22 février 2019

TOUSSAINT LOUVERTURE - La Révolution française et le problème colonial

À la fin du XVIIIe siècle, la partie française de l’île de Saint-Domingue, modèle de colonie d’exploitation, représentait pour l’économie française ce que l’Afrique noire toute entière lui apportait au XXe. La première grande concentration capitaliste s’organise dans la classe des armateurs, recrutée à Nantes, Bordeaux, Rouen, et précède l’industrie. Aimé Césaire, raconte, en trois moments, la première révolution anticolonialiste.

La société coloniale, « mieux qu’une hiérarchie, une ontologie », était composée par le blanc, « l’être au sens plein du terme », par « le nègre, sans personnalité juridique, un meuble », et « entre ce tout et ce rien, par un redoutable entre-deux : le mulâtre, l’homme de couleur libre » qui formait une classe aisée, une bourgeoisie et réclamait l’égalité des droits. En effet, tandis que sa situation matérielle ne cessait de s’améliorer, sa situation juridique se dégradait. En 1766, par exemple, le législateur colonial défend aux affranchis de porter les mêmes costumes que les blancs.

En participant aux états généraux, en acceptant d’être membres de l’Assemblée nationale, les colons français de Saint-Domingue s’empêtrent dans une contradiction : ils nomment des représentants qu’ils imposent dès le Serment du Jeu de Paume alors que l’édit de convocation ne prévoit pas de représentation coloniale. Autonomistes de conviction, par cette démarche, ils se reconnaissent comme membres de la nation. Très vite les débats parlementaires, qu’Aimé Césaire rapporte avec une grande précision, à l’aide de nombreux et longs extraits, leur montrent qu’ils ne partagent aucune des idées de l’Assemblée. Après la nuit du 4 août et la proclamation des Droits de l’Homme, ils prennent peur et tentent de borner en France le cours de la Révolution, de préserver les terres d’outre-mer de la perspective de l’égalité et de la liberté pour tous les hommes sans acception de rang ou de couleur, en réclamant la formation d’un comité colonial chargé de maintenir une législation particulière propre à garantir leurs privilèges.
Sur le terrain, des Assemblées sont mises en place et s’opposent au pouvoir du gouverneur mais, coupé des bases populaires, réactionnaires et à contre-sens de l’histoire, le mouvement indépendantiste des colons est voué à l’échec.
Dès lors, la classe des « citoyens de couleurs, propriétaires dans les colonies françaises », prend la relève de la lutte anticolonialiste. Elle va cependant se heurter à une « assemblée prudente, calculatrice, cauteleuse même ». « À l’occasion de la question coloniale, la Révolution française avait commencé à s’affronter elle-même, et, en se confrontant avec les principes dont elle était née, à se cliver, donc à se définir. » Malheureusement, le 14 mai, l’Assemblée élue pour constitutionnaliser la liberté, constitutionnalise l’esclavage, même si un amendement de compromis introduit le droit pour « les gens de couleurs nés de père et mère libres » d’être admis dans les assemblées paroissiales et coloniales futures, attaquant pour la première fois « le bien-fondé et le caractère sacro-saint du privilège de peau, entamant « le privilège racial ».
Sur le terrain, en août 1791, les mulâtres, profitant d’une « formidable révolte nègre » sur la plaine du Nord, font « éclater le bloc des blancs » entre les grands propriétaires qui avaient tout à perdre et les petits qui voyaient là une occasion de s’enrichir. Emmenés par Hyacinthe, les esclaves osaient vaincre leurs maîtres. Les 30 000 blancs ne pourront contenir longtemps 450 000 nègres en esclavage. Le 21 avril 1792, une union est scellée entre les blancs et les hommes de couleurs, ceux-ci saisissant l’opportunité de faire reconnaître leurs droits de citoyens, coalition de toutes les bourgeoisies marchandes, soutenue par l’Assemblée nationale.

« Attendre l’abolition de l’esclavage d’un geste spontané de la bourgeoisie française, sous prétexte que cette abolition était dans la logique de la révolution et plus précisément de la Déclaration des Droits de l’Homme, c’était, à tout prendre, méconnaître que sa propre tâche historique, la révolution bourgeoise elle-même, la bourgeoisie ne l’avait accomplie que harcelée par le peuple et comme poussée l’épée dans les reins. » Le député Viefville des Essarts déclare à la séance du 11 mai 1791 : « La liberté est le premier droit que l’homme tient de la nature ; ce droit est sacré et inaliénable ; rien ne doit l’en dépouiller. L’esclavage n’est donc qu’un abus de la force. » Il en propose l’abolition mais son décret, distribué, sera sagement rangé dans les archives sans être discuté. L’Angleterre connaissait alors une révolte servile en Jamaïque et la France cherchait l’apaisement. « La Constituante avait sacrifié les nègres aux colons. La Législative aux ports de commerce. La Convention les sacrifiait à la paix. » Seul Marat proclame le droit des colonies à la sécession, « à secouer le joug tyrannique de la métropole », dans le numéro 624 de l’Ami du Peuple.

