18 mars 2020

VIVRE MA VIE - Une anarchiste au temps des révolutions

Exilée après avoir fuit la Russie soviétique qui a brisé ses rêves, Emma Goldman (1869-1940) entreprend de rédiger son autobiographie, aussi copieuse que le fut son existence.


Elle raconte son arrivée à New-York à 20 ans alors que résonne encore dans les milieux radicaux l’exécution des martyrs du Haymarket qui forgera à jamais ses convictions. Elle rencontre alors John Most, directeur du journal Die Freiheit, qui l’aidera à devenir une oratrice, et Alexandre Berkman. Elle commence à militer pour échapper à la routine de l’atelier de Rochester et décide rapidement de se consacrer entièrement à son idéal, en restant libre de tout lien et de toute entrave.
Elle entremêle son récit de flash-back thématiques pour relater ses premières années en Russie, procédé narratif intéressant qui permet de relier la naissance de ses engagements politiques à ses souvenirs d’enfance.
Elle livre son témoignage sur la tentative d’assassinat manquée contre Frick, le directeur de l’usine sidérurgique Carnegie, en représailles de la violente répression qu’il avait commanditée contre les grévistes. Arrêté, Alexandre Berkman sera condamné à vingt-deux années de pénitencier et y restera quatorze ans. Elle-même sera surveillée en permanence, condamnée pour incitation à l’émeute et restera une année en prison, accusée d’avoir déclaré lors d’un meeting à Philadelphie : « Vous tous, hommes et femmes, ne voyez-vous pas que l’État est votre pire ennemi ? C’est une machine qui vous broie pour préserver la classe dominante, vos maîtres. Comme des enfants naïfs, vous vous fiez à vos dirigeants politiques. Ils abusent de votre confiance pour vous vendre aussitôt au premier venu. Mais même en dehors de ces trahisons directes, vos responsables politiques font cause commune avec vos ennemis pour vous tenir en laisse, pour vous empêcher toute action directe. L’État est le pilier du capitalisme, et il est ridicule de compter sur lui pour un quelconque secours. (…) Vous aussi vous allez devoir apprendre que vous avez le droit de partager le pain de votre voisin. Non seulement vos voisin vous ont dépouillés de votre pain, mais ils sucent aussi votre sang. Et ils continueront à vous voler, vous, vos enfants et les enfants de vos enfants tant que vous ne vous réveillerez pas, tant que vous n’aurez pas le courage de revendiquer vos droits. Alors, allez manifester devant les palais des riches, exigez du travail. S’ils ne vous en donnent pas, exigez du pain. S’ils vous refusent les deux, prenez le pain. C’est votre droit le plus sacré ! » Cette épreuve se révèlera être aussi éprouvante que formatrice : « C’était la prison qui s’était révélée la meilleure école, certes plus douloureuse, mais plus vitale. C’était là où j’avais connu de près les profondeurs et les complexités de l’âme humaine ; j’y avais trouvé la laideur et la beauté, la méchanceté et la générosité. Là aussi, j’avais appris à voir la vie à travers mes propres yeux et non à travers ceux de Sasha, de Most ou de Ed. La prison avait mis ma foi à dure épreuve. Elle m’avait aidée à découvrir cette force qui dormait en moi, la force de me tenir debout, seule, la force de vivre ma vie et de combattre pour mes idéaux, contre le monde entier si nécessaire. L’État de New-York n’aurait pas pu me rendre meilleur service que de m’envoyer au pénitencier de Blackwell’s Island ! »
Elle côtoie Voltairine de Cleyre, rencontre Errico Malatesta, Louise Michel et Kropotkine à Londres, ne cache rien de ses amours très libres. Toujours d’une grande rigueur éthique et d’une constante cohérence morale, elle se déclare solidaire, par exemple, de Leon Czolgosz qui, sans « aucun motif ou intérêt personnel », a tenté d’assassiner William McKinley, le président des États-Unis, tout en s’affirmant prête à soigner ce dernier si, en tant qu’infirmière, elle était appelée à son chevet. Elle rapporte et commente ainsi de nombreux autres évènements comme la Révolution de 1905 en Russie, l’exécution de Francisco Ferrer, la grève des vingt-cinq mille ouvriers du textile à Lawrence. Elle relate son travail au sein de la revue Mother Earth, ainsi que les nombreuses conférences qu’elle donne aux États-Unis et dans le monde entier.
La Première Guerre mondiale est l’occasion de nombreux commentaires et analyses : « Il me semble que cet énorme désastre aurait été impossible sans la trahison de leurs idéaux par les socialistes. En Allemagne, le parti comptait douze millions d’adhérents. Une force qui aurait pu empêcher la déclaration des hostilités ! Or, pendant un quart de siècle, les marxistes avaient inculqué aux travailleurs l’obéissance et le patriotisme, les avaient formés à se reposer sur l’activité parlementaire et, surtout, à se fier aveuglément à leurs dirigeants socialistes. Depuis, la plupart de ces derniers s’étaient ralliés au kaiser ! Au lieu de faire cause commune avec le prolétariat international, ils avaient appelé les ouvriers allemands à prendre la défense de « leur » patrie, celle des déshérités et des déshonorés. Au lieu d’appeler à une grève générale afin de paralyser les préparatifs de guerre, ils avaient voté le budget de l’État destiné à financer le carnage. » Après la déclaration de guerre des États-Unis, elle s’engage de toutes ses forces : « En tant qu’anarchiste, écrivis-je, je ne me permettrais pas de décider du sort d’autrui. Néanmoins, je dirais à ceux qui refuseraient leur incorporation forcée dans l’armée que je plaiderais leur cause et soutiendrais leur geste contre vents et marées. » La couverture du numéro de juin 1917 de Mother Earth, encadrée de noir, annonçait : « In memoriam – la Démocratie ». Puis, elle entreprit de prendre la défense des Bolcheviks et de la Révolution d’octobre contre la calomnie et la diffamation. Elle considère que la dictature du prolétariat représente un danger pour la révolution mais qu’il était du devoir des anarchistes de soutenir celle-ci tant qu’elle se trouvait menaçait par des ennemis intérieurs comme extérieurs. Elle dénonce la propagande et les mensonges destinés à justifier une intervention militaire et rapporte que le président Woodrow Wilson a envoyé des troupes américaines à Vladivostok et à Arkhangelsk, sans en informer ni la population ni le Congrès. Ses activités la conduisent au pénitencier du Missouri où elle passe deux ans et fête son cinquantième anniversaire, avant d’être expulsée. « Cinquante année – dont trente dans la ligne de tir –, avaient-elles porté leurs fruits ou avais-je simplement reproduit la vaine quête de Don Quichotte ? Mes efforts n’avaient-ils servi qu’à combler mon vide intérieur, qu’à trouver un exutoire à la truculence de mon être ? Ou l’idéal avait-il réellement dicté le chemin de ma conscience ? »

