1 novembre 2026

REQUIEM POUR GAZA

Témoignages de gazaouis réfugiés en Égypte, pour raconter la survie et l’anéantissement. Chris Hedges a été correspondant de guerre pour le New York Times pendant quinze ans, dont sept à Gaza. Il les a écouté puis a mis en forme leurs récits, a découpés ceux-ci et les a organisés autour de six thématiques. 
En préambule, il rappelle que la violence est inhérente au projet sioniste, « depuis la spoliation des terres palestiniennes dans les années 1920 et les grandes campagnes de nettoyage ethnique de 1948 et 1967 », mais qu’elle est niée : « L'histoire est une menace mortelle pour le projet sioniste. Elle expose l'implantation violente d'une colonie européenne dans le monde arabe. » Toutefois, l'anéantissement de Gaza par Israël dévoile les mensonges de celui-ci et marque la fin d'un ordre mondial fondé sur des lois et des règles reconnues au niveau international. Le taux d’alphabétisation en Palestine était un des plus élevé au monde (98%) avant la destruction des douze universités de Gaza. Un gisement gazier estimé à 40 milliards de mètres cubes, situés à 35 km à l'ouest de la ville de Gaza, est convoité par Israël. Selon les données du renseignement militaire Israélien, 83 % des victimes sont des civils. Selon les estimations des Nations unies, 92 % des bâtiments résidentiels ont été endommagés ou détruits. Il n'y a quasiment pas d'eau potable, d'électricité, ni de système de traitement des eaux usées. La lecture de ce récapitulatif est déjà éprouvante, celle des témoignages plus encore. Avec une grande rigueur, l’auteur articule les restitutions dans leur chronologie factuelle, avec ses analyses historiques et géopolitiques. Ainsi, Hayat Ismaeel, institutrice  et mère de six enfants, comme d’autres, ne s’inquiète pas des explosions qu’elle entend le 7 octobre : c’est en effet le quotidien de Gaza. Le chapitre consacré aux médecins, ciblés systématiquement, est particulièrement édifiant : des dizaines sont assassinés dans les premiers jours et les semaines qui suivent. « Israël bombarde les arrêts de bus utilisés par le personnel hospitalier pour aller et revenir du travail, dit Ali, le père d'Afnan. » Pourtant, ils restent. « Vous pensez que j'ai passé quatorze ans à faire des études de médecine, puis à me spécialiser pour ne penser qu'à ma vie, et pas à mes patients ? » explique le docteur Alloh. « À l'issue de la première année du génocide, plus de 1700 soignants et personnels de santé, ainsi que plus de 720 travailleurs humanitaires et membres de la Défense civile ont été assassinés, selon les Nations unies. »
Chris Hedges raconte l’histoire de Hind Rajab, le 29 janvier 2024, cette petite fille de six ans, coincée dans une voiture, qui a vu mourrir toute sa famille autour d’elle et que les secours n’ont jamais pu approcher. L’ambulance autorisée à intervenir est bombardée. Elle meurt en direct et les Palestiniens ne pourront approcher de la carcasse calcinée de la voiture, qui semble avoir été écrasée par un bulldozer, que douze jours plus tard. En mars 2025, c’est un convoi d’ambulance et de véhicules humanitaires qui est bombardé.
Les enseignants, les universitaires et les journalistes sont également ciblés. « Les frappes “double tap“ sont conçues pour tuer les personnes venues secourir les blesssés après la première frappe. »
Il explique également la distinction entre les correspondants de guerre qui n’assistent jamais aux conférences de presse mais montrent ce qui se passe dans les zones de combat, à l'opposé des versions officielles, et ceux qui jouent à la guerre, participant à des petites excursions organisées par l'armée où ils se déguisent en soldats : « Les mensonges Israéliens amplifiés par les médias occidentaux, y compris mon ancien employeur, le New York Times, sont dignes de la Pravda. » Il dénonce « la faillite du journalisme occidental, dont les principales caractéristiques sont le carriérisme et la lâcheté ».
Il revient sur la longue histoire des « plans de paix avortés » : « Pourquoi attend-on des Palestiniens – qui ont, en droit international, le droit de mener une lutte armée contre une puissance occupante – qu'ils se désarment, alors qu’Israël, puissance occupante illégale, n'y est pas contraint ? »
Le chemin de l’exil est une autre forme de violence : coût des formalités,
familles séparées, renoncements,…
Il rencontre aussi Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies pour la Palestine, lors d’un blocage des dockers à Gênes. En représailles de ses dénonciations et en violation de son immunité diplomatique, elle a été inscrite sur la liste de l'Office of Foreign Assets Control (OFAC) du département du trésor américain. Ses avoirs ont été gelés et elle est exclue du système bancaire international. Son assurance médicale privée ne rembourse plus ses frais médicaux et les réservations de chambre d'hôtel à son nom sont annulées.

Joe Sacco, qui a également passé de nombreux mois à Gaza, pour les albums qu’il lui a consacré, a transcrit en planches les récits d’une famille. Il rend compte de la confusion ambiante pendant les offensives, de la peur, de la violence et de l’inhumanité des soldats israélien, du désespoir de ceux qui fuient, parfois contraints d’abandonner leurs parents âgés et impotents dans leur course.


On pourra toujours ergoter sur l’aspect formel, sur un sentiment d’inachevé, regretter que l’ensemble du récit n’est pas été dessiné,… il n’en demeure pas moins que ces récits sont éprouvants, ces témoignages, de ces personnes dont la vie, pour une partie de l’humanité, ne compte plus, bouleversants. Document irréfutable et indispensable pour lutter contre le mensonge.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

REQUIEM POUR GAZA
Joe Sacco & Chris Hedges
Traduit le l’anglais (États-Unis) par Sidonie Van Den Dries
144 pages – 24 euros
Éditions Futuropolis – Paris – Août 2026
www.futuropolis.fr/9782754849630/requiem-pour-gaza.html

 

 

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