24 octobre 2019

CALIBAN ET LA SORCIÈRE - Femmes, corps et accumulation primitive

Silvia Federici revisite la transition entre le féodalisme et le capitalisme, sous l’angle de l’histoire des femmes, du corps et de l’accumulation primitive. Moment de transformation des rapports de travail et des relations de genre, pendant lequel des millions d’esclaves ont alors posé les fondations du capitalisme moderne, tandis que les femmes étaient systématiquement asservies et exterminées par milliers, au nom de la chasse aux sorcières. Elle montre comment « le corps a été pour les femmes dans la société capitaliste ce que l’usine a été pour les travailleurs salariés : le terrain originel de leur exploitation et de leur résistance, lorsque le corps féminin a été exproprié par l’État et les hommes et contraint de fonctionner comme moyen de reproduction et de l’accumulation du travail ».

Le féodalisme n’évolua pas vers le capitalisme. Ce dernier fut la « contre-révolution », la réplique des seigneurs féodaux, des marchands patriciens, des évêques et des papes à un « conflit social pluriséculaire » qui ébranla leur pouvoir, une lutte anti-féodale qui revendiquait un ordre social égalitaire fondé sur le partage de la richesse, le refus des hiérarchies et du pouvoir autoritaire, des rapports entre hommes et femmes plus égalitaires.
Le servage se développa en Europe entre les Ve et VIIe siècles en réaction à l’effondrement du système esclavagiste sur lequel avait était bâtie l’économie de l’Empire romain. Les serfs étaient liés aux propriétaires fonciers, leurs personnes et leurs possessions étaient la propriété de leurs maîtres et leurs vies étaient réglaient par la loi de la maison seigneuriale. Mais les serfs disposaient d’un accès direct aux moyens de leur reproduction :  une parcelle leur était octroyait en échange de corvées, du travail effectué sur les terres des seigneurs. L’accès aux communs leur fournissait des ressources essentielles et favorisait la cohésion et la coopération de la communauté.
Si le seigneur commandait et déterminait les relations sociales des femmes, ces dernières ne dépendaient pas de leurs maris pour leur subsistance puisque la terre était attribuée à l’unité familiale. La division sexuelle du travail était moins prononcée et moins discriminante : tout travail contribuait à la subsistance de la famille.
La société féodale était le théâtre d’une incessante lutte de classe. L’objectif des serfs était de garder le contrôle de leur surtravail et de leurs surproduits, de réduire les temps de corvées, de résister au service militaire en temps de guerre, de lutter contre les impôts et les charges. Des « chartes » leur octroyèrent souvent plus d’autonomie dans la gestion de la communauté du village, apportant parfois de véritables formes d’autogouvernement local. La commutation des services en travail, en paiements en argent fit disparaitre le servage mais endetta les paysans les plus pauvres jusqu’à leur faire perdre leurs terres. La mesure de l’exploitation, la distinction entre le travail pour soi et le travail pour les propriétaires fonciers furent plus difficiles. Les propriétaires purent employer et exploiter d’autres paysans. Le clergé reconsidéra la doctrine aristotélicienne de la « stérilité de l’argent. « L’argent et le marché commencèrent à segmenter la paysannerie en transformant les différences de revenu en différences de classe. » L’accès des femmes à la propriété et au revenu fut réduit, au XIIIe siècle, entrainant souvent l’exode de celles-ci vers les villes. Au XVe siècle, elles constituaient un pourcentage élevé de la population des villes, accédant à une nouvelle autonomie sociale par l’exercice de nombreuses professions, considérées plus tard comme emplois masculins : forgeronnes, bouchères, brasseuses, boulangères, chirurgiennes, maîtresses d’école, obstétriciennes,…
Le prolétariat sans-terre fut le protagoniste, au XIIe et XIIIe siècle, des mouvements millénaristes, spontanés et sans structure organisationnelle, et des mouvements hérétiques, très organisés dans leur autodéfense, la dissémination de leurs idées et de leur programme social. L’hérésie populaire était plus un mouvement de contestation de la cupidité et de la corruption du clergé, des hiérarchies sociales et de l’exploitation économique, aspirant à une démocratisation radicale de la vie sociale qu’une déviation par rapport à la doctrine orthodoxe. C’était l’équivalent de la « théologie de la libération » pour le prolétariat médiéval. Pour éradiquer leur présence, le pape créa « une des institutions les plus perverses qui ait jamais été attestée dans l’histoire de la répression d’État : la Sainte Inquisition », qui brûla des hérétiques par milliers.
Dans la société médiévale, les paysans et les artisans, du fait de la disponibilité des terres et des restrictions protectionnistes à l’entrée des corporations, cherchaient à limiter leur nombre d’enfants, en repoussant le moment du mariage notamment. À la fin du XIVe siècle, avec la catastrophe démographique, conséquence de la peste noire qui, entre 1347 et 1352, tua entre 30 et 40% de la population européenne, et de pénurie de main d’oeuvre en Europe qui s’ensuivit, l’hérésie fut associée à toute forme de contraception (y compris la sodomie !) et l’Église chercha à imposer « un véritable catéchisme sexuel ». Dès le IVe siècle, lorsque le christianisme devint une religion d’État, le clergé identifia « le pouvoir que le désir sexuel donnait aux femmes sur les hommes » et chercha à l’exorciser en associant sainteté à abstinence. Au XIIe siècle, le mariage et le concubinage des clercs fut interdit, et le mariage devint un sacrement. Dans l’Église, les femmes n’étaient rien, tandis que les mouvements hérétiques leur conféraient un statut élevé. Au début du XVe siècle, la figure de l’hérétique devint de plus en plus celle de la femme, les persécutions se détournèrent des hérétiques pour s’en prendre aux sorcières. La décimation de la force de travail augmenta de façon drastique le coût du travail et renforça la détermination des paysans et des artisans à briser les chaînes du régime féodal. Le refus de la rente et des services devint un phénomène collectif.
À la fin du XVe siècle, une contre-révolution assimila les travailleurs masculins en leur procurant du sexe gratuit, déplaçant le conflit de classe en conflit avec les femmes prolétaires. Avec ce « new deal » sexuel, le viol des femmes de classe inférieur fut décriminalisé et la prostitution institutionnalisée à travers l’ouverture de bordels municipaux.

