Ancien directeur de publication de Politis et spécialiste du Moyen-Orient, Denis Sieffert analyse les stratégies de désinformation développées par des intellectuels français et les confronte à la réalité. Il dénonce le massacre des Palestiniens à Gaza depuis le 8 octobre 2023, comme « effet d’aubaine » pour « réaliser le projet historique d’appropriation complète et définitive des terres palestiniennes », sans jamais ignorer la douleur provoqué par l’onde de choc du 7-Octobre, ni sous-estimer le fléau de l’antisémitisme.
Il rappelle que « rongée par la culpabilité d'avoir suivi le régime de Vichy, complice actif de la Shoah, la France fut, au début, le plus sûr des alliés de l'entreprise sioniste. » De Gaulle inaugura « une longue période de soutien critique », notamment au moment de la guerre des Six-Jours, avec un réajustement de la politique dite « arabe », qui se prolongea jusqu'à Nicolas Sarkozy, lequel opéra un rapprochement, d'autant que la droitisation de la société israélienne ne lui déplaisait pas. La fin de la guerre d'Algérie et l'arrivée en France de nombreux Juifs du Maghreb a aussi modifié la sociologie de la communauté juive en France, tandis qu’entre les Français d'origine arabe et les palestiniens les questions de la terre et de la souveraineté demeuraient très sensibles et s’amplifiaient à mesure que s'aggravaient l'oppression et la répression, en raison d'une « triple communauté de langue, de religion et de politique ». Toutefois, l'auteur n'en reste pas à cette présentation binaire. Il précise que si le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), fondé en 1944, est devenu dans les années 2 000, la « seconde ambassade d'Israël » – selon l’expression d'un ancien président, Théo Klein, très critique à l'égard de cette évolution – , de nombreux juifs ne se retrouvent pas dans cet organisme et beaucoup sont engagés dans des organisations pro-palestiniennes.
La grande réussite de la propagande israélienne est d'avoir imposé une représentation inversée des périls, selon laquelle c'est l'existence d'Israël qui serait menacée. De même, le « droit d’Israël à se défendre » permet d’induire que le 7-Octobre serait le commencement et d’occulter la colonisation.
En permanence, Denis Sieffert prend le temps de la nuance. Il rappelle par exemple « avoir pris acte du verdict de l'histoire, tout en déplorant qu’il fut celui de la force et non de la justice ». Le « fait accompli israélien » ne peut être un droit à l'épuration ethnique, voire à l’extermination. Il ponctue sa démonstration de nombreuses mises au point, pour prévenir toutes accusations réductrices, empêcher l’instrumentalisation, d’où qu’elle provienne, de ses propos.
Le système médiatique, dominé par le groupe Bolloré, en exigeant systématiquement « la reconnaissance du caractère terroriste de l'opération », sans concéder la moindre part de résistance, a empêché d'apporter « la moindre complexité à un débat qui aurait pourtant exigé que l'on convoque l'histoire longue ». Seul l'assaut du Hamas occupait le discours dominant. « Une véritable information de guerre s'est installée. Un carnage s’accomplissait dans le huis clos de l’étroit territoire palestinien, mais le discours médiatique redoublait de sollicitation compassionnelle pour les seules victimes israéliennes. » L’auteur note que ce qu'il appelle « la gauche radicale », a payé le prix fort de n'avoir pas voulu prononcer le mot « terrorisme » et cite le journaliste Rami Abou Jamous qui écrit dans son Journal de bord (éditions Libertalia) : « Pour nous, c'est tous les jours le 7 octobre ». En vérité, « le terrorisme est partout. Il est du côté du Hamas, mais comment qualifier autrement cette guerre israélienne qui tue des enfants, par le feu, par la faim, par la destruction des hôpitaux, et par des épidémies qu'on laisse se propager ? ». Denis Sieffert précise aussi que si le Hamas est le pire des représentants palestiniens, il est en partie une création israélienne. Et le terrorisme est survenu après l'échec de toutes les tentatives de négociation, toutes torpillées par Israël.
