13 février 2026

INTERDICTION DE PUBLIER

Historien du livre, de la lecture et de l’édition, Jean-Yves Mollier propose une histoire des interdictions qui de tous temps ont frappé le livre, et aussi des formes modernes de censures, inspirées par l’intégrisme religieux, les enjeux économiques ou le politiquement correct.
Du XVIe au XXe siècle, l’Église catholique romaine a imposé une violente censure en Europe et sur une grande partie de l’Amérique. De 1564 à 1917, la congrégation de l’Index exerça son magistère inquisitorial, remplacée par le Saint-Office, qui conserva l’Index Librorum prohibitorum, le catalogue des livres interdits. Puis un corps de censeurs royaux lurent les manuscrits au préalable à leur publication. En 1857, le société victorienne se protégea avec l’Obscene Publications Act (à partir duquel Oscar Wilde sera condamné aux travaux forcés en 1895), tandis qu’en France Les Mystères de Paris sont détruits et retirés de la vente, Les Fleurs du mal mutilés par le tribunal et Gustave Flaubert inculpé pour Madame Bovary (mais finalement acquitté d’immoralité et d’incitation à l’adultère). Puis le « marché », comme l’expliquait André Schiffrin dans L’Édition sans éditeur, en 1996, et le pompier Beatty, dans Fahrenheit 451, créé, en toute discrétion, « un véritable fossé » entre les ouvrages qui accèdent à la visibilité nécessaire et ceux qui ne bénéficient pas de cette illusoire égalité des chances ».
Plutôt qu’une histoire exhaustive, Jean-Yves Mollier énumère des exemples significatifs, jalons qui permettent de mesurer les évolutions en la matière : la destruction des Codex dans le Nouveau Monde est conjointe à la transcription phonétique des langues indigènes qui permettra leur survie, destruction de dizaines de livres (dont Harry Potter et Twilight) par une église de Gdansk en 2019, le fameux « code Hays », « redoutable instrument de mesure de la longueur des baisers cinématographiques et du décolleté des vedettes féminines », les campagnes contre les livres de poche, accusés de favoriser la diffusion des pires obscénités, par le National Council of Catholic Men et la National Organization for Decent Literature au début des années 1950 aux États-Unis, la réécriture et le caviardage de grandes œuvres littéraires avec « la chasse aux termes politiquement “incorrects“ » depuis le début des années 2000, les menaces qui pèsent sur les auteurs qui évoquent la religion dans certains pays majoritairement musulmans (pendant des « crispations » à la sortie en Europe de films qui touchent à la représentation du Christ notamment), alors que beaucoup d’éditeurs de cette aire culturelle considèrent leur liberté plutôt grande, dans un environnement où le livre ne touche qu’une infime partie de la population et où la parole, surtout, est surveillée.
La plupart des écrivains, des journalistes et des éditeurs africains et asiatiques assurent que la censure politique est la plus dangereuse en ce qu'elle menace la vie des professionnels. Dans un certain nombre de pays du monde arabe, les sciences sociales sont plus contrôlés et censurés que les romans, tandis que des faux grossiers, comme Les Protocoles des sages de Sion, sont autorisés. Napoléon Ier rétablit les prérogatives du corps des censeurs royaux, apparu en 1629 mais supprimé par la Révolution, en nommant des inspecteurs de la Librairie, véritable police de l'esprit, active jusqu'en 1881. « La censure, entendue dans sa définition la plus juridique, est toujours préventive. »
Jean-Yves Mollier présente ensuite ce qu'il présente comme un « déplacement de la censure », aujourd'hui, dans les pays occidentaux, avec « le grand retour du communautarisme ». Il désigne ainsi la création de tabous au nom de la douleur individuelle ou collective et la protection de leurs droits par des groupes minoritaires qui réclament l’interdiction de certains mots. Il dénonce les excès, notamment les « corrections » apportées à certaines œuvres patrimoniales, et regrette, avec la Nationale Coalition Against Censorship, ce « tour de magie par lequel le contrôle de notre façon de parler éliminerait les problèmes sociaux ».
Il évoque également, en s’appuyant sur l’étude de la chercheuse Sarah T. Roberts, « la modélisation commerciale des contenus » sur Internet, « véritable digue discrètement érigée pour briser la liberté des internautes tout en leur laissant l'illusion d’une liberté absolue », ainsi que les affrontements autour des manuels scolaires d’histoire (au Texas avec l’esclavage et dans les états composant l'ancienne Union soviétique avec leur histoire dans les années 1941–1944) et de biologie (aux États-Unis, par exemple, à propos de l’intelligent design).
Il fustige également la cancel culture imposée par certains groupes radicaux qui visent à « stigmatiser la prétendue “appropriation culturelle“ par ceux qui en sont jugés indignes » : « Autant il apparaît légitime de chercher à trouver des palliatif à l'absence de visibilité de certains groupes humains dans le monde des arts et de la culture, autant la prétention d'enfermer chacun dans sa différence paraît absurde et, à terme, dangereux pour l'univers de la création », explique-t-il.
Il note aussi « la très grande difficulté des organisations d'extrême gauche aux États-Unis, en Angleterre et en France, à condamner sans retenue [l]es crimes contre l'humanité » perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023. On pourra quand même s’étonner que pour cette seconde édition parue en avril 2024 et donc finie d’être complétée quelques semaines avant, il ait jugé important d’ajouter cette remarque qui n’apporte rien à sa démonstration, sans pour autant évoquer par ailleurs le traitement réservé aux dénonciations des crimes de guerre de l’armée israélienne à Gaza ou à leur qualification de génocide, par les autorités et les médias occidentaux (voir : 
LA MAUVAISE CAUSE).

Il document ensuite les « censures économiques » au XXIe siècle. « Avec le développement des marketplaces numériques, la capacité d'interdire la circulation d'une œuvre n'a fait que se renforcer, sans qu’il y ait besoin de prendre des mesures trop visible. » Pour dissuader un éditeur de publier un livre critique sur une personnalité, par exemple, un autre éditeur peut « assécher » le marché en en publiant un autre à grand renfort de publicité. Il revient aussi sur l’exigence de rentabilité et la « bestsellerisation » décrite par André Schiffrin dans L’Édition sans éditeur, mais aussi les « poursuites-bâillons » et les procédures judiciaires visant à détruire psychologiquement des adversaires (soixante contre Denis Robert, le journaliste qui enquêtait sur l’affaire Clairsteam), 

Avec cet essai, Jean-Yves Mollier permet d’appréhender la diversité des modes de censure dans une perspective historique. Une approche  globale intéressante qui mériterait sans doute un développement.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


Du même auteur : 
HACHETTE, UN EMPIRE VIEUX DE DEUX SIÈCLES in DÉBORDER BOLLORÉ

 

Voir aussi :

PETITE HISTOIRE DE LA CENSURE DANS LES LIVRES JEUNESSE

LA MAUVAISE CAUSE

ENTRETIEN AVEC JEAN MORISOT, DES ÉDITIONS LA FABRIQUE





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