Sociologue du travail, Marie-Anne Dujarier constate que celui-ci a pris trois significations dans les sociétés capitalistes : l’activité, la production et l’emploi, alors que les institutions n’envisagent que ce dernier.
Depuis le XIe siècle, le terme désigne « l’effort ou la peine requise pour faire quelque chose ». Pourtant, les politiques publiques comme les économistes tendent à le réduire à l’ « exécution d’une tâche », déniant « l’épaisseur de l’action », l’élaboration invisible qui engage corps et âme. « On notera ici, contre les présupposés des économistes dominants, que ce qui oriente l'action, n'est pas d'abord le libre calcul conscient de l'utilité économique, mais plutôt la quête de sens, entendu comme orientation sensible et signifiante. »
À partir du XIVe siècle, le mot désigne également le résultat et s'est imposé à l'époque moderne puisque les institutions nationales et internationales ne désignent ainsi que « la production réalisée intentionnellement pour une utilité mesurée en terme monétaire » (sans prendre en compte les destructions actuelles et à venir). Aussi la reconnaissance de l’utilité d’une production relève d’un rapport de force « non explicité, derrière l’apparente unanimité et naturalité du mot travail ».
En instituant la « liberté du travail » contre l'ordre ancien et ses corporations, la Révolution française inaugure un nouveau champ de significations : le « rapport social dans lequel une personne emploie un individu pour réaliser des tâches prescrites organisées par elle, en vue de s'approprier sa force de travail, le produit fabriqué et/ou la valeur créée ». En se déployant, le capitalisme industriel transforme profondément les finalités de l'activité employée : il s'agit désormais de faire du profit avant tout, en créant de nouveaux et de faux besoins. En 1841, une première loi régule le rapport salarial en France puis, en 1910, le Code du travail. La faible espérance de vie des employés de l'industrie met en péril la reproduction de la main-d'œuvre. Les femmes sont alors renvoyées à leur foyer pour « fabriquer » la force de travail. La famille est ainsi restructurée autour de l'emploi, instituant une séparation genrée des tâches. En parallèle, l’autosubsistance disparait. Désormais l’institution salariale encadre toutes les dimensions, matérielles, sociales et psychiques, de nos existences.
L’auteure montre ensuite comment les valeurs d’usage, intrinsèques et économiques entrent en tension, générant des luttes professionnelles et sociales. L'employeur espère obtenir le meilleur ratio entre ce que lui coûte la main-d'œuvre et ce qu'elle lui apporte, en utilisant la « motivation » économique ou « la morale du travail », qui permet de faire culpabiliser au point de faire accepter des conditions dégradantes. La qualification de pratiques sociales (les tâches domestiques, la production de contenus numériques qui enrichissent les firmes, les pratiques d’autosubsistance,…) comme « du travail » est également un enjeu.
Le futur du travail, défendu par les discours économiques et politiques dominants, postule sur une automatisation, grâce aux innovations technologiques, qui menacerait l’emploi. Les entreprises du numérique préconisent d’ailleurs l’instauration d’un revenu universel pour y pallier. Ces prévisions ne concernent que les pays du Nord et présupposent un monde stable avec des ressources infiniment disponibles, hypothèses difficilement crédibles. En réponse Marie-Anne Dujarier identifie trois attitudes : s’adapter aux institutions, les fuir, les adoucir ou les transformer. Elle conclut en proposant d’imaginer des institutions qui privilégieraient des activités désirables et des productions servant « la subsistance de la vie des diverses espèces (dans la nôtre) dans leur inextricable diversité », qui lutteraient contre les dégradations écologiques et sociales criminelles.
En clarifiant le sens du mot travail, Marie-Anne Dujarier déjoue les discours hégémoniques pour mettre en lumière l’ensemble des enjeux dissimulés derrière un flou savamment entretenu. Une approche inattendue, à la fois historique, étymologique et sociologique, qui bouleverse les points de vue en les multipliant.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
TRAVAIL
Marie-Anne Dujarier
112 pages – 9 euros
Éditions Anamosa – Paris – Avril 2026
anamosa.fr/livre/travail

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