En 2019, les rapports du KGB consacrés à Tchernobyl sont publiés en Ukraine. Galia Ackerman, après les avoir analysés, montre comment ses agents se sont obstinés, depuis la construction de la centrale au début des années 1970, à débusquer d’hypothétiques saboteurs, tandis que leurs signalements des multiples dysfonctionnements, défaillances et anomalies restaient lettres mortes. Puis ils se sont employés à manipuler l’opinion publique occidentale au moment de l’accident.
Dès le lendemain de la catastrophe, l’antenne de Pripiat rédige un rapport pour se prémunir de tout reproche de manque de vigilance, dans lequel elle détaille son fonctionnement et ses activités, le zèle qu’elle déploie dans la surveillance des habitants.
Les réacteurs RBMK 1000, pure invention soviétique, ont été privilégiés aux VVER, modèles plus proches des réacteurs occidentaux à eau sous pression, malgré l’absence d’enceintes de confinement, qui permettent, certes, un rendement énergétique plus élevé, mais avec des risques accrus.
La culture du secret interdisait le partage de connaissances et d’expériences entre centrales nucléaires, notamment au sujet de l’accident au complexe radiochimique de Maïak en 1957. L’obsession du sabotage du bureau local du KGB le pousse à informer ses supérieurs des « violations des normes techniques », de « l’état insatisfaisant de la sécurité du chantier », du « non-respect des règles de sécurité incendie », etc. « Contrairement aux stéréotypes jadis à la mode, l’homme soviétique était un voleur. Il y a des raisons à cela : les salaires étaient bas et la pénurie touchait absolument tous les secteurs. » En raison des pénuries de matériaux de construction, on ne pouvait que les voler ou se les procurer au marché noir. Le premier réacteur devait entrer en service en décembre 1976, mais en juillet, seules 12 des 1 052 salles prévues sont terminées et 394 autres en chantier. Le super-ordinateur M-6000 a été littéralement déplumé. Le manque de respect des règles de sécurité sur le site a favorisé les intrusions, y compris sur les installations sensibles. De nombreux accidents du travails sont relevés et des défauts constatés : imperméabilisation défectueuse de la salle des machines, traverses de la voie pourries ou affaissées, menaçant la sécurité des convois de combustibles nucléaires, etc. Dès la mise en fonction, les arrêts des réacteurs se multiplient : air dans le système de refroidissement à cause d’un défaut technique, tuyau collecteur de 9mm d’épaisseur au lieu des 12 prévus, explosion d’un transformateur électrique, manque de fiabilité des appareils de contrôle et de mesure, chute de 15 mètres d’un rotor de 65 tonnes après la rupture d’un câble, etc. Les défauts de ce type de réacteur commencent à être pointés du doigt, cependant il reste apprécié car peut être réparé… sans être arrêté ! Des poissons destinés à la consommation sont élevés dans le bassin de refroidissement, malgré le danger, les mises en garde puis les interdictions. Le KGB ne peut que renouveler ses signalements.
Le 25 avril 1986, un test est prévu, consistant à réduire la puissance du réacteur à 22-30% afin de vérifier le fonctionnement du mode d’alimentation de secours. Mais il est maintenu à mi-puissance à la demande du centre de distribution. Pourtant, les opérateurs décident de rattraper leur retard et de poursuivre le test, malgré l’instabilité du cœur du réacteur. À 1h 23 mn 04s, le test démarre. 36 secondes plus tard, le chef d’équipe donne l’ordre d’arrêté le réacteur en urgence mais en raison de la pression élevée de la vapeur, les barres de sécurité ne pénètrent plus dans la zone active. 4 à 7s après, le pic de puissance est atteint, dépassant de plus de cent fois la puissance nominale. Les tubes de force rompent, provoquant deux explosions qui détruisent complètement le réacteur n°4. Une minute plus tard, les pompiers reçoivent un signal d’incendie et se rendent sur place, avec un équipement standard. Après trente minutes d’intervention, ils présentent les premiers symptômes du syndrome d’irradiation aigüe : « coup de soleil nucléaire » brun-rouge, vomissements, confusion mentale, coma (pour certains). Tous, sans exception, mourront dans les semaines suivantes.
Aussitôt, le KGB se met à la recherche de responsables parmi les catégories de suspects sous surveillance, interroge les témoins oculaires et s’emploie à empêcher les informations de sortir, notamment avec les étrangers présents sur place susceptibles de communiquer avec leur ambassade, obnubilé par l’idée de garder l’accident secret.
Le 1er mai, le défilé est maintenu, réunissant 120 000 personnes à Kiev (grâce à des quotas imposés aux entreprises, aux universités, aux écoles, etc) alors que la radioactivité dans le centre-ville est de 500 à 800 uR/h et jusqu’à 3 000 dans certains quartiers, soit 10 à 60 fois la dose maximale autorisée. L’iode-131 est la principale composante du nuage radioactif, probablement responsable d’effets à long terme, comme des cancers de la thyroïde.