Il revient sur la « véritable curée médiatique » dont feront l’objet Mélenchon et ses amis après leur « péché originel » : avoir présenté « l’offensive armée des forces palestiniennes menée par le Hamas » dans leur premier communiqué officiel, sans la qualifier de « terroriste ». Cette opprobre n’a cependant pas pénalisé LFI lors du scrutin législatif 2 juin 2024.
Il analyse aussi le « piège […] redoutable » de la manifestation du 12 novembre 2023 contre l’antisémitisme, instrumentalisé en défense de la politique d'Israël, au nom du « droit à se défendre ».
Puis il montre combien le concept de terrorisme est « extensible », appliqué aussi bien à Missak Manouchian aujourd’hui au Panthéon qu’à l’OAS, aux ONG qui apporte une aide humanitaire aux palestiniens qu’à Ahmed al-Charaa, ex-laeder djihadiste devenu président transitoire de la Syrie et reçu à la Maison Blanche en novembre 2025.
L’auteur s’emploie ensuite à montrer comment la qualification récurrente d’ « islamiste » du terrorisme, notamment depuis le 11 septembre 2001, a permis de gommer la question coloniale, à la différence de celui pratiqué par les Fedayins pendant les années 1970. Il explique comment le refus, de la part des États-Unis, de l'Union européenne et d’Israël, de reconnaître le résultat des élections de janvier 2006 remportées par le Hamas ont rejeté celui-ci dans l'action violente alors même qu'il venait de renoncer à celle-ci pour emprunter un chemin politique. Nétanyahou a d'ailleurs reconnu en mars 2019 devant les députés du Likoud sa stratégie de renforcer ce groupe terroriste comme unique représentant du peuple palestinien, y compris financièrement, par l'intermédiaire du Qatar, pour contrecarrer la création d'un État palestinien. Il s'agissait de porter le conflit sur le terrain de l'affrontement où Israël jouit d'une suprématie totale.
Il analyse l'« aveuglement » et la « mauvaise fois » d'une grande majorité de l'opinion publique juive de France qui prête à Israël « les vertus idéalisées que lui attribuaient les jeunes sionistes des origines », bien que le pays ait énormément changé depuis 1948. Si le kibboutz a effectivement pu représenter un idéal social et faire rêver des générations de migrants, il ne laissait aucune place aux Arabes. « Le tour de passe-passe sioniste consista à transformer les nouveaux arrivants en autochtones, et les autochtones arabes en intrus. » Cette discrimination repose sur un argument supposé irréfutable : Dieu. « Dieu est un impératif israélien, que l'on y croit ou pas. Si on n’accepte pas le postulat d'une présence juive linéaire sur la terre de Palestine depuis trois mille ans, et d'une dispersion à la suite de la destruction du second Temple, en 70 de notre ère, la mythologie sioniste s'effondre. »
Il explique aussi pourquoi, bien que difficilement contestable, l'affirmation qu’Israël est un « fait colonial » est difficilement admissible pour beaucoup d’Israéliens et de Juifs parce qu'il remet en cause, selon eux, son existence même. Il passe en revu les réponses déployées par Maxime Rodinson aux arguments visant à prouver que le sionisme ne peut pas être colonialiste. Par exemple, « le mythe d'une implantation non-violente par l'argent et par le travail de la terre ne résiste pas à l'analyse des années 1947–1948 ».
Il montre ensuite comment les accords d'Oslo ont renforcé la colonisation, pourquoi le terme de « partage » est une imposture et l’apartheid « une fatalité coloniale ».
Il revient ensuite sur les « affaires » de Sciences Po Paris le 12 mars 2024 et du match de foot du Maccabi Tel-Aviv à Amsterdam le 7 novembre 2024. À chaque fois, les médias et les politiques ont colporté des récits mensongers, sans vérification :
La jeune femme qui aurait été empêchée d’entrer dans un l'amphithéâtre « parce que juive », était surtout connue pour filmer les militants propalestiniens et publier leurs photos sur les réseaux sociaux. Elle a seulement été interrogée sur ses intentions puis a pu assister au meeting et en sortir de son plein gré.
