Recueil d’articles et d’interventions écrits entre 1995 et 1998 mais qui ont conservé toute leur acuité et leur actualité, car « les dangers contre lesquels ont été allumés les contre-feux dont ils voudraient perpétuer les effets ne sont ni ponctuels, ni occasionnels et que ces propos, s'ils sont plus exposés que les écrits méthodiquement contrôlés aux dissonances liées à la diversité des circonstances, pourront encore fournir des armes utiles à tous ceux qui s'efforcent de résister au fléau néo-libéral ».
LA MAIN GAUCHE ET LA MAIN DROITE DE L'ÉTAT (Le Monde, 14 janvier 1992)
Bourdieu oppose « l'ensemble des agents des ministères dits dépensiers qui sont la trace, au sein de l'État, des luttes sociales du passé » et qui constituent la main gauche de l'État, aux « énarques du Ministère des Finances, des banques publiques ou privées et des cabinets ministériels », qui représentent sa main droite et semblent avoir renoncé à l’intérêt public et décidé de liquider les acquis du welfare state. Il rappelle que dans l'Égypte ancienne, « dans une époque en crise de la confiance dans l'État et dans le bien public, on voyait fleurir deux choses : chez les dirigeants, la corruption, corrélative du déclin du respect de la chose publique, et, chez les dominés, la religiosité personnelle, associée au désespoir concernant les recours temporels. » Il constate et regrette le manque « d’idéaux mobilisateurs » proposés par les politiques : « Enfermés dans l'économisme étroit et à courte vue de la vision-du-monde-FMI qui fait (et fera) aussi des ravages dans les rapports Nord-Sud, tout ces demi habiles en matière d’économie omettent, évidemment, de prendre en compte les coûts réels, à court et surtout à long terme, de la misère matérielle et morale qui est la seule conséquence certaine de la Realpolitik économiquement légitimée : délinquance, criminalité, alcoolisme, accidents de la route, etc. »
Il pointe « le retour à l’individualisme » – produit par exemple par la politique du logement qui avait pour « but déclaré d’arracher la petite bourgeoisie à l'habitat collectif (et, par-là, au “collectivisme“) et de l'attacher à la propriété privée de son pavillon individuel ou de son appartement en copropriété » –comme une « sorte de prophétie auto-réalisante qui tend à détruire les fondements philosophiques du welfare state et en particulier la notion de responsabilité collective ».
Il défend la nécessité d’un contre-pouvoir critique dans une démocratie, critique de « la doxa intellectuelle que sécrètent les doxosophes », ces « technicien[s]-de-l’opinion-qui-se-croi[en]t-savant[s] » définis par Platon.
LE SORT DES ÉTRANGERS COMME SCHIBBOLETH (Libération, le 3 mai 1995)
Il constate qu’à l'exception de Robert Hue et Dominique Voynet, aucun candidat à l'élection présidentielle n’a fait de l'abrogation des lois Pasqua un thème de campagne. Il regrette qu'ils n'aient pas grand-chose à opposer « au discours xénophobe qui, depuis des années, travaille à transformer en haine les malheurs de la société, chômage, délinquance, drogue, etc. ».
LA PAROLE DU CHEMINOT (Alternatives algériennes, novembre 1995)
Interrogé après l’attentat contre un RER le 17 octobre, le cheminot qui le conduisait, mettait en garde contre toute tentation de s’en prendre à la communauté algérienne, donnant une leçon aux « démagogues ordinaires qui, par inconscience ou par calcul, s’ajuste à la xénophobie ou au racisme qu'ils prêtent au peuple, alors qu'ils contribuent à les produire ». Bourdieu explique que cette personne prouvait ainsi qu’on peut « résister à la violence qui s’exerce quotidiennement, en toute bonne conscience, à la télévision, à la radio ou dans les journaux, au travers des automatismes verbaux, des images banalisées et des paroles convenues et à l'effet d'accoutumance qu’elle produit, élevant insensiblement, dans toute une population, le seuil de tolérance à l'insulte et au mépris racistes, abaissant les défenses critiques contre la pensée pré-logique et la confusion verbale (entre islam et islamisme, entre musulman et islamiste, ou entre islamiste et terroriste par exemple), renforçant sournoisement toutes les habitudes de pensée et de comportement héritées de plus d'un siècle de colonisation et de luttes coloniales ».