À la fin du Moyen-Âge, l’économie féodale était condamnée, incapable de se reproduire et une société capitaliste ne pouvait en sortir, parce que l’autosuffisance et les salaires élevés fournissaient « de la richesse pour le peuple » et « excluait la possibilité d’une richesse capitaliste », comme disait Marx. En réponse à cette crise, la classe dominante lança une offensive générale pour s’approprier de nouvelles richesses, étendre sa base économique et placer davantage de travailleurs sous sa coupe, par la conquête, l’asservissement, le vol, le meurtre. Dans le « Nouveau Monde » les populations aborigènes furent contraintes au travail, sous les régimes de la mita et du cuatequil. Les condamnés d’Europe étaient transportés vers les colonies et exploités sous contrat de servitude temporaire. En Europe occidentale, les enclosures, la chasse aux sorcières, le marquage, la flagellation et l’enfermement des vagabonds dans des maisons de correction et de travail contribuèrent à l’accumulation primitive à une échelle inédite. Le servage fut réintroduit en Europe de l’Est.
« Avec la disparition de l’économie de subsistance qui prédominait dans l’Europe précapitaliste, l’unité entre production et reproduction, typique de toutes les sociétés reposant sur une production pour l’usage, prit fin. (…) Dans le nouveau régime monétaire, seule la production de valeur pour le marché était définie comme activité créatrice de valeur, alors que la reproduction du travailleur commençait à être perçue comme étant sans valeur d’un point de vue économique, et même cessait d’être prise comme un travail. (…) L’importance économique de la reproduction de la force de travail effectuée dans le foyer et sa fonction dans l’accumulation du capital devint invisible, mythifiée comme aspiration naturelle et qualifiée de « travail de femme ». » Cette division sexuelle du travail accrut la dépendance des femmes par rapport aux hommes, permettant à l’État et aux employeurs « d’utiliser le salaire masculin comme moyen de maîtriser le travail des femmes ».
Dès que la terre fut privatisée, les prix des matières premières qui étaient restés stables pendant deux siècles, augmentèrent, à cause du développement d’un système de marché national et international qui incitait à l’import-export des produits agricoles. En Espagne au XVIe siècle, les prix de la nourriture furent multipliés par huit et les salaires par trois, par exemple, et en France les salaires chutèrent de 60% en un siècle. Alors que l’abondance, de viande notamment, caractérisait le Moyen Âge tardif, l’alimentation des ouvriers, du XVIe au XVIIIe siècle, ne fut plus constituée que de pain. La transition au capitalisme a ainsi initié une longue période de famine pour les travailleurs d’Europe, conduisant à des émeutes, en général déclenchées par les femmes. Les migrations, le vagabondage et l’augmentation des « crimes contre les biens », formes de résistance à la paupérisation et à la dépossession, prirent alors des proportions massives.
 