Avec Alexandre Berkman, elle trouve refuge en Russie et découvre « l’ État communiste en action » : centralisme, pas de circulation sans autorisation, inégalités entre pénuries et files d’attente pour la plupart et abondance réservée aux bureaucrates du pouvoir. Ils sont stupéfaits de devoir rencontrer des anarchistes en secret. Ceux-ci les alertent immédiatement sur les trahisons, « l’émasculation des soviets », la répression et l’emprisonnement à grande échelle des réfractaires,… Pendant un premier temps, elle refuse de laisser s’éteindre sa « foi ardente » mais les doutes l’envahissent de plus en plus. Parcourant le pays pour recueillir des archives destinées à un futur musée de la Révolution, découvrant jour après jour l’envers du décors, la misère, la désorganisation et le « parasitisme officiel », elle voudrait « continuer à croire que le principal responsable de la situation n’était que le blocus et non pas l’inefficacité généralisée et le monstre de Frankenstein bureaucratique. » « Or, en réalité, la révolution russe s’était faite à la Bakounine, mais elle avait subi depuis une transformation à la Karl Marx. C’était apparemment là que résidait le vrai problème. » Toujours intègre, elle refuse le plan de Makhno de les retenir prisonniers, elle et Berkman, pour permettre, grâce à leur notoriété, de dénoncer publiquement les mensonges des bolcheviks : « Je n’avais toujours pas réussi à couper les derniers fils qui m’attachaient aux bolcheviks en tant qu’organisation révolutionnaire. Même si intellectuellement je ne les approuvais plus, j’estimais ne pas avoir le droit de les tromper délibérément alors que j’essayais encore de les disculper sentimentalement. »
Elle raconte la mort de John Reed et surtout de celle de Kropotkine. Tant bien que mal, elle et Berkman tentent d’intervenir auprès des plus hautes autorités pour empêcher le massacre de Cronstadt. Dès lors, la Nouvelle Politique économique concède aux capitalistes tout ce qui était considérait comme contre-révolutionnaire depuis trois ans. Le général tsariste Slastchev-Krimsky, ennemi juré de la révolution hier encore, est réintégré dans l’arme rouge par Trotski. Ne pouvant plus cautionner la dictature et le « mythe bolcheviks » qui les avait dupés et piégés, ils quittent la Russie.  « La Russie soviétique est devenue la Lourdes socialiste moderne vers laquelle les aveugles et les boiteux, les sourds et les muets affluaient en quête de remèdes miraculeux. Si ces gens bercés d’illusions me faisaient pitié, je n’éprouvais que du mépris pour les autres qui étaient venus, avaient gardé les yeux ouverts et compris, mais qui néanmoins avaient été conquis. » Ballotée au grès des visas, elle entreprend de témoigner mais se heurte à l’hostilité véhémente des communistes de tous pays.


Poignant témoignage et contribution exceptionnelle à l’histoire de l’anarchisme.






VIVRE MA VIE
Une anarchiste au temps des révolutions
Emma Goldman
Traduit de l’anglais par Laura Batier et Jacqueline Reuss
1108 pages – 29,90 euros
Éditions L’Échappée – Paris – Novembre 2018
www.lechappee.org




Voir aussi : 

LA BOMBE

WOBBLIES : Un Siècle d’agitation sociale et culturelle aux États-Unis

 

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