CONTRE LA DESTRUCTION D’UNE CIVILISATION (Intervention à la gare de Lyon, décembre 1995)
Bourdieu dénonce « ces nouveaux gouvernants de droit divin », « cette noblesse d'État, qui prêche le dépérissement de l'État et le règne sans partage du marché et du consommateur, substitut commercial du citoyen », et qui a fait du bien public un bien privé. Il soutient que « la crise d'aujourd'hui est une chance historique » pour ceux qui refusent « la nouvelle alternative : libéralisme ou barbarie » et « qu'on ne peut combattre efficacement la technocratie, nationale et internationale, qu’en l’affrontant sur son terrain privilégié, celui de la science, économique notamment, et en opposant à la connaissance abstraite et mutilée dont elle se prévaut, une connaissance plus respectueuse des hommes et des réalités auxquelles ils sont confrontés. »
LE MYTHE DE LA « MONDIALISATION » ET L’ÉTAT SOCIAL EUROPÉEN (intervention à la Confédération générale des travailleurs grecs (GSEE), octobre 1996)
Il affirme à nouveau que les chercheurs ont un rôle à jouer contre la croyance dans le discours dominant d’absence d’alternative à la vision néo-libérale. Il explique comment une « sorte de goutte-à-goutte symbolique » produit la diffusion de ce sentiment d’ « inévitabilité », et analyse « l’involution de l’État », par le sacrifice de ses fonctions sociales et la régression vers un État pénal. La « globalisation » est un « mythe justificateur », selon lui, dont la fonction est de faire accepter « un retour à un capitalisme sauvage, mais rationalisé, et cynique ». L’accent mis sur la supposée menace extra-européenne sur les travailleurs, dissimule la concurrence interne des pays européens, le dumping-social. Ceux-ci doivent s’associer pour réclamer la généralisation des acquis les plus avancés. La théorie économique qui transfère capitaux et industries vers les pays à main-d'œuvre bon marché, ne prend pas en compte l'évaluation des coûts sociaux. Il faut lui retourner ses propres armes et rappeler que « dans la logique de l'intérêt bien compris, la politique strictement économique n'est pas nécessairement économique ». Il propose de lui opposer « une économie du bonheur, qui prendrait acte de tous les profits, individuels et collectifs, matériels et symboliques ». Il défend la construction d’institutions supranationales capables de contrôler les forces des marchés financiers et rappelle que l’idéologie néo-libérale repose sur « une sorte de né-darwinisme social ». « Max Weber disait que les dominants ont toujours besoin d'une “théodicée de leurs privilèges“, ou, mieux, d'une sociodicée, c'est-à-dire d'une justification théorique du fait qu'ils sont privilégiés. La compétence est aujourd'hui au cœur de cette sociodicée. »
LA PENSÉE TIETMEYER (Université de Fribourg (Allemagne), octobre 1996)
Il montre comment la complicité d’un journaliste avec le président de la banque d’Allemagne qu’il interviewe impose la vision d’une inévitabilité historique, et comment une partie de sa génération est passée « sans peine d’un fatalisme marxiste à un fatalisme néo-libéral : dans les deux cas, l'économisme déresponsabilise et démobilise en annulant le politique et en imposant toute une série de fins indiscutées ».
LES CHERCHEURS, LA SCIENCE ÉCONOMIQUE ET LE MOUVEMENT SOCIAL (Intervention à la séance inaugurale des États généraux du mouvement social, novembre 1996)
Qualifiant le mouvement social de décembre 1995 d’historique et d’ « avant-garde d’une lutte mondiale contre le néo-libéralisme et contre la nouvelle révolution conservatrice », il regrette le retard des mouvements sociaux « de plusieurs révolution symboliques par rapport à leurs adversaires, qui utilisent des conseillers en communication, des conseillers en télévision, etc. » et les enjoint à leur opposer des armes intellectuelles et culturelles. Les chercheurs, en sociologie notamment, peuvent contribuer à « la lutte contre le matraquage médiatique » qui engendre la soumission et le fatalisme, « en critiquant les mots, en aidant les non-professionnels à se doter d'armes de résistance spécifiques, pour combattre les effets d'autorité, l’emprise de la télévision, qui jouent un rôle absolument capital ».
