1 octobre 2018

RADICALISATION EXPRESS - Du gaullisme au Black Bloc

Alors qu'il n'a jamais participé à une manifestation de sa vie, Nicolas Fensch, informaticien de 39 ans, assiste aux provocations violentes et injustifiées de la police contre les manifestants opposés à la loi travail. Sa colère ne trouve dès lors à s'exprimer que dans le cortège de tête. Il prend la parole aujourd’hui pour raconter son parcours jusqu’au geste pour lequel il a été condamné dans « l’affaire du Quai de Valmy ».

Fils d’un ingénieur dans le nucléaire et d’une hôtesse de l’air, petit-fil d’un colonel, il arrête tôt ses études pour rentrer chez les Compagnons du Devoir, tout en militant au RPR, se reconnaissant dans la branche du gaullisme social représentée par Philippe Seguin. Après son service militaire, il s’oriente vers l’informatique et travaille comme consultant dans différentes sociétés, découvrant la violence du monde de l’entreprise. À la limite du burn-out, il se retrouve au chômage. « J’ai passé quinze ans dans cet univers-là fait de violence psychique, sans me poser beaucoup de questions sur ce qui me poussait à le faire si ce n’est le salaire et une idée de la vie aussi pauvre que largement partagée. » En 2012, il a voté pour Mélenchon, seul à parler du monde du travail comme il le connait. Il n’a jamais mis les pieds dans une manifestation jusqu’au 28 avril 2016. Il doit alors faire marcher vingt minutes par jour sa mère, victime d’un AVC, et décide d’en profiter pour rejoindre un bout du cortège qui défile entre Italie et Nation. Immédiatement, tous les deux sont choqués par le déploiement policier incompréhensible. Lorsque le cortège est bloqué, coupé et recouvert de gaz lacrymogène par les CRS au milieu du pont d’Austerlitz, sa foi dans les valeurs et les institutions républicaines s’effondrent. Les compte-rendus des médias n’évoqueront aucunement « le dispositif complètement disproportionné, l’encadrement resserré du cortège, le gazage systématique, indifférencié et totalement gratuit des manifestants » mais uniquement « les attaques subies par la police » qui ne sont que les conséquences de ces provocations, comme il a parfaitement pu le voir. Afin de vérifier si des circonstances particulières ont pu lui échapper, il participe à la manifestation du 1er mai et tombe dans « un véritable guet-apens » tendu par la police et l’État. Pour séparer les « bons » des « mauvais » manifestants, le cortège de tête où il se trouve est pris en nasse, gazé, matraqué. « Il ne s’agit pas d’arrêter des individus soi-disant dangereux, il s’agit de marquer les corps, de faire mal, indistinctement, pour faire passer l’envie de revenir. Ça dure une bonne heure, c’est de la folie. » « Le rôle de la police n’est-il pas le maintien de l’ordre ? À quoi cela rime-t-il quand ils génèrent plus de désordre qu’autre chose ? » Il comprend que la police produit des « situations insupportables » qui provoquent en retour une violence qu’il considère comme légitime, que les médias contribuent à « criminaliser le mouvement aux yeux de la population ». Sa colère est complète lorsqu’il se renseigne sur la loi Travail et les revendications des manifestants. Il partage leur sentiment de trahison face à un gouvernement qui applique l’inverse de ce pour quoi il a été élu.
Dès lors, il participera aux manifestations suivantes au sein du cortège de tête qui lui apparait comme « la réponse populaire à un gouvernement qui fait ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut, et qui utilise sa police comme le bras armé de sa politique nauséabonde ». « Le cortège de tête et ses pratiques insurrectionnelles ne sont pas le fruit d’ados attardés à la recherche de sensations fortes, comme essayent de le faire croire les médias. C’est la réponse à une situation. À un moment. À un moment historique bien particulier. » « Quand le vote est bafoué, que les politiciens font ce qu’ils veulent sans se soucier de l’avis de la population, quand on n’a plus aucun moyen d’exprimer son opinion, la rue devient le seul moyen pour se faire entendre. »

Il raconte cette journée du 18 mai : la privatisation de la place de la République où se réunit Nuit Debout depuis presque deux mois, par un syndicat policier accompagné d’élus du Front National, la contre manifestation dans laquelle il se trouve, refoulée, réprimée sans aucune raison, jusqu’à ses coups de tige en plastique contre la voiture de police puis contre les bras du policier qui repart en trottinant. Il ne cherche pas à minimiser son geste mais à lui donner sa juste valeur. « Les affrontements entre la police et les manifestants, même si les mutilations que nous subissons sont réelles, restent avant tout de l’ordre du symbolique. Personne ne cherche à « tuer du flic », ça n’a pas de sens et ce n’est pas ce que cherche les gens, ce n’est pas ce que je cherche. Il s’agit de faire reculer l’État, en combattant un projet de réforme ou dans la rue, en affrontant son bras armé qu’est la police. » L’emballement médiatique de la scène dans les jours qui suivent, alimenté par les discours de Manuel Valls qui cherche à réaffirmer l’autorité de l’État, lui parait totalement disproportionné.
Les enquêteurs qui viennent l’arrêter chez lui, dans son appartement de 70m2 refait à neuf, sont perplexes face à son dressing empli de costumes-cravates, sa bibliothèque sans aucun ouvrage de littérature gauchiste qu’ils s’attendent à trouver, sa tenue de franc-maçon. Ils lui glissent qu’il est « une énigme ».
Sa garde à vue, sa détention préventive, son procès, sont l’occasion d’observer le fonctionnement de la justice et du système pénitentiaire, les humiliations subies par tous ceux qui y sont confrontés. « La  prison, soit elle détruit, soit elle enfante des gens en colère. » Il passera treize mois en prison avant d’en sortir, avec un bracelet électronique. Condamné à cinq ans de prison dont deux et demi fermes, c’est surtout la publication de son nom dans la presse qui lui causera le plus grand tord. Si son CV anonyme envoyé par son employeur à des clients est retenu pour des entretiens, ceux-ci sont annulés lorsque son nom est communiqué.

Ce témoignage déconstruit totalement la tentative de création d’un « ennemi intérieur » par l’État, tant le parcours et le profil de son auteur contredit la figure du « casseur » fabriquée par les médias. L’analyse patiente et honnête de sa prise de conscience, de sa colère, de son sentiment d’impuissance face à un État sourd, violent et tout puissant, renvoie à des sentiments partagés par beaucoup.





RADICALISATION EXPRESS - Du gaullisme au Black Bloc
Nicolas Fensch, avec Johan Badour
138 pages – 13 euros
Éditions Divergences – Paris – Septembre 2018
https://www.editionsdivergences.com/

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