« Dès que l’émeute, par sa puissance, eut gagné chance de se transformer en insurrection, Toussaint l’avait rejointe. Mais dès que Toussaint s’y fut engagé, il n’eut de cesse qu’elle ne s’élargît en révolution. » Cocher d’un planteur, Toussaint Louverture, âgé de quarante-huit ans, organise les bandes en armée et insuffle un idéal précis : la liberté générale. Le 29 août 1793, le commissaire civil Sonthonax proclame l’abolition de l’esclavage : « Tous les nègres et sang-mêlés actuellement dans l’esclavage sont déclarés libres, pour jouir de tous les droits attachés à la qualité de citoyens français. » Le 4 février 1794, « presque à la sauvette et comme en s’excusant », la Révolution française accomplit « un des plus grands actes dont elle puisse s’honorer » : la Convention érige cette décision locale en principe général. Danton prononce un discours que Césaire juge « creux » : « Aujourd’hui nous proclamons à la face de l’univers, et les générations futures trouveront leur gloire dans ce décret, nous proclamons la liberté universelle. » (Voir : LANÇONS LA LIBERTÉ DANS LES COLONIES).

« Mais la montée de Toussaint, ce n’est pas seulement la montée d’un homme. C’est la montée d’une classe. Et cette classe, celle des paysans noirs, mûris par les évènements, désormais « classe pour soi » pour parler le langage de Engels, et non plus « classe en soi », bien décidés à en finir avec un ordre social épuisé, ne pouvait admettre que se perpétuât cet ordre sous forme de privilège, de race ou de caste. » Le 31 août 1798, il signe avec l’Angleterre, toujours en guerre avec la France, le traité, de la Pointe Bourgeoise, traité de paix séparé, premier acte d’indépendance de Haïti. Par ailleurs, il triomphe militairement contre les armées envoyées par le Directoire et mobilise diplomatiquement (avec les États-Unis pour obtenir des armes), économiquement (cultiver pour vivre et pour exporter) et moralement. Pour échapper au statut politique que Napoléon projetait d’imposer à Saint-Domingue, il réunit une assemblée et fit voter, le 3 juillet 1801, sa propre Constitution qui le nomme gouverneur. En réponse, Napoléon envoie une flotte de cinquante-quatre vaisseaux, transportant vingt-trois mille hommes. Son intention était de dédommager les nobles français dépossédés par la Révolution en rétablissant l’esclavage et la traite des noirs. Toussaint combina guérilla et bataille rangée.
Le 7 juin 1802, il se rend à un entretien avec le général Brunet qui s’avère être un guet-apens. Il est arrêté et déporté vers la France où il mourra en captivité. Mais à Saint-Domingue, résiste à la France, « au feu de ses canons et à la charge de ses soldats », « l’esprit de Toussaint Louverture, l’esprit forgé par Toussaint Louverture ». Dès que la nouvelle du rétablissement de l’esclavage est connue, le pays s’embrase. « Les habitants de Haïti étaient en pleine mue. Ils avaient attendu, qui, la liberté, qui, l’égalité, du triomphe de la démocratie en France. Ils se rendaient compte maintenant que seule l’indépendance de leur pays pouvait les leur garantir ; que l’indépendance de la nation haïtienne était le boulevard de leur liberté et le rempart de leur dignité d’hommes. » Alors que les français mettent en pratique une « guerre d’extermination », torturant, pendant, fusillant, noyant, dressant les chiens à dépecer les nègres, la fièvre jaune les frappe plus durement encore que la révolte. Le 29 novembre 1802, « les débris des troupes françaises quittaient Saint-Domingue à tout jamais ». La veille, l’indépendance avait été proclamée.


Épisode capital de la Révolution française et
de l’histoire de la décolonisation, peu enseigné et rarement évoqué. Cet ouvrage est d’ailleurs indisponible !



TOUSSAINT LOUVERTURE
La Révolution française et le problème colonial
Aimé Césaire
302 pages
Éditions Le Club du livre français – Collection « Portraits de l’Histoire » – Paris – Mai 1960
345 pages
Éditions Présence Africaine – Paris – Juillet 2000


Du même auteur :

DISCOURS SUR LE COLONIALISME

CAHIER D’UN RETOUR AU PAYS NATAL


Voir aussi :

LANÇONS LA LIBERTÉ DANS LES COLONIES









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