stefano Liberti
Traduction de Rosalie Delpech
Préface de Luc Lamprière, directeur général d’Oxfam France
224 pages – 15 euros
Éditions Rue de l’échiquier – Collection « Diagonales » – Paris – Mars 2013

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