 Une attaque étatique, véritable campagne contre la culture populaire, fut lancée contre toutes formes de socialisation et de sexualité collectives. La « réforme morale » fut complétée par la privatisation du rapport individuel à Dieu avec l’introduction de la confession dans les zones catholiques. L’enclosure physique fut doublée d’une enclosure sociale avec l’institution de la famille au dépend de la communauté.  L’assistance publique fut introduite, avec des maisons de travail, criminalisant la classe ouvrière.
Alors que les colonisateurs avaient rêvé d’une réserve infinie de main d’oeuvre sur le continent américain, la population avait baissé de 95% en Amérique du Sud un siècle après leur arrivée. À la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe, la population d’Europe occidentale baissa considérablement, d’un tiers en Allemagne notamment. Les États livrèrent « une véritable guerre aux femmes visant clairement à briser leur contrôle sur les corps et la reproduction », en établissant des peines plus dures contre la contraception, l’avortement et l’infanticide, intensifiant la persécution des « sorcières ». Les grossesses furent enregistrées, les exécutions pour infanticides se multiplièrent, les sages-femmes furent marginalisées au profit des docteurs mâles. L’utérus des femmes devint « un territoire public, contrôlé par les hommes et l’État, et la procréation était directement mise au service de l’accumulation capitaliste ». La prostitution fut criminalisée, les femmes expulsées des lieux de travail, organisées pour devenir des « femmes au foyer », la famille reconstruite « comme lieu de production de la force de travail » et de « dissimulation du travail des femmes ». « Dans ce nouveau contrat social/sexuel, les femmes prolétaires remplaçaient pour les travailleurs mâles les terres perdues lors des encolures, devenant leur moyen de reproduction le plus fondamental et un bien commun que tout le monde pouvait s’approprier à volonté. » La pauvreté se féminisa, un nouvel ordre patriarcal fut instauré, un « patriarcat salarié », soumettant les femmes à la double dépendance des patrons et des hommes. Au XIXe siècle, la « famille moderne » se généralisera à toute la classe ouvrière, reposant sur le travail non payé de la femme au foyer, résultat d’un compromis, conclu sous la menace d’une insurrection, entre la garantie de salaires plus élevés permettant d’entretenir une épouse « non-travailleuse » (des lois limitaient le travail des femmes et des enfants dans les manufactures) et un taux d’exploitation plus intensif. Aux XVIe et XVIIe siècles, un tiers de la population féminine en Europe travaillait comme domestique et un tiers de la population rurale restait célibataire.
De nouveaux canons culturels s’élaboraient, extrapolant les différences entre hommes et femmes, engendrant des archétypes, diffamant les femmes de façon obsessionnelle. « La chasse aux sorcières anéantit tout un monde de pratiques féminines, de rapports collectifs et de systèmes de connaissances qui avait constitué le fondement du pouvoir des femmes dans l’Europe précapitaliste, ainsi que la condition de leur résistance dans la lutte contre le féodalisme. Un nouveau modèle de féminité émergea à la suite de cette défaite : la femme et l’épouse idéale, passive, obéissante, économe, taiseuse, travailleuse et chaste. Ce changement s’opéra à partir de la fin du XVIIe siècle, après que les femmes aient été soumises à
« deux siècles de terrorisme d’État. »» Tandis que la réplique à la crise de la population en Europe fut l’assignation des femmes à la reproduction, dans l’Amérique coloniale, la réponse fut la traite. « Le capitalisme n’aurait même pas pu démarrer sans « l’annexion de l’Amérique » par l’Europe » et sans les taux d’exploitation très élevés dans les plantations. La production coloniale établit le modèle du système de gestion de travail, de production tournée vers l’exportation, d’intégration économique et de division internationale du travail. Le sort des prolétaires européens arrivés au Nouveau Monde, engagés en indenture notamment, n’était souvent pas différent de celui des esclaves africains avec qui ils travaillaient. À la fin du XVIIIe siècle, des frontières raciales furent irrémédiablement tracées contre « la possibilité d’une redoutable alliance des opprimés », avec l’instauration du caractère héréditaire de l’esclavage, l’interdiction des mariages entre « Noirs » et « Blancs ». Dans l’Amérique espagnole, la ségrégation suivant les clivages raciaux ne réussit qu’en partie.