Du 6 au 10 mai, Kiev accueille le prologue et trois étapes de la 39e course cycliste internationale de la paix. Neuf équipes ont annulé leur participation : les États-Unis, l’Angleterre, la Belgique, les Pays-Bas, l’Italie, la RFA, la Suisse, la Yougoslavie et la Roumanie.
L’ignorance à propos de la radioactivité ménage une certaine insouciance dans les premiers jours. Le 30 avril, huit tracts contenant « des informations tendancieuses » et « des propos diffamatoires à l’égard des dirigeants de l’URSS » sont découverts sur les portes de cabines téléphoniques. La panique a commencé vers le 4 mai alors que les jardins d’enfants du Comité central et du Conseil des ministres sont évacués mais que les autres restent ouverts. Le 14 mai, Gorbatchev annonce enfin la catastrophe, tout en blâmant les pays capitalistes d’utiliser Tchernobyl pour discréditer la direction soviétique et occulter leur refus d’arrêter la course aux armements.
Au fur et à mesure que croit le nombre d’hospitalisations, les départs se multiplient : le 14 mai 56 700 habitants quittent Kiev et 1 150 000 (sur 2,5 millions) en moins de trois semaines.
Le mécontentement vise aussi l’absence de recommandations. « Le 30 mai 1986, le ministère de la Santé soviétique a augmenté de dix, parfois de cinquante fois “les taux temporairement admissibles de matières radioactives dans les produits alimentaires, l’eau potable, les herbes médicinales.“ Et même quand ces normes étaient dépassées, les produits n’étaient pas détruits mais “retraités“. » Le bétail de la zone de 30 km évacuée a été livré à la boucherie. Les services sanitaires n’étaient de toute façon pas équipés pour contrôler le niveau de contamination et la corruption était telle que les pots-de-vin permettaient de soudoyer les contrôleurs des produits agricoles arrivant sur le marché central.
Toujours à partir des rapports du KGB, Galia Ackerman raconte ensuite l’évacuation de Tchernobyl – où vivent 13 000 habitants – et des environs, puis le « ballet d’hélicoptères » qui va larguer à la main, à partir du 27 avril, des sacs de 50 kg d’un mélange de sable, de bore, de dolomite et de plomb par le trou de cinq mètres de large. D’autres personnes sont envoyées nettoyer le toit de la centrale, couvert de morceaux de graphite et d’autres débris hautement radioactifs. 600 000 personnes ont reçu une carte officielle de liquidateur, ouvrant droit à une pension. 600 pilotes sont mort avant 2004. Elle constate le décalage entre les niveaux de radiation réels mesurés, figurant dans ces documents internes, et ceux communiqués, ainsi que pour le nombre de victimes. « Selon les données de l’antenne du KGB du district Chvtchenko, l’administration de la région de Kiev et 25 hôpitaux, se référant à une directive du ministère de la Santé de l’URSS […], indiquent, dans les dossiers médicaux des patients présentant des symptômes de SAI, le diagnostic de dystonie neurovégétative. »
La version d’un acte terroriste ou d’un sabotage est finalement écartée par le KGB après 183 interrogatoires. L’absence de spécialistes du nucléaire lors de l’élaboration du programme d’essai – car il ne s’agissait que d’équipements à vapeur – et le manque de qualification des opérateurs sont pointés du doigt. Du 7 au 29 juillet 1987, se tient le procès de trois responsables de la centrale, au cours duquel l’ingénieur en chef explique ne pas avoir reçu de formation suffisante en matière de sécurité et avoir obtenu son diplôme en étudiant par correspondance. Un chantage est exercé sur les accusés pour qu’ils reconnaissent leurs fautes sans discréditer le nucléaire soviétique. Ils sont condamnés à dix ans de colonie pénitentiaire.
L’auteure retrace également les mises en garde au sujet de la conception de l’installation qui n’ont pas été respectées, ainsi que l’évolution des incidences sanitaires. Les données prouvent la responsabilité de petites doses de substances radioactives dans la nourriture contaminée, dans les cancers et d’autres pathologies.
Document accablant.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
LE KGB À TCHERNOBYL
Une plongée inédite dans les archives ukrainiennes
Galia Ackerman
228 pages – 19 euros
Éditions Premier parallèle – Paris – Avril 2026
www.premierparallele.fr/livre/le-kgb-a-tchernobyl
Du même auteur :
TRAVERSER TCHERNOBYL
Voir aussi :
Mi-cro-phone !, film de Gueorgui Chkliarevski (1988)

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