3 février 2019

CONDAMNÉ AU SILENCE

Avec ces textes, Mumia Abu-Jamal brise le silence que lui impose l’administration pénitentiaire. En effet, tout se passe comme si les règlements (qui n’existent parfois même pas !) prévalaient sur la Constitution, notamment le 1er amendement garantissant la liberté d’expression, pour l’empêcher de s’exprimer dans les médias depuis sa cellule, les autorités de Pennsylvanie exerçant « une censure politique » pour le baîllonner. « En direct du couloir de la mort, Mumia Abu-Jamal vous parle. »

Il raconte dans ces pages, ses débuts de journaliste, comment, remarqué pour ses qualités, on lui demandait de se « dé-racialiser » en changeant son nom qui sonnait trop « noir » (« Blanchis-toi, Jamal ! »), et de se « dé-radicaliser », le sommant de renoncer à évoquer certains sujets n’intéressant pas le public américain blanc. « Dans un État capitaliste où règne l’illusion de la liberté de la presse, le pouvoir de se faire obéir ne réside pas (ou du moins ne réside plus) dans l’institution anonyme de la censure d’État mais dans la puissance du porte-monnaie. » Ce sont les journalistes eux-mêmes qui anticipent l’attente de leur hiérarchie dans « une forme d’instinct de conservation professionnel ». « La censure est un outil de préservation du statu quo, elle « protège » les gens de réalités sociales considérées comme trop embarrassantes. » Les médias traitent des incidents épisodiques, par exemple les violences policières, en évitant de les considérer comme des pratiques systématiques et de s’attaquer au système dans son ensemble.

Il revient sur le massacre de onze militants de MOVE, au cours d’un bombardement aérien par la police ; sa mère qui a tout fait pour qu’il ne manque de rien si bien que ce n’est qu’adulte qu’il a compris qu’il avait vécu dans la pauvreté ; son père mort alors qu’il n’avait que dix ans, sa recherche de figure paternelle dans le Parti des Panthères noires et son malaise a être appelé « papa » par des jeunes.
Il refuse le terme de « justice » ou même de « justice criminelle » pour un système dans lequel il ne voit que du crime, rappelant, par exemple, le cas d’Elmer Geronimo ji saga Pratt, dirigeant des Panthères, qui croupît vingt ans en prison pour un crime que même un agent du FBI affirmait qu’il ne pouvait avoir commis (ce que les archives de COINTELPRO prouveront mais que les juges refuseront d’admettre). Il dénonce le caractère criminogène des prisons alors que l’augmentation du budget du système carcéral prive d’autant ceux de l’éducation, de la santé, de la protection de l’environnement, des bibliothèques publiques. Il accuse les présidents Reagan et Bush d’avoir transformé les cours fédérales en « bastions de l’Amérique blanche ». Aux États-Unis, plus de 3 000 résidents noirs sur 100 000 sont incarcérés, contre seulement 729 en Afrique du Sud. « C’est cela, l’Amérique de 1992 : la population carcérale la plus nombreuse du monde ; une justice peuplée de millionnaires blancs bourrés de préjugés ; un pays lentement consumé par toute une série de conflits environnementaux, sexuels et sociaux ; une nation enchaînée. » Il montre comment le droit à la défense se réduit à la présence physique d’un avocat pendant le procès, peu importe qu’il soit endormi ou même défoncé pendant sa plaidoirie.
Il parle aussi du rap, « authentique héritier des traditions orales de l’Afrique » mais regrette que le hip-hop se contente de chansons cyniques, d’ « hymnes égocentriques au matérialisme », plutôt que de se nourrir « d’espoirs de libération et de conscience noire ».
« Tous les « leaders » noirs actuels doivent leur position aux émeutes et aux rébellions des années soixante, expression de la colère et de l’insatisfaction de milliers de Noirs anonymes descendus dans les rues pour défendre leurs droits. Si les masses afro-américaines en colère n’avaient pas violemment enfoncé les portes closes de l’égalité des chances, il n’y aurait aujourd’hui aucun maire noir, aucun chef de la police noir, aucun styliste noir, aucun journaliste noir. Leur existence est une timide concession au peuple noir en colère, une tentative d’endiguer les vagues de rébellion. Mais ceux qui ont bénéficié de cette ère de révolte ont tourné le dos aux insurgés et embrassé les intérêts de classe de leurs oppresseurs. »
Il dénonce les travers de la lutte contre les drogues, celles qui ne rapportent pas à l’État et aux entreprises, l’offensive contre la protection sociale, véritable « guerre contre les pauvres », les médias américains, entreprises économiques dont la mission est de divertir plus que d’informer. Il commente également l’accord ALENA, la guerre du Golfe, le soulèvement zapatiste, et bien d’autres sujets encore.

Cette dénonciation et cette analyse par Mumia Abu-Jamal de la justice de classe américaine, justice raciste, sont implacables.



CONDAMNÉ AU SILENCE
Mumia Abu-Jamal
272 pages – 125 francs.
Éditions La Découverte – Collection « Cahiers Libres » – Paris – Janvier 2001
270 pages – 10 euros.
Éditions La Découverte – Collection poche – Paris – Mai 2004


Du même auteur :

EN DIRECT DU COULOIR DE LA MORT


Voir aussi :

LES GOULAGS DE LA DÉMOCRATIE

 

 

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