Les vidéos montrant des supporters poursuivis oubliaient simplement de signaler les chants et les slogans anti arabes longuement scandés par ceux-ci, le drapeau palestinien brûlé, le chauffeur de taxi agressé « parce qu’arabe » et son véhicule incendié, au préalable.
Cet ouvrage, qui vient tout juste de paraître, est déjà rattrapé par l’actualité. En effet, la criminalisation de l’antisionnisme, assimilé à l’antisémitisme, réclamée par une tribune parue dans Le Monde en mars 2025 vient de trouver sa transcription dans une loi a été adoptée par l’Assemblée nationale le 20 janvier 2026. Dominique Vidal expliquait que l'antisionisme « est toujours la critique d'une pensée politique, celle de Theodor Hertzl
», qui souhaitait établir un État juif en Palestine. Il s'agirait donc d'interdire toute critique de la politique menée par l'État d'Israël, son expansion territoriale, la légitimité de ses frontières. Il prévient que cela serait contraire à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, à la Constitution et à la Convention européenne des droits de l'homme et que donc, le Conseil constitutionnel la censurait. Nous verrons.
Nous ne pourrons malheureusement pas rapporter toutes les richesses de cet essai, éminemment synthétique. L’auteur cite par exemple Shlomo Sand à propos de la question de l’identité juive, lequel conclut que « sionistes et antisémites partagent une vision essentialiste et ethniciste de l'identité. »
Après avoir en quelque sorte passé en revue les principales thématiques de la propagande israélienne et de ses relais intellectuels et médiatiques, il analyse plus précisément les déclarations et l’évolution d'un certain nombre d'entre eux :
Gilles Kepel, qui impose deux lectures du conflit israélo-palestinien : l'une à dominante religieuse qui sous-entend que les musulmans sont antijuifs depuis la nuit des temps et que l’attaque du Hamas répond à des motivations religieuses, l'autre à dimensions géopolitiques, relativisant la question coloniale derrière un conflit entre l'Occident et les « Arabes ».
La sociologue Eva Illouz, qui explique « que le fait colonial n'est que la construction intellectuelle d'une certaine gauche qui renvoie, essentiellement, à la haine du Juif » et dissout la réalité spécifique du conflit dans le « déconstructivisme woke ».
La rabbin Delphine Horvilleur, son « occultation de l’Autre » et son allégeance au discours officiel israélien sans pareilles.
La journaliste Caroline Fourest qui s’est employée à contester le nombre de victimes civiles, à dénoncer tous les médias qui « mentent » en reprenant ces chiffres et à soutenir que le gouvernement israélien d'extrême droite, lui, ne ment jamais.
Il analyse les revirements, plus ou moins tardifs, de certains et évoque aussi des « voix juives, dissonantes, dissidentes, ou oppositionnelles », notamment celle de Pierre Stambul, porte-parole de l’Union juive française pour la paix (UFJFP), « radicalement antisioniste », mais aussi le Réseau d’actions contre l’antisémitisme et tous les racismes (RAAR), Golem, collectif né à la veille de la manifestation contre l’antisémitisme du 9 novembre 2023, Rony Brauman, ancien président de Médecin sans frontières, le cinéaste israélien Eyal Sivan,…
Un chapitre est consacré aux controverses autour du terme génocide.
Après ce foisonnement d’analyses, Denis Sieffert propose une conclusion synthétique qui tient compte de sa constante attention à la nuance : « L'antisémitisme n'est ni imaginaire ni résiduel, et le terrorisme du Hamas est en effet une abomination. Mais ni l'antisémitisme ni la violence du Hamas ne sont la cause première du conflit. Affirmer le contraire, c'est s’inscrire dans la matrice de la manipulation sioniste. »
Indispensable !
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
LA MAUVAISE CAUSE
Les intellectuels et la propagande israélienne en France
Denis Sieffert
186 pages – 17 euros
Éditions Lux – Montréal – Janvier 2026
luxediteur.com/catalogue/la-mauvaise-cause/
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