2 janvier 2017

JE N’IRAI PAS : Mémoires d’un insoumis


Eugène Cotte, né en 1889 dans une famille de paysans du Loiret est très tôt révolté par une injustice infligée à sa sœur ainée qui, séduite puis abandonnée, sera stigmatisée y compris par ses propres parents pour avoir donné naissance à un enfant illégitime. La lecture des « Misérables » de Victor Hugo le bouleverse et l’éclaire sur le fonctionnement de la société en le laissant toutefois sur sa faim car n'y trouvant pas de propositions de changement.

L’observation de son milieu social avec l’inégale répartition des richesses et des misères, achèvera de forger sa conscience politique tant la propriété privée lui paraît inacceptable notamment sa transmission par héritage : « Un homme en venant au monde vaut-il mieux qu’un autre ? »

La rencontre de militants socialistes et anarchistes des villages alentour l’amènera à la lecture de la presse syndicaliste, notamment anarchiste, non sans jamais abandonner ses propres réflexions. Ainsi il reproche aux syndicalistes d’avoir instauré une bureaucratie supplémentaire et une centralisation, aux communistes d’escompter une révolution en renonçant à l’émancipation des ouvriers par l’éducation, aux individualistes d’être encore plus méprisant vis à vis des travailleurs et de chercher une justification politique à leurs larcins.
Insoumis, il fuira la conscription et ira travailler en Suisse. Arrêté lors d’un séjour à Lyon, jugé puis enrôlé, il s’infligera une grève de la faim discrète pendant plus de 130 jours, pour simuler une maladie et se faire réformer.

Titulaire du seul certificat d’étude, il livre le récit de sa vie, de ses engagements, avec un rare regard critique et une érudition politique parfois approximative mais extrêmement nourrie. On comprend le contexte historique de l’entrée en guerre grâce à une description précise des différentes tendances antimilitaristes ainsi que leurs évolutions. L’histoire d’Eugène Cotte nous permet surtout de saisir comment peut naitre une prise de conscience politique dans un milieu où, au début du XXème siècle, rien ne l’encourage, pas même l’instruction publique. Développant une pensée théorique personnelle, il veillera toujours à mettre ses actes en accord et ne sera jamais dupe de ses inévitables contractions, notamment lorsqu’il rejoindra le front en 1914 pour être aux côtés du peuple dans ses souffrances.

Blessé en 1916, c’est sur son lit d’hôpital qu’il rédige son texte et le conclu par un puissant plaidoyer pacifiste : « le seul moyen de vivre librement et paisiblement est d’abord de rendre les richesses du pays au pays lui-même et non à quelques profiteurs qui vivent grassement sur la misère des autres, et de vous organiser sans jamais prendre de chefs qui vous tromperont toujours, ni abdiquer la plus infime parcelle de votre volonté, ni de votre liberté, entre les mains de représentants et de gouvernants. » « Si tu veux la paix, prépare la paix ! »

Eugène Cotte impressionne par son érudition et sa lucidité. Son témoignage est autant une leçon de vie qu’un modèle d’exemplarité tant il veilla à ce que toujours son existence soit en accord avec ses profondes convictions.


JE N’IRAI PAS : Mémoires d’un insoumis
Eugène Cotte
242 pages – 15 euros
Éditions La Ville brûle – Montreuil – juin 2016

À noter l’excellent travail éditorial et notamment de l’appareil critique qui vient préciser les nombreux détails contextuels et autres références, sans jamais étouffer le récit.

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