Le développement de l’économie capitaliste réifia le corps, « comme réceptacle de la force de travail », « moyen de production », « machine-travail primitive », dans le but de soumettre les prolétaires dépossédés des terres communales aux nouvelles conditions de travail, à leur faire accepter le travail salarié.  Descartes, principalement, contribua à instituer « une division ontologique entre un domaine purement mental et un autre purement physique ». « Dans la philosophie mécaniste, on perçoit le nouvel esprit bourgeois qui calcule, classe, distingue et dégrade le corps dans le seul but de rationaliser ses capacités, ne visant pas seulement à intensifier sa sujétion, mais à maximiser son utilité sociale. »
La conception animiste de la nature qui continuait à prévaloir au Moyen-Âge et qui « ne posait aucune séparation entre matière et esprit, imaginant ainsi le cosmos comme un organisme vivant, peuplé de forces occultes, dont chaque élément était en relation « de communion » avec le reste », fut éradiquer par le rationalisme capitaliste « parce que la magie apparaissait comme une forme illicite de pouvoir et un instrument pour obtenir ce qu’on voulait sans travail ». La prophétie fut remplacer pas le calcul de probabilités, garantissant l’immutabilité du système, un futur à l’image du passé. « Le corps humain et non la machine à vapeur, ni même l’horloge, fut la première machine développée par le capitalisme. » « L’idée de transformer cet être oisif, qui rêvait de la vie comme d’un long carnaval, en un infatigable travailleur, peut avoir semblé une entreprise désespérée. Cela signifiait littéralement « renverser le monde », mais sur un mode totalement capitaliste, où l’inertie face au commandement serait transformée en absence de désir et volonté autonome, où la vis erotica deviendrait vis laborativa, et où le besoin ne s’exprimerait plus que sous la forme du manque, de l’abstinence, et d’une éternelle indigence. »

L’effacement de la chasse aux sorcières, rarement mentionnée dans l’histoire du prolétariat, contribue à banaliser, à dépolitiser l’élimination de centaines de milliers d’entre elles sur les bûchers. Il s’agit pourtant du « « péché originel » du processus d’avilissement subi par les femmes avec l’avènement du capitalisme ». « La chasse aux sorcières fut aussi la première persécution en Europe qui utilisa pour sa propagande tous les médias afin de susciter au sein de la population une psychose de masse. » L’Église catholique et romaine fournit la construction métaphysique et idéologique. L’État prit en charge les exécutions prononcées par l’Inquisition ou les cours de justice laïque. Dans les régions réformées, la collaboration fut plus étroite encore. La chasse aux sorcières fut le premier exemple d’une unification européenne.
« Si l’on regarde le contexte historique dans lequel la chasse aux sorcières s’est déroulé, le genre et l’origine de classe des accusées, ainsi que les effets de la persécution, on est amené à conclure que la chasse aux sorcières en Europe était une attaque contre la résistance des femmes à la progression des rapports capitalistes, contre le pouvoir dont elles disposaient en vertu de leur sexualité, de leur contrôle de la reproduction, et de leur aptitude à soigner. La chasse aux sorcières était aussi un instrument pour la construction d’un nouvel ordre patriarcal où le corps des femmes, leur travail, leurs pouvoirs sexuel et reproductif étaient mis sous la coupe de l’État et transformé en ressources économiques. » Il y a continuité entre la chasse aux sorcières et les plus anciennes persécutions des hérétiques qui punissaient aussi des formes spécifiques de subversion sociale sous le prétexte d’imposer une orthodoxie religieuse. »
Les destinées des femmes en Europe et celles des Amérindiens et des Africains dans les colonies étaient liées. Leur définition commune, marquée par la bestialité et l’irrationalité, était adéquat à leur exclusion du contrat social implicite au salariat et à la naturalisation de leur exploitation. Dans la société andine, les traditions et les savoirs, les anciennes religions furent préservés grâce à la résistance des femmes.


Lecture incontournable qui bouleverse les conceptions généralement admises de l’histoire du Moyen Âge, des femmes et du capitalisme.




CALIBAN ET LA SORCIÈRE
Femmes, corps et accumulation primitive
Sylvia Federici
Traduction de l’anglais (États-Unis) par le collectif Senonevero
466 pages – 24 euros
Éditions Entremonde – Collection « La Rupture » – Genève et Paris – Juillet 2014
www.entremonde.net



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