24 mars 2025

CRITIQUE DE LA VIOLENCE

De la légitimité de la violence d’État. 

En premier lieu, Walter Benjamin (1892-1940) rappelle que « la violence ne peut être trouvée que dans le domaine des moyens, non dans celui des fins ». Il interroge sa justification morale « en tant que moyen visant des fins justes », en rappelant la distinction entre deux traditions du droit :

  • le droit naturel qui considère la violence comme « produit de la nature », matière première librement utilisable à condition de viser une fin juste.
  • le droit positif qui s’appuie au contraire sur la légitimité des moyens employés et donc sa justification historique.

La législation entrave de fait l’utilisation de la violence des personnes, hors légitime défense, afin de protéger le droit lui-même. Celle-ci conserve toutefois « la sympathie des foules », notamment dans le cas de la lutte des classes, avec le droit de grève qui constitue « le droit d'exercer la violence pour imposer certaines fins » et plus encore la grève générale révolutionnaire que l’État considère comme un abus.

Benjamin établit un parallèle entre ce droit et le droit de la guerre, lequel permet de mettre en évidence le caractère fondateur (d’un nouveau droit) par « la violence guerrière considérée comme originelle et archétypique ». L’État s’arroge le monopole de la violence comme moyen légal pour soumettre les citoyens aux lois. Sa fonction est alors « conservatrice de droit ».

Il dénonce le « caractère ignominieux » de la police « qui réside dans le fait qu'il n'y a en elle aucune séparation entre la violence qui fonde le droit et celle qu'il conserve » : « Pour “garantir la sécurité“, la police intervient dans d’innombrables cas où n'existe aucune situation juridique claire, quand elle n'accompagne pas le citoyen comme une contrainte brutale, sans aucune relation avec des fins légales, à travers une vie réglée par des ordonnances, ou simplement le surveille. »

« Toute violence en tant que moyen fonde le droit ou le conserve. Si elle ne revendique aucun de ces deux prédicats, elle renonce d'elle-même à toute validité. » Aucun règlement de conflit ne peut déboucher sur un contrat juridique sans violence, car celui-ci prête à chaque partie le droit d’y recourir si l’autre le rompait. Lorsque disparait la conscience de cette présence latente dans une institution, celle-ci tombe en décadence. C’est le cas des parlements qui oublient qu’ils doivent leur existence aux forces révolutionnaires. Toutefois, l’auteur explique également qu’un règlement sans violence des conflits reste possible, comme le démontrent les rapports entre personnes privées. Il regrette que le mensonge et la tromperie ne soient jamais punis.

Rappelant que le droit de grève est autorisé car il évite le recours immédiat au sabotage, Walter Benjamin reprend la distinction, établie par Georges Sorel, entre la grève générale politique – qui se contente de transmettre la force de l’État de privilégiés à privilégiés – et la grève générale prolétarienne – qui recherche l’anéantissement de la violence de l’État.

Il évoque également la violence mythique, « simple manifestation des dieux » dans sa forme primitive, fondatrice de droit, qui impose à la fois la faute et l’expiation. Au contraire, la violence divine détruit le droit et lave de la faute.


Texte difficile, dense et complexe dont nous n’aurons peut-être pas su rendre fidèlement la teneur en tout point mais qui intéressera sans aucun doute les adeptes de philosophie morale et politique.


Ernest London

Le bibliothécaire-armurier



CRITIQUE DE LA VIOLENCE

Suivi de DESTIN ET CARACTÈRE, LE CONCEPT DE DESTIN DANS LE DRAME DE LA FATALITÉ et BRÈVES OMBRES (I)

Walter Benjamin

Traduit de l’allemand par Nicole Casanova

Préface d’Antonia Birnbaum

160 pages – 7,50 euros

Éditions Payot – collection « Petite bibliothèque Payot » – Paris – Juin 2018

www.payot-rivages.fr/payot/livre/critique-de-la-violence-9782228921152


Titre original : Zur Kritik der Gewalt, août 1921, dans la revue Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik.



Voir aussi :

LE SAVANT ET LE POLITIQUE



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