Anne Morelli, professeur à l’Université Libre de Bruxelles (ULB), présente dix principes de propagande utilisés pour nous faire accepter la guerre, mis en évidence par Arthur Ponsonby (1871-1946) à partir des mensonges inventés et propagés pendant la Première Guerre mondiale pour exciter les passions populaires et insuffler l’indignation et la haine aux différentes populations en présence.
NOUS NE VOULONS PAS LA GUERRE
Les chefs d’État de tous les pays, au moins dans l’histoire moderne, jusqu’au moment de déclarer la guerre, se prétendent solennellement pacifistes. Les actualités cinématographiques de décembre 1941, au moment de l’entrée en guerre du Japon et des États-Unis, comme les discours d’Hitler au printemps 1939, sont éloquents à ce propos.
LE CAMP ADVERSE EST SEUL RESPONSABLE DE LA GUERRE
C’est un leitmotiv : chaque camp assure avoir été contraint de déclarer la guerre « pour empêcher l’autre de mettre la planète à feu et à sang ». En 1914, la presse et même certains historiens, comme Ernest Lavisse, omettaient systématiquement certaines informations, comme la mobilisation en France et en Russie, pour rejeter l’entière responsabilité sur l’Allemagne. Puis l’annexion de la Tchécoslovaquie, de l’Autriche, l’invasion de la Pologne contraindront la France et l’Angleterre à déclarer la guerre à l’Allemagne… bien qu’aucun traité n’imposait cette obligation. De son côté, Hitler prétendait devoir défendre minorités séparées de leur mère-patrie par les traités de Versailles, de Saint-Germain et de Trianon, puis répondre aux provocations polonaises après avoir fait preuve de beaucoup de patience. Il s’agit aussi pour lui de « desserrer l’étau » imposé par les Alliés en se résignant à une guerre préventive et défensive. « Les bellicistes les plus acharnés s'efforcent donc de se faire passer pour des agneaux et de reporter l'entière responsabilité du conflit sur leurs ennemis. Ils réussissent le plus souvent à persuader leur opinion publique (et peut-être à s’autopersuader) qu’ils sont en état de légitime défense. »
Anne Morelli précise toutefois que « [s]on propos n’est évidemment pas de mettre sur le même pied agresseurs et agressés mais de montrer que le même langage est utilisé dans les divers camps. » Elle prend également l’exemple de la guerre menée en 1999 par l’OTAN contre la Yougoslavie. Embarrassés d’être entrainés dans un conflit pour lequel leurs parlements n’avaient pas été consultés, malgré l’obligation constitutionnelle, les gouvernements européens utilisèrent largement l’argument de l’obligation dans leur propagande. De même, les États-Unis ont présenté l’attaque du World Trade Center comme une déclaration de guerre pour valider leur invasion de l’Irak.
L’ENNEMI A LE VISAGE DU DIABLE
Concentrer la haine de l’ennemi sur la figure du leader adverse, permet de dissimuler la diversité de la population. Parfois, il est nécessaire de faire oublier que ce « monstre » était très fréquentable avant le conflit. Ainsi en est-il de Saddam Hussein, de Ben Laden,… avant qu’ils ne deviennent de nouveaux « Hitler ».
C’EST UNE NOBLE CAUSE QUE NOUS DÉFENDONS ET NON DES INTÉRÊTS PARTICULIERS
Si la guerre a, en général, pour mobile la volonté de domination géopolitique et des intérêts économiques, il est préférable de le taire et de se réclamer d’idéaux moraux.
Des exemples, on l’aura compris, viennent étayer chaque affirmation, de la Première Guerre mondiale au conflit entre la Russie et l’Ukraine. Nous ne les reprendrons pas systématiquement. Signalons seulement le parallèle de la justification du juste retour de la Bohême allemande et des Sudètes, avec ses groupes germanophones opprimés, avec celui de l’Alsace-Lorraine, puis, plus tard, la défense du Koweït, petit pays injustement envahi. « L'impérialisme est toujours, dans la propagande, le fait de l’“Autre“. »
L’ENNEMI PROVOQUE SCIEMMENT DES ATROCITÉS ; SI NOUS COMMETTONS DES BAVURES C'EST INVOLONTAIREMENT
Les récits des atrocités commises par l’ennemi constituent un élément essentiel de la propagande de guerre, souvent exagérés, voire inventés, comme la légende des « enfants belges aux mains coupées » ou les bébés koweïtiens arrachés de leurs couveuses par les soldats irakiens. « Les violences, d'un côté ou de l'autre, peuvent certes être plus ou moins cruelles et même totalement disproportionnées selon les circonstances, les moyens, la discipline ou les ordres donnés, mais la propagande de guerre doit faire croire qu'elles sont uniquement le fait de l’ennemi, » tandis que nous ne commettons que des « bavures involontaires ».
