30 août 2025

FRATERNITÉ

La fraternité fait l’unanimité bien que ses contours demeurent flous, son extension étant rarement précisée, pas plus que la nécessité d’une égalité ou, au contraire, d’une hiérarchie. Arthur Duhé, docteur en relations internationales de l’université d’Oxford, revient sur l’origine et les variations des usages de cette notion, pour comprendre qu’elle fonctionne comme une métaphore qui permet à une communauté politique d’être imaginable.


La fraternité n'est pas née avec la Révolution française de 1789 puisqu'on la retrouve dans les trois religions monothéistes. Avec l'émergence de la souveraineté nationale, apparaît la fraternité révolutionnaire, fruit de la chute de la figure paternelle du roi, du refus d’une nouvelle transcendance politique (si ce n’est des allégories maternelles comme la Mère-patrie) et de la consécration d'une communauté égalitaire. Elle disparut des discours tandis que le Directoire bafouait l’esprit révolutionnaire, le Consulat l’étranglait et l'Empire l’enterrait. La Restauration la fit sortir de sa léthargie pour la réserver aux têtes couronnées. Mais c’est avec le Printemps des peuples, les révolutions de 1848 en Europe, qu’elle atteint son apogée. « En France, elle fut décrétée principe républicain, aux côtés de la Liberté et l'Égalité, par la constitution adoptée le 4 novembre. » Arthur Duhé rappelle l’enchaînement des événements de cette parenthèse aussi brutalement refermée qu’elle s’était ouverte.

En juin 1848, la répression tourne au fratricide. Puis, l'élection de Louis-Napoléon Bonaparte, le 10 décembre 1848, enfonce « le dernier clou dans le cercueil de la jeune république ». La devise révolutionnaire est décrochée des frontons.


Dans la première moitié du XIXe siècle, la fraternité appartenait au vocabulaire socialiste – avant d'être remplacée progressivement par « le joli nom de camarade » – et permettait « une synthèse de la Révolution française et du christianisme ». Les fraternités nationalistes de 1848 devaient s’articuler avec les fraternités internationalistes, et puis, Marx et Engels livrèrent une charge virulente contre la fraternité des nations, opposant « à la fraternité de la bourgeoisie de toutes les nations une fraternité des travailleurs de toutes les nations ». Marx accuse la fraternité républicaine de faire disparaître les antagonismes des rapports de classe.

Dans l’espace colonial, le discours colonial se fait infantilisant, notamment avec l’abolition de l’esclavage que relate l’auteur : « Les affranchis étaient des frères, mais des petits-frères. » De même, les femmes furent massivement impliquées dans le mouvement révolutionnaire et « sœurs en république », mais longtemps exclues du corps électoral.


Si le terme « sororité » est ancien, puisqu'on le trouve sous la plume de Rabelais dans le Tiers livre, paru en 1546, son emploi est plus récent : à partir des années 1970 par les militantes féministes états-uniennes. Alors que universalisme fraternel exclu en silence, la sororité assume n'inclure que les femmes. Outre atlantique, elle a perdu sa centralité avec la troisième vague féministe, faute de pouvoir articuler son universalisme avec les approches intersectionelles : en créant une communauté fondée essentiellement sur « la victimisation partagée » (bell hooks), elle masque le racisme, le classicisme et même le sexisme qui façonnent les relations entre femmes. En France, elle n'est pas née en opposition à la fraternité et détient clairement un « potentiel subversif », apparu avec la politisation féministe qui a accompagné le mouvement #MeToo. « En contournant les questions qui divisent, du port du voile à la transidentité, la sororité permet d'éviter la rivalité entre femmes. » Même le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes a recommandé, en 2018, de remplacer le terme « fraternité » dans la devise nationale par celui d’adelphité ou de solidarité, qui présenterait l’avantage de s’écarter des images familiales.


Faute de pouvoir saisir la signification de la fraternité, tant ses usages ont évolués, Arthur Huet propose de s’interroger sur sa nature. Selon Benedict Anderson, « la fraternité est une image » : dès qu'une communauté humaine est trop nombreuse pour qu’il soit impossible d’en connaître la plupart des membres, sa représentation suppose un acte d’imagination. Bien qu'inadéquate, elle rend la communauté représentable. La fraternité est donc une métaphore. « La nation est un fait social, un artefact. Ne reposant sur aucune évidence ethnique, linguistique culturelle, elle résulte d'un processus historique, tantôt aveugle, tantôt appuyé par l'État. Les images métaphoriques, parmi lesquels la fraternité, contribuent à offrir à cette communauté de hasard une charge affective puissante. » Cet idéalisme n’est cependant pas exempte de pragmatisme. L’auteur dédie d’ailleurs son ouvrage à Cédric Herrou qui a pris la devise nationale au pied de la lettre, au service d’un « internationalisme d’action », contraignant le Conseil constitutionnel à réaffirmer que « la fraternité est un principe à valeur constitutionnelle ».


Plutôt que de s’acharner à dénoncer un usage frelaté de la notion de fraternité, Arthur Huet met en lumière son rôle dans la constitution de communautés (en général nationales) mais aussi dans les mécanismes de domination. Il signale ses limites et ses ambiguïté ainsi que celles des termes envisagés pour s’y substituer (sororité, adelphité) et propose avant tout de s’emparer de ces images, quelles qu’elles soient, pour « les aiguiser et frapper juste ».


Ernest London

Le bibliothécaire-armurier



FRATERNITÉ

Arthur Duhé

96 pages – 9 euros

Éditions Anamosa – Collection « Le mot est faible » – Paris – Août 2025

anamosa.fr/le-mot-est-faible/






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