POUR UN NOUVEL INTERNATIONALISME (Francfort, juin 1997)
Pour répondre à l'Europe monétaire destructrice des acquis sociaux, il préconise un nouvel internationalisme, reposant sur les organisations syndical et compte sur les États (ou l’État européen à créer) dont le rôle social serait à même de « contrecarrer les mécanismes implacables de l'économie abandonnée à elle-même ». L'harmonisation sociale et la solidarité qu’elle produit et suppose, doivent être soumis à la négociation, avec le même souci de rigueur que l'on réserve jusqu'ici aux indices économiques, avec un certain nombre d'objectifs : salaires minimaux, lutte contre la corruption, la fraude fiscale et le dumping social, droit social commun,…
LA TÉLÉVISION, LE JOURNALISME ET LA POLITIQUE (Postface à l'édition anglaise de Sur la télévision, 1996)
Il revient sur la manière dont le champ journalistique produit et impose une vision tout à fait particulière du champ politique, et sur la tendance qui sacrifie de plus en plus l’éditorialiste et le reporter-enquêteur à animateur-amuseur. Il analyse le poids de l'audimat, « la politique de la simplification démagogique (en tout opposée à l'intention démocratique d'informer, ou d’éduquer en divertissant) », la priorité donnée au combat sur le débat, à la polémique sur la dialectique, l'obsession du scoop, la production d'une « représentation instantanéiste et discontinuiste du monde »,… tous ces, « mécanismes [qui] concourent à produire un effet global de dépolitisation ou, plus exactement, de désenchantement de la politique ». « Ainsi s’insinue peu un peu une philosophie pessimiste de l'histoire qui encourage à la retraite et à la résignation plus qu’à la révolte et à l'indignation, qui, loin de mobiliser et de politiser, ne peut que contribuer à élever les craintes xénophobes, de même que l'illusion que le crime et la violence ne cessent de croître favorise les anxiétés et les phobies de la vision sécuritaire. »
RETOUR SUR LA TÉLÉVISION (O Globo, octobre 1997)
Bourdieu évoque ici l’état de double conscience » – « très commune chez les puissants » – des journalistes.
CES « IRRESPONSABLES » QUI NOUS DÉCLARENT IRRESPONSABLES (Les Inrockuptibles, octobre 1997)
« Nous en avons assez des tergiversations et des atermoiements de tous ces “responsables“ élus par nous qui nous déclarent “irresponsables“ lorsque nous leur rappelons les promesses qu’ils nous ont faites. Nous en avons assez du racisme d'État qu'ils autorisent. » Avec ce texte bref et incisif, il réclame l'abolition d'une loi qui légitime les pratiques discriminatoires des fonctionnaires en contribuant à jeter une suspicion globale sur les étrangers, en remettant en question la citoyenneté au seul vu d’un visage ou d’un nom de famille.
LA PRÉCARITÉ EST AUJOURD'HUI PARTOUT (Grenoble, décembre 1997)
Il explique comment « la précarité s'inscrit dans un mode de domination d'un type nouveau, fondé sur l'institution d'un état généralisé et permanent d’insécurité visant à contraindre les travailleurs à la soumission, à l'acceptation de l'exploitation ».
NEO-LIBÉRALISME, UTOPIE (EN VOIE DE RÉALISATION) D'UNE EXPLOITATION SANS LIMITE (janvier 1998)
Il explique que « cette théorie tutélaire est une pure fiction mathématique, fondée, dès l’origine, sur une formidable abstraction », une utopie « convertie en programme politique » qui parvient, avec l’aide de la théorie économique dont elle se réclame, à se penser comme la description scientifique du réel.
Nous n’avons pas repris ici tous les articles contenus dans ce recueil pour éviter certaines redondances. Cet échantillon représentatif est toutefois suffisant pour juger de l’extrême pertinence à les (re)lire aujourd’hui.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
Voir aussi :

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