L’ENNEMI UTILISE DES ARMES NON AUTORISÉES
L’usage de gaz asphyxiants, de sous-marins, de la bombe atomique (avant qu’un camp la possède), les armes bactériologiques, le bombardement de civils sont jugés déloyaux de la part de l’ennemi, alors que nous-mêmes n’agirions que « de manière chevaleresque », en respectant toujours les règles.
NOUS SUBISSONS TRÈS PEU DE PERTES, LES PERTES DE L’ENNEMI SONT ÉNORMES
Pour conserver l’adhésion de l’opinion publique, il sera préférable de cacher nos pertes et d’exagérer celles de l’ennemi. « La guerre doit apparaître comme ne coûtant ni sang ni argent. »
LES ARTISTES ET INTELLECTUELS SOUTIENNENT NOTRE CAUSE
« La propagande, comme toute forme de publicité, se base sur l’émotion. » Les fonctionnaires ne pouvant la créer, il est nécessaire de s‘adresser à des professionnels de la publicité, ainsi qu’aux artistes et aux intellectuels pour présenter les initiatives belliqueuses selon leurs propres moyens de manière positive. L’auteur cite de nombreuses personnalités personnellement engagées pour défendre la « juste cause » et explique comment la télévision, « atelier du réflexe », est mobilisée pour susciter le consensus. Les protestations rencontreront naturellement moins d’écho.
NOTRE CAUSE A UN CARACTÈRE SACRÉ
Au sens littéral ou au sens large, le caractère sacré est souvent utilisé par la propagande de guerre.
CEUX QUI METTENT EN DOUTE LA PROPAGANDE SONT DES TRAÎTRES
« Lors de toute guerre, celui qui se veut prudent, écoute les arguments des deux camps en présence avant de se forger un point de vue ou met en doute l'information officielle, est immédiatement considéré comme complice de l'ennemi. » Anne Morelli rappelle comment Daniel Schneidermann reprocha, dans Le Monde, aux journalistes français de n’avoir pas été suffisamment disciplinés en 1999, pendant la guerre en Yougoslavie et d’avoir fait preuve d’excès de méfiance, comment Ismaïl Kadaré attaqua avec virulence le rapport sur le Kosovo de Jiri Diensbier, comment une pièce de Peter Handke fut sifflée, accusée d’avoir pris fait et cause pour la Serbie, comment le boxeur aborigène australien Anthony Mundine disparu du classement international après s’être opposé à la guerre contre l’Afghanistan, etc.
En conclusion, elle estime que ces mécanismes seront assurément utilisés à l’avenir, « avec plus de voracité, peut-être, parce que la communication est devenu un art consommé ». « Même en “démocratie“, il y a un monopole de fait sur la production et la diffusion des informations et des images qui ne laisse aucune place de choix à des images contradictoires ou à des contre-discours possibles. » Aussi préconise-t-elle : « Le doute systématique me semble encore le meilleur antidote au poison de la persuasion à domicile que nous distille quotidiennement les médias. »
Il est évidemment tentant de consulter la presse de ces jours-ci, avec ses différents fronts, à l'aune de cette grille d'analyse. Et l'on ne saurait donc trop insister sur l'importance de cet ouvrage pour déjouer les mécanismes d’une propagande bien rodés !
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
PRINCIPES ÉLÉMENTAIRES DE PROPAGANDE DE GUERRE
Utilisables en cas de guerre froide, chaude ou tiède…
Anne Morelli
198 pages – 13 euros
Éditions Aden – Bruxelles – 2010
Première édition : 2001, éditions Labor
www.librairie-publico.com/spip.php?article3587
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