17 septembre 2017

LE POUVOIR AFRICAIN

Dans cet ouvrage, quelque peu ancien, Jean Ziegler, explore une conception de l’homme anéantie par les sociétés capitalistes (familles et communautés, pouvoirs autogérés, propriété commune du sol,…) dans les rares sociétés qui ont échappé à la destruction coloniale et impérialiste. Il entreprend ce travail anthropologique dans l’espoir qu’il serve à la renaissance des cultures africaines qu’il présente comme base de leur lutte anti-impérialiste.

Le système capitaliste contemporain est fondé sur la domination planétaire érigée par le capital financier multinational. Les anciennes puissances tutélaires ( France, Angleterre, Belgique), affaiblies par la Deuxième Guerre mondiale, soumises au diktat du capital hégémonique nord-américain, sont obligées d’accorder une indépendance formelle aux bourgeoisies compradores qu’elles ont mises en place au cours de cent cinquante ans de domination coloniale. « Le capital financier impérialiste agresse et domine aujourd’hui les économies, les ressources naturelles, l’univers idéologique et la vie matérielle de la plupart des États africains. Le terme de pouvoir africain qui fournit le titre au livre, désigne le pouvoir de résistance autonome qu’oppose la société africaine agressée, aux significations étrangères que tend à lui imposer le capital financier multinational. » Jean Ziegler explique que la culture autochtone est une idéologie de résistance, une mémoire active qui permet au peuple de conserver, cachée, son identité autonome. Elle assure une fonction historique au-delà de la libération du territoire occupé par le colonisateur.
Il pense que l’Afrique peut se construire différemment. Sa culture désaliénée, revitalisée, réactualisée par la lutte-anti-impérialiste lui permettra d’inventer des institutions politiques et des formes de propriété, de gestion de l’agriculture et de l’appareil industriel, nouvelles et inédites, qui n’auront rien à voir avec la « lamentable idéologie de la suraccumulation de la plus-value, de la surexploitation de l’homme producteur et consommateur, au profit d’une mince oligarchie d’hommes infiniment puissants ».
Il est urgent, en Afrique, de connaître l’ancien pour servir le nouveau.


De nombreuses sociétés ne connaissent pas l’accumulation capitaliste nait avec les cités italiennes, les grandes découvertes, la colonisation et le processus de production industrielle. Au sein des sociétés africaines autochtones, le travailleur n’est en général pas séparé de son travail. Il n’est pas salarié. Le travail communautaire accomplit les grandes tâches économiques (labeurs, récoltes, transports, travaux hydrauliques, etc) en obéissant à des règles ancestrales. L’économie de subsistance prime encore largement sur l’économie de marché. La production s’oriente généralement selon la valeur d’usage.
La technique ne saurait, en soi, être l’ennemi de l’homme.
La relation marchande est instaurée par le capitalisme lorsque le prix est fixé sur la valeur d’échange (et non plus d’usage), mesuré en temps social, c’est-à-dire en temps de travail. Dans le système capitaliste, le travail doit être vendu. Cette « réification capitaliste » rend l’homme infirme. Elle le rend étranger au produit de son travail et à son essence d’homme puisque le travail abstrait l’empêche de se réaliser comme homme.
Jean Ziegler pense qu’un développement du processus industriel, d’une agriculture rationalisée et d’un État indépendant, maîtrisé par le peuple, est possible en échappant à la phase d’accumulation et en conservant les rapports humains de réciprocité, d’égalité, de justice.


Afin de fournir les matériaux nécessaires à l’intelligence du rôle déterminant de la culture dans la lutte des classes, il appuie sa démonstration théorique sur une longue analyse empirique de deux sociétés : celle des Barundi d’Afrique centrale et celle des Nagô-Yoruba de la diaspora africaine du Brésil septentrional. Dans ces deux cas, le sytème symbolique africain a une fonction conservatrice, refuge d’une « alternative latente », « matrice d’une résistance silencieuse ». Nous ne rendrons pas compte ici de ces études anthropologiques, nous limitant aux conclusions générales.


L’histoire des peuples africains, comme celle de toutes les sociétés non « prométhéennes », n’est pas cumulative et écrite et ne véhicule que l’essentiel, approche une vérité ontologique : D’où vient l’homme ? Quelle est sa tâche sur terre ? Comment meurt-il ?
Les bourgeoisies européennes et américaines, victorieuses des révolutions nationales, anti-féodales, anti-aristocratiques, républicaines et laïques de la fin du XVIIIe et de début du XIXe siècle, ont produit une culture de classe destinée à légitimer leurs privilèges et leur domination, selon laquelle la marchandise est une catégorie universelle de la médiation et de la perception de la réalité sociale. « La rationalité marchande aliène l’homme, détruit sa conscience autonome et choisit ses rapports avec autrui. » Cette classe bourgeoise crée un monde à son image en contraignant toutes les nations à adopter sa « civilisation » capitaliste marchande. La mondialisation du capital s’accompagne de la mondialisation des significations décrétées par l’oligarchie impérialiste, créant, à l’échelle planétaire, les conditions mentales, culturelles, psychologiques d’une praxis incontestée de l’exploitation. Elle détruit la cultures des peuples asservis pour la remplacer par un discours de pure rationalité marchande qui réduit l’homme à sa fonctionnalité marchande.
Jean Ziegler croit que les significations autochtones africaines créent une conscience collective capable de résister à l’aliénation coloniale et à l’agression de la rationalité marchande, de répondre aux exigences de justice, de bonheur et de libre complémentarité des producteurs.


Les brocantes estivales réservent parfois quelques surprises, tel cet ouvrage très daté, sans doute moins accessible que des titres de Jean Ziegler parus plus récemment mais qui permet de mieux comprendre le cheminement de ses réflexions. Si les longs chapitres qui étudient les structures des deux sociétés choisies en exemples sont d’une lecture particulièrement ardue, la longue explication de ses intentions est extrêmement nourrie et fort intéressante.
Comme lui, concluons par ces vers de machado :
« Caminante, no hay camino,
El camino se hace al andar. » 
(« Homme, il n’y a pas de chemin, Le chemin se trace en marchand. »




LE POUVOIR AFRICAIN
Jean Ziegler
258 pages – 8,30 euros.
Éditions du Seuil - Collection « Points Civilisation » – Paris – avril 1979



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